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Arretons la recherche !

Quelques remarques très critiques de chercheurs et de non chercheurs à propos de la recherche universitaire et du mouvement « Sauvons La Recherche »

vendredi 13 février 2009

Après avoir mené des actions de protestation
contre la politique gouvernementale de réduction
des budgets de la recherche publique, le
mouvement « Sauvons La Recherche » refait
aujourd’hui son apparition, parmi les
manifestations et les grèves.
En ma qualité (fort provisoire) de chercheur, je
voudrais expliquer ici en quoi ce mouvement me
semble profondément nuisible – et dans quelle
mesure il concentre et diffuse un certain nombre
d’illusions sur le monde où nous vivons, et sur la
situation périlleuse qui est la nôtre à l’heure
actuelle.
Toutes ces illusions reposent sur un fait majeur,
que le mouvement « Sauvons La Recherche »
passe constamment sous silence : le fait qu’en
travaillant au développement et au
perfectionnement de la société industrielle, les
chercheurs participent aussi à la production des
ravages qu’elle provoque de manière de plus en
plus évidente : destruction de la nature,
enlaidissement des villes, falsification des
aliments, dénaturation du travail et des rapports
sociaux, atteintes de plus en plus manifestes à la
santé physique et mentale, etc.
Aujourd’hui, les chercheurs réclament une fois de
plus de l’argent pour la recherche publique. Ma
position est la suivante : non seulement il faut
leur refuser cet argent, mais il faut en plus
imposer l’arrêt de la recherche publique autant
que de la recherche privée. C’est le seul moyen
efficace pour faire un premier pas en direction
d’un démantèlement de la totalité du système
industriel, système dont le fonctionnement remet
désormais en cause notre existence collective à
l’échelle planétaire.


Avant de proposer quelques moyens pour mettre
un coup d’arrêt aux activités de la recherche
scientifique et technique, je voudrais démontrer,
dans les trois points qui suivent, la fausseté des
arguments qu’utilisent traditionnellement les
chercheurs pour nier leur responsabilité dans les
dommages qu’engendre la société industrielle.

● 1) Contrairement à ce que disent les
chercheurs pour s’innocenter, il n’y a pas de
frontière nette, étanche, entre recherche
fondamentale et recherche appliquée. En effet,
on ne peut concevoir le développement des
sciences et des techniques que de manière
systémique, c’est-à-dire
qu’elles forment un
ensemble dont toutes les parties sont
interdépendantes, évoluant les unes en fonction
des autres : le progrès de la recherche appliquée
est donc inconcevable à moyen et long terme
sans les apports de la recherche fondamentale.
Les chercheurs le savent très bien, puisqu’ils
s’opposent à un projet de loi qui prétend réduire
le financement de la recherche fondamentale au
profit de la recherche appliquée, en expliquant
que sans la recherche fondamentale, la
recherche appliquée n’irait pas très loin. Mais ils
sont prêts à dire exactement le contraire dès
qu’on fait valoir que c’est pour cette raison là
qu’ils sont partie prenante dans la production des
désordres graves causés par la société
industrielle ; ils rétablissent alors comme par
magie une disjonction absolue entre recherche
fondamentale et recherche appliquée. La
recherche fondamentale est dès lors présentée
comme une activité « pure » (désintéressée,
c’est-à-dire
aussi : innocente), n’ayant pour but
que de faire progresser les connaissances
scientifiques. Ce serait donc la recherche
appliquée qui ferait un mauvais usage de ces
connaissances, mais c’est parce qu’elle est elle-même
captive des financiers et des décideurs, et
donc contrainte de servir leurs intérêts politiques et commerciaux. On le voit, derrière ces
raisonnements contradictoires se cache un
malaise très net : les chercheurs ont l’intuition
(voire la conscience) de leur responsabilité
dans la marche catastrophique du monde
actuel, mais ils refusent de l’envisager de
manière frontale, d’y réfléchir posément et
d’en tirer toutes les conséquences qui
s’imposent, pour s’épargner la peine d’avoir à
formuler une condamnation morale de leur
propre rôle dans cette société. Ce malaise
laisse entrevoir la possibilité d’une révolte de
ceux qui, parmi eux, auraient conservé un
sens moral assez sain, en dépit du cynisme et
de l’ambition qui règnent dans les milieux
scientifiques et institutionnels ; il leur resterait
alors à en tirer toutes les conséquences qui
s’imposent, en contribuant à interrompre la
recherche universitaire dans sa totalité.

