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« O gentilshommes, la vie est courte, si nous vivons, nous vivons pour marcher sur la tête des rois. »

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Achat d’un âne

Par B. Traven

lundi 13 septembre 2021

Dans le village indien où j’habitais alors, tous les animaux — bovins, chèvres, cochons, poules et les innombrables chiens — couraient partout en toute liberté. On aurait considéré comme un travail totalement superflu que de construire une étable pour un animal quel qu’il fût. Ici, les animaux se sentaient beaucoup mieux sans étable ni écurie. Chaque Indien savait exactement quelle tête de bétail appartenait à qui, même si elle n’était pas marquée au fer.

Parmi ces animaux, il y avait beaucoup d’ânes. Car chaque famille possédait au moins deux ânes. En Amérique centrale, un âne est plus important qu’une bonne vache. Je m’en rendis compte rapidement et décidai d’en acheter un, sur lequel je pourrais me rendre aux champs et qui m’aiderait à rapporter à la maison du bois et les fruits de mes récoltes.

Parmi les ânes qui gambadaient dans le village, j’en remarquai un qui, de toute évidence, n’appartenait à personne.

Il n’était jamais monté par qui que ce soit ni chargé, et quand il se trouvait à proximité d’une des huttes, les jeunes l’en chassaient ou lâchaient les chiens sur lui.

On pouvait facilement comprendre pourquoi aucun Indien ne voulait de lui. Il était en effet très laid. Son oreille droite dépassait à l’horizontale, alors que la gauche pendait mollement, sans doute parce qu’elle avait été cassée quand il était jeune, comme cela arrive souvent. À l’une de ses pattes arrière, il avait une grosse tumeur toute durcie qui devait provenir de la morsure d’un serpent venimeux ou d’une très violente infection. En raison de la curieuse position de ses oreilles, sa tête ressemblait assez à celle d’un jeune étudiant parisien en art.

Son indépendance et sa vie de vagabond avaient fait de lui le souverain de tous les ânes du village, et il disposait des femelles en vrai despote. Naturellement toujours à son profit et avec succès. Il battait ses rivaux sans ménagement et, lors de ces combats, il faisait un usage brutal non seulement de ses sabots, mais aussi de ses dents.

Une fois, il fut chargé par deux jeunes Indiens avec du bois que leur âne avait déversé car il avait trouvé que la charge était trop lourde pour lui et ne s’était pas senti pas obligé de la transporter. L’âne si vilain supporta quant à lui la charge comme si elle n’était qu’un jouet. Lorsque, arrivé à la hutte, on le libéra de son fardeau, il ne voulut plus partir. Son désir le plus cher était de trouver un maître et une hutte où il pourrait se tenir à l’ombre pendant la chaleur de midi sans en être chassé à coups de pierre. Mais les jeunes le chassèrent au loin après qu’il eut accompli son travail occasionnel, parce qu’ils ne voulaient pas être les propriétaires d’un âne aussi laid.

J’avais assisté au déroulement de toute l’affaire, et je savais par ailleurs que personne au village ne voulait avoir cet âne ni s’en déclarer propriétaire. Aussi, je me rendis dans la hutte et y trouvai le père des deux jeunes garçons accroupi, en train de décortiquer une mangue avec les dents.

— He, Liborio, à qui donc appartient l’âne à l’oreille qui pend ? demandai-je.

— À personne, Senor. À personne du village, et pas à moi non plus. Il est arrivé ici un beau jour par hasard ou bien il s’est échappé de l’attelage d’une caravane. Quién sabe ! Je n’en sais rien ! Il n’appartient à personne. Et pas à moi non plus.

— Alors je peux l’avoir pour moi. J’ai absolument besoin d’en avoir un, et personne n’a d’âne adulte à vendre, dis-je.

— Bien sûr que vous pouvez l’avoir, como no, répondit Liborio. Nous serions tous très contents si quelqu’un s’en occupait. Au moins, il ne détruirait plus nos champs. Mais il est très vilain, muy feo. Je n’aimerais pas le toucher, tellement il est laid.

