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Autopsie d’une illusion : Les anarchistes dans le mouvement No TAV

mercredi 11 novembre 2015

Le mouvement No TAV en Val di Susa. A peu prés tous ceux et toutes celles qui nous lisent connaissent les grandes lignes du mythe : une lutte populaire, des « gens » qui « résistent depuis vingt ans », avec différentes méthodes, contre cette grande œuvre, jugée tour à tour inutile ou nuisible… Et comme c’est populaire, il y a de tout : prolétaires et bourges, salariés et patrons, voleurs et boutiquiers, ex-luttarmatistes et pacifistes, révolutionnaires et prêtres, maires, juges et députés.
Et les anarchistes là dedans ? Pourquoi cette infatuation, ce manque de distance critique ? Parce que c’est une « lutte populaire », et on nous dit qu’il faut « être avec les gens » (et que c’est ce qui arrive là-bas). S’ils le disent… Mais « être avec les gens » pour quoi faire ?

Dans des situations insurrectionnelles, ou même lors de révoltes qui éclatent à partir de motivations limitées, les anarchistes peuvent participer aux hostilités. Cela par eux mêmes ou bien à côté des personnes qui luttent, même pour des buts limités, si cette lutte peut les dépasser et aller vers des possibles ouvertures subversives. Mais en Val di Susa ce ne sont pas les « gens » qui seraient devenus ou seraient en train de devenir révolutionnaires, ou bien l’opposition à une ligne ferroviaire qui serait en train d’être dépassée pour se muter en subversion sociale. Au contraire, ce sont les révolutionnaires qui, pour ne pas détonner, prennent des positions citoyennistes. Le désir discutable d’« être avec les gens » est allé jusqu’à l’abandon de nombreux principes anarchistes pour se faire accepter.

Les limites de cette lutte sont énormes, elles font partie de ses caractéristiques les plus profondes et sont parmi ces mêmes aspects que la plupart des No TAV, y compris les anarchistes, voient comme ses points forts. La caractéristique « populaire » de l’opposition à la construction de la ligne à Haute Vitesse (opposition qui en effet est très largement partagée parmi les habitants de cette vallée) est unanimement présentée comme sa force et la garantie de sa légitimité. Cependant, ce qui est « populaire », c’est à dire répandu, en Val di Susa, est le « non » au TAV, rien d’autre. Les méthodes de cette opposition sont nombreuses et contradictoires, y prime la politique (des alliances avec des partis au leadership au sein des assemblées, jusqu’à l’avant-gardisme des Comités). Les raisons de cette opposition vont de la simple (et populaire) défense de son petit jardin, jusqu’à la (très minoritaire) haine du monde qui produit le TAV. Les anarchistes ont beau crier qu’il faut « porter la vallée en ville » (lire délocaliser ce conflit) et viser le monde qui veut le TAV ; les habitants de la « vallée qui résiste » tolèrent ce que la plupart d’entre eux voient comme des dérives verbales (se dissociant des actes qui parfois s’ensuivent), tant que les révolutionnaires, myopes ou hypocrites, fournissent de la bonne main d’œuvre.

Les anarchistes No TAV dissertent sur le décalage entre « juste » et « légal » [i], mais c’est toujours dans les masses qu’ils cherchent leur légitimité, une légitimité populaire et au fond démocratique. Ce qui serait « juste » n’est pas recherché à l’aune d’une éthique individuelle, mais du consensus. Ces compagnons se trouvent donc acculés au silence (on espère embarrassé) quand, par exemple, quelques incontrôlés osent taguer des murs des villages sacrés pendant des manifs (ça ne se fait pas ! les murs des maisons du Peuple No TAV sont intouchables !) ou quand quelques camarades volent dans un supermarché de Bussoleno et sont exposés à l’opprobre générale (ça ne se fait pas ! et puis les boutiquiers sont des No TAV eux aussi !).
Et les voilà encore avec des slogans on ne peut plus simplistes sur le « partage » comme base d’une nouvelle communauté qui s’opposerait à l’État, ou des élucubration on ne peut plus citoyennistes sur le « bien commun » à défendre. Un « bien commun » qu’on redécouvrirait dans des usages communautaires préindustriels, encore les mythiques communautés d’antan qui reviennent, sans aucun questionnement sur tout ce qu’elles contenaient d’oppression et d’autorité, même informelle.