● 2) Comme toujours, les « réalistes »,
les « pragmatiques », les « raisonnables »,
vont dire : « en militant pour l’arrêt de la
recherche et donc en exigeant aujourd’hui que
l’on refuse d’accorder des crédits à la
recherche publique, vous faites le jeu de la
recherche privée, des entreprises, de la
marchandisation de la recherche », etc. Mais
que croientils,
ces bons
chercheurs ? Tous leurs
arguments s’appuient
sur l’idée que recherche
publique et recherche
privée sont différentes
et fonctionnent indépendamment
l’une de l’autre, et que la
recherche publique est bonne parce
qu’elle est soumise au contrôle des
citoyens par l’intermédiaire de leurs
représentants élus au suffrage
universel, ce qui est censé éviter toute
dérive mercantile et permettre le
progrès de l’humanité (eh oui, en éternels adolescents
partagés entre cynisme et naïveté,
les chercheurs n’hésitent pas à employer de
telles expressions). Ici aussi, il faudrait rétablir
quelques vérités factuelles. La séparation
entre privé et public, entre État et économie
marchande, est aussi illusoire que celle qui
existe entre recherche fondamentale et
recherche appliquée. L’Etat finance les
recherches dont les entreprises ont besoin
mais dont elles ne peuvent assumer les coûts ;
la plupart du temps, d’ailleurs, il y a
directement collaboration entre privé et
public (notamment dans le financement des
laboratoires publics). Et même lorsqu’il y a
de la recherche publique « pure », l’Etat se
comporte face aux chercheurs comme il
s’est toujours comporté face à ses
administrés : comme une entité dont on croit
qu’elle est un simple outil de gestion
collective, et dont on découvre toujours en
dernière instance qu’elle est absolument
étrangère, qu’elle fonctionne de manière
autonome. En ceci, l’Etat est une entreprise
comme une autre : il ne délivre un salaire
qu’en échange d’un travail dont il espère
tirer des avantages militaires, politiques ou
économiques pour luimême
– c’estàdire
pour la fraction de la population dont il gère
les intérêts. De ce point de vue, la
ressemblance entre l’Etat et les entreprises
explique sans doute qu’on voie de moins en
moins les différences d’objectifs et de
méthodes entre recherche publique et
recherche privée. Enfin, le fait que la
recherche soit publique ne garantit en rien
son contrôle par les « citoyens », devenus
ici et partout des spectateurs floués, comme
le montrent notamment les recherches sur
le nucléaire ou sur les
OGM, menées obstinément
depuis des
dizaines d’années en
dépit d’une réprobation
générale, sous la
protection de la police,
et quand il le faut, de
l’armée et du secret
d’Etat.

● 3) Il y a enfin une sorte d’idée métaphysique
invoquée par tous les chercheurs
à l’heure actuelle pour justifier leur
existence et leurs revendications : ils
semblent tous être convaincus que la
technique et la science sont des outils
pouvant servir à l’émancipation de
l’humanité. Le fait que cette émancipation
tarde à venir est dû, selon eux, au mauvais
usage que l’homme fait de ces sciences et
de ces techniques : soit parce qu’il est
intrinsèquement faillible (d’où la nécessité
de codes de déontologie et autres comités
de bioéthique)
; soit parce qu’il est soumis aux diktats de l’économie marchande (d’où
les faveurs données à la recherche d’Etat et
à la lutte contre le « néolibéralisme »). Cette
idée métaphysique s’accompagne d’un
corollaire : l’émancipation de l’humanité
repose sur un accroissement de la production
et de la consommation de biens et de
services (publics ou privés). Nous sommes ici
en présence de l’idéologie centrale du
système industriel, qu’il a produite et qui
contribue à le maintenir. Idéologie dont on a
pu voir l’expression la plus répugnante dans
des slogans du mouvement « Sauvons La
Recherche » tels que : « Recherche souspayée
= Pays sousdéveloppé
 » (slogan où,
par ailleurs, se cache à peine la conviction
d’une supériorité occidentale sur le TiersMonde,
et l’ambition de maintenir à tout prix
cette supériorité ; d’ailleurs, cela s’accorde
avec la rhétorique nationaliste qu’emploie le
mouvement des chercheurs lorsqu’il appelle
à renforcer la recherche française ou
européenne contre la concurrence
étrangère). L’une des caractéristiques
majeures de la société présente, saisie dans
son extension planétaire, est effectivement
d’avoir soumis sa production, sa reproduction
et l’ensemble de son fonctionnement, jusque
dans les plus petits
détails, à un ensemble
de techniques perfectionnées.
Mais cette omniprésence
des technologies,
son caractère
systématique, a
provoqué une accoutumance
aux objets
techniques qui empêche
de considérer sereinement
leur usage, leur fonctionnement et
leur utilité réelle. Au contraire de ce que
prétendent les chercheurs,
une évidence
s’impose aujourd’hui à quiconque envisage
les bouleversements que la société
industrielle a introduit aussi bien dans le
milieu naturel que dans tous les domaines de
la vie humaine et des rapports sociaux
(travail, loisirs, langage, morale, politique,
etc.) : la science et la technique, dans leur
état actuel, ont cessé d’être des outils
d’émancipation de l’humanité. Ce qui signifie
que, contrairement à ce que veut croire l’aile
gauchiste du mouvement des chercheurs, la
solution à cette situation ne réside pas
seulement dans la lutte contre l’économie
marchande, mais aussi dans la lutte contre la
science et la technique consubstantiellement
liées à cette forme d’économie.

