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À Paris ! les mineurs

Par Zo d’Axa (1896)

mercredi 5 juin 2013

Lorsqu’un épouvantable cataclysme désole une contrée : un tremblement de terre jette bas toute une ville, l’inondation submerge une vallée, le grisou passe et fait d’une mine un sarcophage, — quand c’est Ischia, Murcie ou Saint-Étienne : il se trouve toujours, à Paris, un groupe de gens de lettres et de gens du monde qui organisent une petite fête.
Les belles manières l’exigent : lorsqu’un fléau décime une population, tout Paris, sentimentalement, court à quelque joyeuse kermesse.


En cette généreuse cité, les plaintes des lointaines victimes ont un écho ; mais les sanglots de là bas se répercutent ici avec des sons d’éclat de rire.
Et, si ce n’est point une kermesse, c’est un spectacle varié — autre genre d’amusette — une représentation dans un grand théâtre ; quelque chose comme la matinée extraordinaire donnée, à la Comédie-Française, au profit des mineurs de la Loire que la dernière catastrophe a frappés.
Je le sais bien, la représentation a rapporté trente-cinq mille francs : trente-cinq mille francs que se partageront demain les familles des morts. C’est un peu de pain qu’on envoie aux malheureuses femmes qui ont perdu leur père, leur fils ou leur mari. C’est un secours qui sera le bien venu. Est-ce une raison pour taire que tels procédés de bienfaisance sont laids, sont insultants ?
Ah ! point ne s’agit d’un idéalisme maladif ni de rêveries surannées, je n’ai pas le ton des déclamations vides. Non ! mais je veux montrer aux mineurs — auxquels par centaines nous enverrons ce journal — ce qu’ils doivent à jamais penser de leurs « bienfaiteurs ».
Donc, pour arracher aux bourgeois l’obole piteuse de quelques billets de mille, il est nécessaire de leur octroyer la distraction d’un spectacle de gala. Pour que ces gens-là abandonnent une miette de leur superflu, ce n’est pas les lugubres souterrains où crèvent les gueux qu’il faut leur rappeler ; il suffit de leur servir les frimousses chiffonnées des comédiennes !
Et ce sont ces individus pour lesquels tout est occasion de plaisir, même et surtout peut-être — en de béates comparaisons — les tragiques catastrophes, ce sont ces insensibles qui permettront aux chroniqueurs de nous rabâcher encore : l’inépuisable charité de la grand’ville.
Allons donc ! du mépris, et de la haine aussi, pour les Saint-Vincent de Paul de théâtre mondain, pour ces messieurs, ces belles madames, qui semblent dire : Charité bien ordonnée commence par une fête…

Mineurs !
Les actionnaires de vos concessions — ces concessions à perpétuité ! ceux qui touchent des dividendes d’autant plus solides que les étayements de vos galeries le sont moins, ceux qui dépensent en cigares les économies que l’on réalise sur les procédés assurant la sécurité de la mine, tous avaient certainement tenu à payer leur place pour la solennité du Théâtre-Français. Présent ! étaient-ils glorioleux de se crier les uns aux autres en s’abordant aux fauteuils d’orchestre — se serrant la main comme des héros vaincus. Présent ! Présent toujours, quand c’est pour nos bons et braves ouvriers !
Ainsi la comédie dans la salle avant la comédie sur la scène.
Et je crois qu’en ces temps d’universelle comédie, une pièce est encore à jouer.
Mineurs !
Vous êtes les éternelles victimes des souterraines tragédies, quand donc serez-vous les acteurs victorieux du drame au grand soleil ?

Ce n’est plus l’heure de laisser endormir les primesautières révoltes au ronron des hypocrites bienveillances.
Le jour où, sur les planches du théâtre, on exhiberait le « mineur hâve » et ténorisant échappé au grisou, il y aurait gros succès ; de jolis yeux veineraient des larmes, les nerveuses sensibleries se détendraient : le bourgeois manifestant sa bonne volonté, sa pitié, en applaudissant à craquer des gants et quelque riche dame du monde résumant l’intérêt qu’on porte aux mineurs en enlevant le cabotin maquillé noir.
Notre société a besoin, pour ses nerfs, de ces petites émotions-là ; mais on les doit doser.
Vous, les hommes de la mine, les vrais, vous êtes trop nature. Ce n’est pas vous qu’on veut voir. Votre figuration troublerait. Vous feriez peur !
Il faut les mineurs de bon ton, aux dessous galants, sortant des coulisses. Il ne faut pas les compagnons maigres surgissant des puits sinistres.
En vérité, compagnons maigres ! on ne vous connaît pas.
On se rappelle que vous vivez, seulement lorsque le feu vous tue. Alors, en dilettante, on cause un peu de vous, on fait la fête, on fait l’aumône et puis c’est tout.
On ne veut pas vous connaître.
Et je voudrais, moi, que par nos rues parisiennes bordées de provocateurs magasins, un beau jour, vous passiez en bandes.
Vous nous devez une visite ; faites-là !
Défilez lentement, sur nos boulevards, en vos costumes sombres ; défilez, très calmes, avec dans vos poignes vigoureuses, les outils de travail : vos haches et vos pics.

Zo d’Axa, dans l’En-dehors, 1896.