Le rituel de légitimation de l’opposition au TAV est celui des « assemblées populaires », sorte de (prétendus) moments de démocratie directe. Mais ce mythe de l’assemblée, faussement horizontale, porte un tas d’éléments politiques. Il laisse le champ ouvert au leadership des meneurs de foules, il bride le plus souvent de façon implicite, mais parfois aussi de façon explicite l’initiative individuelle ou de petits groupes, il endosse le centralisme « valsusin » (l’opinion portée par les « gens de la vallée » prime sur celle des autres, du seul fait de leur origine géographique) et le compromis constant avec les composantes autoritaires (pour la plupart issues de l’Autonomie) ou légalistes (un bon nombre de comités, les pacifistes, parfois des partis) du « mouvement aux mille âmes ». Tous ces éléments sont effacés devant le seul aspect qui importe : celui de chercher une investiture dans les « masses ».

Les anarchistes paient cher, au prix de leurs idées, le « privilège » d’être de la chair à canon en Val di Susa. Cette « gymnastique révolutionnaire » faite d’émeutes tant exaltées sur des chemins de montagne ne saurait suffire, parce qu’en Val di Susa, ce qui manque dramatiquement ce sont les perspectives anarchistes, ou plus largement révolutionnaires.
Mais il y en a aussi, parmi les compagnons, qui ne se limitent pas à un rôle de main d’œuvre généreuse, mais sont en train de devenir des leaders populaires, avec une reconnaissance publique assurée et même des propositions de campagnes visant à amener des sympathies [1].
Et que penser quand on lit des textes qui posent explicitement la nécessité d’acquérir de l’autorité parmi les masses ? En effet, dans un article paru dans le mensuel anarchiste Invece qui traite des possibilités d’interventions révolutionnaires à partir d’ « objectifs circonscrits, limités, mais concrets » (on suppose que les auteurs anonymes y rangent aussi l’opposition au TAV), on nous dit que « la validité qui est reconnue à des propositions, qu’elles soient verbales ou non, ne dépend en effet pas seulement de leur justesse, mais souvent de façon importante aussi, de l’autorevolezza qui est reconnue à qui en a été le promoteur » [i]. Or, autorevolezza, terme que les dictionnaires traduisent honnêtement par « autorité », est, dans la langue de Machiavel, un terme de la famille sémantique d’autorità (autorité), dont il dérive. Le terme utilisé par les auteurs de cet article est moins fort, le concept moins précis, l’autorité moins dure. Mais c’est toujours de cela qu’il s’agit. C’est peut-être la peur des mots (mais pas des idées qu’ils véhiculent) qui fait utiliser ce terme à la place de son synonyme plus cru - et moins ambigu – d’autorité ?

On a pu écouter et lire des anarchistes No TAV pour lesquels le seul critère serait « soit ce train passe, soit il ne passe pas » [2]. Dans un cas ce serait la défaite, dans l’autre la victoire. Une telle vision est trop simpliste, parce que le projet de ligne à Haute Vitesse pourrait bien être abandonné sans que cela ne soit une victoire des révolutionnaires, au contraire. Si les gouvernements italiens et français décidaient par exemple d’abandonner ce projet pour des raisons budgétaires, ou autres, les révolutionnaires qui participent à l’opposition au TAV auraient quand-même perdu leur bataille. De même, si le projet est abandonné à force de transactions politiciennes (que ce soit par le biais du Movimento 5 Stelle [3] ou d’un autre) ce ne serait pas les germes de possibilités révolutionnaires présentes dans le mouvement No TAV qui auraient gagné. Par contre, si cette ligne était enfin construite, mais que les réflexions et les expériences mûries par son opposition restaient dans le patrimoine des révolutionnaires, cela pourrait ne pas être une défaite complète. Le fait de ne pas avoir transigé sur les principes en Val di Susa pourrait toujours servir d’exemple pour le futur. Dans une perspective de subversion totale de ce monde, il est plus important que d’autres chemins d’attaque naissent (peut-être en s’inspirant de ce qui peut se passer de bon en Val di Susa) plutôt que de transiger pour gagner cette seule bataille là.