— Je ne m’en fais pas pour ça. Il est costaud et se laisse conduire facilement, répliquai-je.

Je rentrai chez moi, pris un lasso, attrapai l’âne et l’amenai jusqu’à ma demeure. Après quoi je courus jusqu’à Tienda pour acheter cinq kilos de maïs, et à mon retour j’en donnai deux pleines poignées en guise de dîner à mon nouveau compagnon de travail. Il accepta le maïs — le premier certainement depuis bien longtemps — avec joie et gratitude, et dès cet instant se sentit avec moi comme chez lui.

Le lendemain, je me rendis à mon champ en chevauchant fièrement mon âne, et sur le chemin du retour je le lestai d’une lourde charge de courges pour mes chèvres. Après quelques jours, le bon âne me servait avec tant de bonne volonté qu’il m’était devenu indispensable. Du fait que je me rendais aux champs sur son dos, je pouvais travailler davantage, et comme l’animal était robuste, il pouvait transporter au retour de telles quantités de fruits des champs que mes chèvres étaient mieux nourries et donnaient plus de lait.

Une semaine passa.

Un dimanche après-midi, un Indien vint me trouver à ma hutte, me salua et me demanda du feu pour allumer sa cigarette. Puis il me dit qu’il faisait très chaud, qu’il devait travailler dur, que son plus jeune enfant était alité dans sa hutte et que ses deux vaches ne donnaient que bien peu de lait. Mais ce n’est pas pour me raconter cela qu’il était venu. Après un moment, il désigna mon âne qui mâchait un épi de maïs, et dit :

— Bien entendu, vous savez que cet âne est le mien, Senor.

— Votre âne ? demandai-je étonné. Ce n’est pas votre âne. Il n’appartient à personne.

— Vous faites erreur, Senor. Sincèrement et honnêtement, cet âne est à moi, par saint Sébastien. Mais si vous le voulez, je veux bien vous le vendre. Pas cher, muy barato, cinq pesos seulement, là, dans ma main.

Il est vrai que ce n’était pas cher. On trouve difficilement un âne à moins de douze pesos ; ils coûtent même fréquemment de vingt-cinq à trente pesos. Je pensai que le mieux était encore de payer les cinq pesos, ce qui ferait de moi le propriétaire légitime de l’animal, après quoi personne ne pourrait plus rien me dire. Je négociai encore un peso de moins, puis l’homme quitta ma maison avec l’argent en m’assurant que je pouvais désormais considérer sa maison et tout ce qu’il possédait comme étant à moi.

Un peu plus d’une semaine s’écoula, et un jour, en fin d’après-midi, alors que je rentrais fatigué, avec mon âne lourdement chargé, je croisai sur mon chemin l’Indien Rocio.

Il me dit :

— Buenas tardes, Señor, beaucoup de travail, mucho trabajo, verdad ?

— C’est sûr, répondis-je, et je voulus continuer mon chemin.

Mais Rocio me retint et me dit :

— J’aurai besoin de l’âne, demain. J’ai du charbon de bois dehors dans la brousse, et je dois le rentrer.

— De quel âne parlez-vous donc, Rocio ?

— De celui-là, répondit-il en désignant mon âne.

— Vous ne pouvez pas l’avoir demain, car j’en ai besoin moi aussi, répondis-je.

Rocio me regarda tranquillement et sans se troubler me dit :

— C’est mon âne. Et je ne pense pas qu’un homme aussi distingué et honnête que vous, Señor, puisse vouloir voler l’âne d’un pauvre Indien qui ne sait ni lire ni écrire.

— Mais c’est mon âne, Rocio. Je l’ai acheté à Felipe pour quatre pesos.

