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[Brochure] Ellis Island : L’Amérique hospitalière vue de derrière

mardi 9 mai 2017

Ellis Island : L’Amérique hospitalière vue de derrière, reportage en deux parties sur la sélection imposée aux candidats à l’immigration sur l’île d’Ellis Island à New-York, 1902, par Zo d’Axa, suivi d’Une route. Et morceaux choisis d’Ellis Island de Georges Perec (en collaboration avec Robert Bober). Brochure réalisée à l’occasion de la discussion publique "Migration : richesses et espoirs, gestion et répression" le mercredi 10 mai 2017 à Paris. A télécharger sur Ravage Editions.


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Brochure à télécharger sur Ravage Editions.

 Première partie : L’Amérique hospitalière vue de derrière

Sur son îlot, torche en main, éclairant le monde, face au large, la statue de la Liberté ne peut pas regarder l’Amérique. Ce pays jeune en profite pour lui jouer des tours pas drôles.

Les enfants de Jonathan s’amusent.

Tandis que la dame en bronze tournait le dos, ils ont bâti sur une île, la plus voisine, une belle maison de détention ! Ce n’est pas que ce soit de bon goût ; mais c’est massif, confortable : briques rouges et pierres de taille, des tourelles, et, sur la toiture centrale, deux énormes boules de bronze, posées comme des presses-paperasses, deux boulets plaisamment offerts pour les pieds de la Liberté.

Les Yankees sont gens d’humour — au moins s’ils le font exprès. Ce sont surtout gens d’affaires. Ils ont besoin d’émigrants ; ils les appellent ; mais ils les pèsent, les examinent, les trient et jettent le déchet à la mer. J’entends qu’ils rembarquent de force, après les avoir détenus, ceux qui ne valent pas 25 dollars…

À New-York un homme vaut tant — valeur marchande, argent liquide, chèques en banque. Un tel vaut mille livres sterling ! Master Jakson, qui ne valait plus rien â la suite de fâcheuses faillites, s’est relevé d’un bon coup : il vaut maintenant cent nulle dollars. La valeur n’attend que… le nombre des dollars. Un homme vaut tant ! Langage fleuri qui rappelle les jours fameux de la Traite. À présent il s’agit de traites — traites et lettres de change. Mais c’est toujours le marché. Un émigrant qui ne possède pas 25 dollars, 125 francs, est un suspect, un intrus, que la République idéale rejette pour cause de misère.

D’ailleurs il ne suffit pas d’avoir les 25 dollars. Dans la demeure hospitalière et grillagée où l’on pilote l’émigrant, celui-ci doit passer encore les récifs d’une inspection. J’ai vu de derrière la Liberté.

Ellis Island est le nom gracieux du castel où nous sommes reçus. Pas de façons, pas de manières — de bonnes manières surtout. Rude accueil.

— Go on ! Go on !

Cela veut dire en français : Marche ! Ça se prononce comme Circulez ! du ton de nos brigades centrales.

— Go on !

Sur la passerelle, les émigrants, encombrés : malles et ballots se bousculent, aiguillonnés par d’énergiques appels. Go on ! Bientôt pied à terre. Le pas incertain, habitués encore au roulis, ils zigzaguent sous le commandement des geôliers de l’îlot-prison. Go on ! Il faut se diriger vers la porte de l’édifice. Et rapidement. Go on ! Go on ! Chemin faisant, quelques cent mètres, pose-t-on une valise à terre, change-t-on d’épaule un bissac, les gardiens s’élancent, go on ! les poings levés, menaçants…

On se fait au plancher des vaches.

La grande salle où nous échouons, rappelle — aux lettrés — Mazas : les murs blancs, les lourds piliers, le personnel sympathique. Un large escalier, devant nous, sur les marches duquel on se tasse, dans la hâte de savoir plus vite ce qui se passe au premier étage. L’escalier fait un coude, à droite. Un gardien est là, criant fort : on devine qu’il ordonne le silence. Il ordonne aussi d’enlever les chapeaux. La mode est de se découvrir. Non seulement le gardien meugle : mais voici qu’il joue du bâton, tapant les murs sonores, caressant le monde qui ne s’aligne pas… Le bâton parle américain. On comprend, on se faufile, on file — et l’on rit ! Master gardien, d’un coup qui a porté faux, vient de casser sa belle trique…

Au seuil du hall, un médecin passe la visite. Ça ne traîne pas. Ce praticien, au costume bizarre do tzigane de café concert, enlève son homme en trois temps : il plaque une main sur la tête, regarde les dents, retourne la paupière. À un autre ! Brutalement, doigts mal habiles, l’oculiste opère au jugé. Cet éborgneur patenté cherche la paupière et pointe l’orbite, arrache les cils… À qui le tour ?

L’homme de l’art me met le doigt dans l’oeil.

Je me recule. Il récidive. Rageusement il appuie. Ma main écarte la sienne. Il veut me reprendre, furieux, et comme, moi, je ne veux plus : — jeux de mains. Je fais connaissance avec le Gouverneur.