On me répondra facilement avec le sempiternel folklore local. Le « nous sommes tous des black bloc » assumé en chœur par les gens de la vallée juste après la journée insurrectionnelle du 3 juillet 2011. Mais que reste-t-il de ce slogan au moment où quelques uns, parmi les arrêtés de cette journée, n’acceptent pas de se soumettre aux choix politiques du « mouvement aux mille âmes » (la plupart autoritaires ou réformistes) ? Deux de ces compagnons ont refusé l’unité du mouvement et ont fièrement revendiqués leur anarchisme en crachant sur la « solidarité » intéressée (et politicienne) de quelques autoritaires de l’Autonomie italienne [4]. Les critiques de leurs choix ont été nombreuses, y compris parmi les anarchistes. Ils sont tous des black blocs, certes, mais les anarchistes sans concessions sont laissés pour compte.

Un autre mythe est celui de l’acceptation par « le mouvement » des sabotages… Mais seulement s’ils sont « sérieux », c’est à dire dans le cadre très strict dicté par les aléas du jeu politique local. La légende veut que le sabotage soit une pratique largement acceptée en Val di Susa, mais la dissociation est une pratique bien plus diffuse. Et, dans un cas, il y a même eu de la délation [5]. Trop souvent des rumeurs circulent sur des machines qui auraient été incendiées par les entreprises elles-mêmes pour empocher les primes des assurances. Trop souvent des prises de distance explicites ou des silences assourdissants accompagnent des attaques contre le TAV ou en solidarité avec ce mouvement. Tout cela est allé jusqu’à voir des compagnons maintenir, lors d’un épisode de délation, qu’il aurait fallu régler rapidement la question pour « discuter de choses plus intéressantes » [6] .
Et sus aux irresponsables qui ne suivent pas le calendrier des luttes et ne voient pas dans l’attaque un simple moyen de pression dans une partie qui se joue ailleurs, sur la table de la démocratie (même directe), mais un moyen cohérent avec les fins de la libre association des révoltés et de la volonté individuelle d’en finir avec ce monde, dans ses différents aspects.

Il y a certainement eu au Val di Susa des moments remarquables pour leur impact et pour la façon dont ils ont changé les personnes qui y ont participé. La « bataille du Seghino » et celle de Venaus en 2005, le 3 juillet 2011 à Chiomonte, les attaques du chantier de cet été là et les sabotages de l’été suivant, les sabotages solidaires un peu partout en Italie (et ailleurs)… Je ne veux pas jeter le bébé avec l’eau du bain : il y a eu des expériences importantes, il y a des éléments de la lutte No TAV qui pourraient avoir des développements intéressants. Mais ces éléments sont trop souvent mis aux marges avec le silence complice de nombreux anarchistes. De plus, des pratiques politiques et de compromis sont devenues monnaie courante au sein du mouvement No TAV, comme l’acceptation de n’importe qui prétendant s’opposer à ce train, fusse-t-il même un juge, sapent les possibilités révolutionnaires.
Et, encore une fois, que dire de la pratique de la dissociation, face à laquelle trop souvent les compagnons se taisent publiquement, sinon pire ?

Une anarchiste No TAV de Rovereto, habituée aussi de la « vallée qui résiste », se faisant aimablement interviewer par un journaliste [7], déclarait en février 2014 que les quatre No TAV arrêtés le 9 décembre 2013 [8] sont de gentils garçons et filles. Au fond ils ont juste abîmé un compresseur, ils n’ont tué ni blessé personne (et en plus ils ont toute une population avec eux, n’est ce pas ?). Ils ne méritent donc pas la taule, non ?
Et tant pis pour les deux anarchistes qui, eux, sont en prison en ce moment même pour avoir, précisément, blessé un ponte du nucléaire… Tant pis pour les deux autres anarchistes qui étaient en prison à ce moment là pour avoir saccagé des banques, le chantier d’une déchetterie ou un magasin de fourrure dans la région des Castelli Romani, mais sans avoir un mouvement derrière eux – et donc presque pas de solidarité quand ils sont tombés.

Ces oublis peu banals et ce mépris silencieux seraient-ils le destin que certains (ex ?) anarchistes No TAV réservent à celles et ceux qui marchent en dehors de leur troupeau ? Leur mise au placard des principes et des idées anarchistes serait-il le prix à payer pour une légitimation populaire ?
Non, cela n’est pas acceptable.

septembre 2015,
K.C.