— À Felipe, Señor ? Alors je peux vous dire que Felipe est une ignoble canaille, un fils de pute, un menteur, un charlatan, un bandit, un assassin et un incendiaire. Il vous a menti et trompé. Il n’a pas la moindre pudeur et aucun honneur. Il vous a vendu l’âne alors qu’il savait pertinemment que cet âne que j’ai élevé moi-même était à moi. Mais je vais vous dire quelque chose, Señor, je suis un homme honnête et correct, que la Sainte Vierge me châtie sur place de la petite vérole si ce n’est pas vrai. Et j’accepte de vous vendre l’âne pour six pesos. Il en vaut plus de vingt ; mais comme je ne suis pas un vil coquin comme Felipe, alors je veux bien vous le vendre pour pas cher, dix pesos.

— Mais vous venez juste de dire pour six pesos.

— J’ai dit six ? Si j’ai dit six, alors vous pouvez l’avoir pour six pesos. Je ne suis pas un escroc.

Mais je me disais qu’il était peut-être mieux d’établir d’abord de façon certaine que Rocio était bien le véritable propriétaire, afin que demain n’en surgisse pas encore un autre. Mais Rocio ne m’en laissa pas le temps. Il voulait savoir tout de suite si oui ou non j’achetais l’âne. Si je ne l’achetais pas, il le déchargerait immédiatement sur place et en plus me dénoncerait comme voleur de bétail aux autorités locales, et je me retrouverais à coup sûr au cárcel [1].

Alors que nous nous disputions, un autre Indien que je connaissais aussi vint à passer. Aussitôt, Rocio l’appela et lui demanda :

— Hombre, c’est bien mon burro, non ? Est-ce que cet âne n’est pas à moi ?

— Bien sûr qu’il est à toi, dit l’homme, claro, seguro, je peux bien le jurer.

Voilà maintenant qu’il y avait des témoins. Rocio était dans son droit. Je négociai. Et lorsqu’il commença à faire nuit, nous en étions arrivés à trois pesos et cinquante centavos. Il m’accompagna jusqu’à mon domicile où il reçut l’argent, puis s’en alla avec son témoin, sans cesser de protester et de se lamenter que je l’avais honteusement roulé, que l’âne valait dix fois plus, mais qu’un pauvre Indien inculte ne pouvait rien pour se défendre contre les gringos rusés. Quelques jours passèrent.

Alors qu’un dimanche après-midi je passais devant la hutte du maire, celui-ci, un Indien lui aussi, était assis devant sa porte. Il me héla et me demanda de m’approcher un instant.

Il m’offrit une chaise en rotin branlante et me raconta deux ou trois choses sur sa famille. Puis, comme je voulais m’en aller, il me dit :

— Comment ça va avec l’âne ?

— Avec quel âne ? demandai-je.

— Avec l’âne communal qui est dans votre cour, sur lequel vous montez et que vous faites travailler.

— C’est mon âne, protestai-je. Je l’ai acheté.

L’alcalde se mit à rire et répondit :

— Personne ne peut vendre cet âne. C’est l’âne communal. Si quelqu’un peut le vendre, c’est moi seul et personne d’autre.

Mais le maire ne s’en préoccupait pas. Il dit :

— Felipe et Rocio sont les plus grands et les plus vulgaires fripons et bandits. Ce sont des assassins et des cabrones [2]. Je n’attends plus que le retour des soldats de la municipalidad. Je les ferai aussitôt arrêter, et je ferai en sorte qu’ils soient immédiatement fusillés. Il y a de telles canailles dans le village.

— Mais Rocio a présenté un témoin qui pouvait jurer que l’âne lui appartenait, dis-je pour défendre mon bien.

— C’était Capillo, répondit le maire. C’est le bandit le plus dangereux de tous. Il a volé du fil de fer barbelé. Je le ferai exécuter aussi. En premier même. Je n’attends plus que les soldats. Comment ces assassins, ces incendiaires, ces détrousseurs de femmes ont pu vous vendre l’âne communal ! Je pensais qu’un homme blanc comme vous serait un peu plus intelligent. Les ânes communaux ne peuvent absolument pas être vendus. C’est contre la Constitution. Mais je vais vous dire quelque chose, Señor. Vous aimez bien cet âne, je le sais. Et nous n’avons plus un seul petit centavito dans la caisse communale. Je peux donc vous vendre l’âne afin de renflouer la caisse. Cet âne, qui vaut au bas mot au moins vingt pesos, je veux bien vous le vendre pour dix pesos, parce que vous avez déjà donné beaucoup d’argent à ces canailles.