●●●

Disjonctions recherche privée / recherche
publique, recherche fondamentale / recherche
appliquée, sciences, technologies
/ économie
marchande (A quoi il faudrait ajouter la
séparation tout aussi illusoire entre recherche
civile et recherche militaire) : voilà trois
illusions dominantes qui sont l’indice d’une
incapacité à acquérir une compréhension
globale de la société actuelle, à la saisir en
tant que totalité complexe en devenir. Cette
incapacité trouve bien sûr son origine dans la
limitation de nos capacités de représentation :
il est devenu quasiment impossible de se
figurer l’ensemble du fonctionnement
économique et technique de la société
actuelle, tant elle est devenue colossale, par
sa puissance déréglée et son extension
planétaire. Mais à cette limitation naturelle de
nos facultés de représentation, le
développement de la société industrielle est
venu ajouter des limitations artificielles, telles
que les séparations imposées à la conscience
et à l’action dans toutes
les sphères de la vie
quotidienne (la division
du travail étant la
première et la plus
importante de ces
séparations). Force est
de reconnaître que, parmi ces
limitations artificielles, figure l’activité
scientifique telle qu’elle s’exerce
aujourd’hui. Par la professionnalisation
des savoir faire
techniques et la
spécialisation de la connaissance
scientifique, l’investigation intellectuelle
s’est dissociée de l’expérience
quotidienne – conduisant à une privatisation
de l’expérience sans précédents dans
l’histoire –, et l’humain a perdu toute
souveraineté sur les conditions de production
de sa propre existence. L’humain ordinaire
(c’est-à-dire
aussi le chercheur en tant
qu’humain ordinaire) est devenu dépendant,
pour sa vie comme pour sa survie, d’un
appareil technoscientifique qu’il ne maîtrise
plus.

Retrouver une autonomie individuelle et collective, cela signifie donc rompre avec la science et la
technologie actuelles, arrêter immédiatement toutes les recherches scientifiques et techniques,
privées et publiques, et procéder à la réappropriation critique de leurs résultats par tous les individus,
dans le cadre de leur propre activité, pourvu que cette activité ne perpétue pas le système des besoins
déterminés par la société marchande et industrielle.

Ce qui veut dire, pour les scientifiques, les chercheurs, ingénieurs, techniciens, etc. :

1) Se mettre en grève totale et illimitée, rompre toute collaboration
avec l’Etat, les entreprises ou les institutions scientifiques en leur
refusant quelque information que ce soit sur les recherches passées ou
en cours.

2) Soutenir ce rapport de forces jusqu’à la démission contrainte, et
jusqu’à la résistance physique face aux inévitables tentatives de
récupération par la force du matériel de recherche (laboratoires,
locaux, outils, etc.) ; et lorsque cette résistance ne pourra plus être
assurée, il faudra en passer par le sabotage de ce matériel.

3) Il est évident que cette grève n’aura de sens et d’utilité que si elle
permet aux chercheurs d’entamer une réflexion approfondie sur la
nature de leurs travaux (leur implication dans la totalité du système
industriel, leurs répercussions sur le milieu naturel, sur la santé et sur
les rapports sociaux) – les chercheurs devant aussi faire connaître à la
population, par leurs propres moyens de communication, les résultats
de cette réflexion, ainsi que leurs méthodes de combat et leurs
orientations théoriques, afin de rejoindre d’autres mouvements de
lutte, ou de contribuer à les faire émerger.

Quelques chercheurs et non chercheurs dissident
Repris et adapté à partir d’un texte diffusé à Nice en fevrier/mars 2005 et signé acarus@nolog.org

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Arretons la recherche ! (tract - 4-page)
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