[Cette introduction à paraitre dans Des Ruines n°2, est extraite de la brochure No-Tav : Défendre un territoire ou détruire le vieux monde ?, collaboration entre la revue anarchiste apériodique Des Ruines, qui nous offre ici son dossier « No TAV : La vallée des larmes… et des bisous » à paraitre dans son deuxième numéro. La bibliothèque anarchiste La Discordia (Paris) qui organise une discussion publique le jeudi 12 novembre 2015, à l’occasion de laquelle cette brochure est réalisée. Et Ravage Editions, éditeur de livres et brochures anarchistes, Paris, pour l’édition de cette brochure. On pourra la télécharger ici.]


Introduction à la discussion publique du jeudi 12 novembre 2015 à 19h à La Discordia :

No-Tav : Défendre un territoire ou détruire le vieux monde ?

Depuis une vingtaine d’années, des habitants d’une vallée alpine italienne s’opposent à la construction d’une ligne ferroviaire à haute vitesse (TAV) reliant Lyon à Turin, et qui détruirait encore plus « leur » vallée. Des personnes venant de toute l’Italie et d’ailleurs ont rejoint cette lutte, essayant parfois de partir de là pour développer une opposition globale au monde qui produit des nuisances comme le TAV. C’est, du moins, ce qu’on nous raconte. Mais nous voudrions parler à cette occasion de ce qui est moins connu : les attaques de 1996-1998, celles plus récentes, les oublis ou les dissociations de la plus grosse partie du « mouvement No-TAV » par rapport à l’action directe, les délations et la tolérance dont jouissent les délateurs, ainsi que la mentalité de Parti du mouvement No-TAV. Mais c’est aussi l’occasion de discuter de la recherche de la légitimation pour se révolter dans les fameuses « masses » (comprendre : salariés comme patrons, pauvres comme riches, députés, juges et curés) qui coupe les ailes des perspectives révolutionnaires. Cela crée le sentiment sécurisant et douillet d’une « grande famille », mais nous fait souvent abandonner la nécessité d’une rupture révolutionnaire.


[iLavanda. Note di viaggio contro il TAV, n. 5, 15/11/2013. Ou bien le débat avec Massimo Passamani qui eut lieu le 25 avril 2014 à Torre Pellice, lors de la rencontre Liberazioni  : « Critiquer la légalité comme valeur en soi signifie libérer l’éthique du carcan du Droit, soustraire la justice au terrain de l’État. Sans distinguer libres accords et lois, justice et Droit, communauté et État, il n’y pas d’espace pour l’autonomie de chacun, ni de futur pour les luttes de tous ».

[1Lavanda. Note di viaggio contro il TAV, n. 3, où, en listant les (justes) raison pour s’en prendre aux banques, les auteurs ajoutent « [p]our finir, une campagne de ce type est parmi celles qui peuvent t’amener des sympathies […] ».

[i« Nel mentre », dans Invece, numéro 13 (mars 2012), p. 2. La nécessité pour les anarchistes de gagner une autorevolezza parmi les exploités est posée aussi dans le texte « La casa é di chi l’abita », une « mise au point méthodologique » à propos de la lutte contre les expulsions locatives à Turin (ce texte a été écrit comme contribution à la rencontre anarchiste internationale de Zurich en novembre 2012, mais refusé par les organisateurs). Des luttes différentes, mais avec les mêmes perspectives (être avec les « gens »). Donc pourquoi pas les mêmes moyens ?

[2Cf. des débats qui ont eu lieu là bas pendant l’été 2011 et aussi dans un article d’Invece d’automne 2011 (citation de mémoire).

[3Cf. note 3 du texte « La légende de la vallée qui n’existe pas », dans ce dossier.

[4On lira à ce propos les lettres de Juan et Alessio (de février et mars 2012) qui répondent aux adresses de solidarité respectivement de l’AutAut 357 (Centre social de Gênes), de l’Officina 99 et SKA (Centres sociaux de Naples).

[5Voir « Les gentils de Noël », plus loin dans ce dossier.

[6« Regali di Natale », signé par la rédaction du blog Macerie, 19 janvier 2015.

[8Cf. note 2 du texte « La légende de la vallée qui n’existe pas », dans ce dossier.