Finalement, nous tombâmes d’accord sur quatre pesos. Je versai l’argent, et me retrouvai enfin propriétaire légal de l’âne. Avec tout l’argent que j’avais déjà dépensé, j’aurais pu trouver un très bon et très bel âne. Je ne pouvais évidemment rien récupérer des deux coquins.

Señora Sánchez, une vieille métisse, rentra au village. Elle était partie pendant plusieurs semaines à Saltillo pour rendre visite à sa fille mariée là-bas. Elle possédait dans le village une petite fonda [3] où les attelages des caravanes et les voyageurs s’arrêtaient pour manger et passer la nuit. Il ne s’était pas écoulé deux heures depuis son retour qu’elle déboulait devant ma hutte comme une folle. Elle s’arrêta devant la haie de barbelés et se mit à crier :

— Sortez tout de suite, j’ai besoin de vous parler sérieusement.

Après une courte réflexion, je décidai qu’il était préférable que je sorte aussitôt. Sans même dire bonjour, elle cria :

— Où est mon âne ? Mon âne, tout de suite. Ou bien j’avertis immédiatement la municipalidad pour faire venir les soldats et vous fusiller. Vous m’avez volé mon âne.

— C’est l’âne communal que l’alcalde m’a vendu.

— Le voleur, l’infâme, comment cet assassin d’enfants, ce voleur de bois, a-t-il pu vous vendre mon âne ! Je veux mon âne tout de suite.

Que peut-on faire contre une femme à moitié folle ? Je lui donnai l’âne. Elle le prit et cria encore une fois : « Quelle impudence ! » puis donna un coup de pied à l’âne et le laissa partir librement. Elle n’avait pas l’emploi de l’âne et ne l’utilisait jamais.

Je voulais au moins sauver ce que j’avais déjà payé, et je demandai timidement si elle voulait bien me vendre l’âne. Car elle en était le propriétaire légal. Seul celui qui était dans son droit pouvait se comporter ainsi.

— Je ne vendrais pas mon âme, même pour mille pesos, à un voleur de bétail comme vous. Espèce de vermine, voleur !

Elle était partie.

Au trot, j’allai voir le maire.

Il savait déjà de quoi il retournait. C’est plus rapide que le téléphone.

— Je crois que c’est vrai, dit l’homme, l’âne appartient bien à la Señorita Sánchez. Mais elle n’était pas là. Elle était partie en voyage. Et puisqu’elle n’était pas là, l’âne était devenu communal.

— Je ne connais rien à vos lois particulières, protestai-je. Mais je voudrais récupérer les quatre pesos qui sont dans la caisse communale.

— Ils vous reviennent de plein droit, répondit le maire. Mais les quatre pesos ne sont plus dans la caisse. Je les ai dépensés. Pour un usage communal.

Un usage communal ? Je n’avais pas vu qu’on avait aplani une route, construit un pont ou quoi que ce soit d’autre depuis que j’avais versé l’argent à la caisse.

Mais le maire m’épargna l’effort d’avoir à résoudre cette énigme et me dit innocemment :

— Vous voyez, Señor, j’avais besoin d’une nouvelle chemise et d’un morceau de cuir pour mes sandales.

Il n’y avait rien à redire à cela. Comme il était maire, c’est bien pour un usage communal qu’il avait dépensé l’argent. Car un maire doit quand même bien avoir une chemise et une paire de sandales.

J’espère en toute confiance que le récit de cette histoire me lavera définitivement de l’accusation d’avoir pu voler un âne quelque part au sud du Rio Grande. Cette rumeur émane de la Señora Sánchez, qui est malintentionnée à mon égard car je ne fréquente pas sa fonda.

B. Traven.
Titre original : Kaufeines Esels.

[1Prison.

[2Salauds.

[3Auberge.