Suffit-il de ne pas se laisser faire ? Le Gouverneur est attentif. Un interprète lui redit les phrases courtes de,ma défense — et de ma plainte. Il sourit. Le docteur et moi nous sommes renvoyés dos à dos. Lui retourne à sa gymnastique ; moi je suis libre. L’incident a pour conséquence de m’éviter la filière. Je n’en suis content qu’à demi : je ne sais pas tout. Je reviendrai.

NAUFRAGEURS

Je suis revenu. Le bateau-ponton qui fait le service spécial entre New-York et Ellis-Island m’a ramené le surlendemain. J’ai pu le prendre sous le prétexte d’aller enlever mon bagage — laissé à propos sur l’île.

— Une intelligence dans la place me permet de passer partout.

J’entre dans les cages où l’on boucle les émigrants. C’est ignoble. Voilà des hommes, des enfants, des femmes, qui n’ont commis aucun délit, et que la police du lieu traitera comme des prisonniers. Sont-ils prévenus d’avoir pensé que l’Amérique était pays libre ?

Des grillages partout. Des guichets. Des porte-clefs. Une atmosphère de maison centrale. Ici, c’est une femme qu’on toise, que l’on mensure… Signe particulier : est enceinte. On lui reproche d’être venue sans son mari.

— Mais, par le bon Dieu, il est mort gémit-elle en son piémontais. Piètre excuse ! Elle explique en vain qu’elle vient rejoindre une de ses sœurs, établie dans le Dakota. Enceinte ! Sans le sou presque ! Son compte est bon. Celle-là n’ira pas plus loin. L’Amérique a peur d’un enfant qui peut devenir à sa charge. Pleure et tais-toi, pauvre femme ! retourne à ton village, là-bas, où plus personne ne t’attend… Retourne comme tu pourras.

Quand l’Amérique chasse de ses rives les aventureux misérables qui rêvaient de la Terre-Promise ; quand elle repousse les malheureux, comme des naufrageurs embusqués achèvent des hommes en détresse ; quand elle dit : Défense d’entrer ! ce sont les compagnies de navigation qui doivent, à leurs frais, retourner les colis humains — la marchandise en souffrance. Bien averties, les compagnies jouent le grand jeu, courent la chance. Elles racolent autant d’émigrants qu’en permettent leurs entreponts — risquent le paquet. Elles font de l’or.

Leurs affaires, c’est la vie des autres. À la manière dont elles s’y prennent, nourrissent et logent, le prix d’un billet d’aller suffit d’ailleurs à solder le pain rassis du retour. Et de fait, elles ne sont astreintes à ramener les expulsés que jusqu’au port d’embarquement. Là, débrouille-toi ! Les compagnies s’en lavent les mains dans l’Océan. Et l’on devine l’affreux calvaire de ces pauvres êtres épuisés, sans plus d’argent, sans plus d’espoir… Morte l’énergie ! On imagine la marche haletante, sur la pierre mauvaise des routes, vers le village si loin, si loin…

COMPRENDRONT-ILS ?

Ah ! vous avez cru bonnement qu’il est une terre de par le monde où fleurissent des renouveaux pour les pauvres elles vaincus ; vous avez cru qu’on demandait votre travail, votre force ?

Un agent cherchait seulement à empocher sa commission.

Dans la partie qui se joue entre les compagnies de transport et le marché américain, vous êtes la mise vivante, vous êtes la chair à trafic.

Jeu de hasard !

Votre avenir dépend d’un geste, d’un mot, de tout, de rien — d’un caprice du croupier d’ici qui vous ratisse à droite, à gauche.

À droite vous pouvez passer.

À gauche vous êtes perdu.

Les lois sur l’immigration, en violence aux États-Unis, ne sauraient vous instruire d’abord du sort à vous réservé. Le texte en est élastique. La lettre neutre. L’esprit inavoué, honteux.

Mais on sent l’éveil hypocrite d’une Terreur Protectionniste.

Elles permettent l’expulsion sans phrases. Elles codifient l’arbitraire. L’application en est remise non point même à des magistrats ; mais à une façon de geôliers qui vous assomment en sourdine. Dans ces débats pour l’existence, pas seulement l’habituelle ressource d’appeler à l’aide un avocat. L’exécution est sommaire. Et c’est la chiourme de l’île qui va vous passer par les lois.

La visite dite médicale est terminée. Vous n’avez ni teigne ni gale. Vous ne toussez pas — vice rédhibitoire. Vous n’êtes manchot ni boiteux ; pas la plus petite infirmité — j’ai vu frapper d’ostracisme un ouvrier parce que, dans un engrenage, il s’était fait broyer deux doigts : estropié ! Vous êtes complet, d’aplomb. Toutes vos dents et l’oeil clair. Vous voilà bon pour le service.

Pas encore.

Dans le grand hall, sectionné en toute sa longueur par une série de barreaux de fer qui font des chemins parallèles, engagez vous, parquez vous. À chaque issue, un inspecteur et deux adjoints vous attendent pour les choses sérieuses.

Patientez dans la souricière.

Pour vous distraire, en avant, vous pouvez voir vos camarades fouiller leurs cottes, arracher de quelque cachette cousue entre les doublures un billet bleu chiffonné, des louis brillants vite comptés… Combien valent-ils ? Est-ce suffisant, l’inspecteur alors les interroge, les brusque : vous assistez à des drames dont le détail vous échappe : des hommes supplient, des femmes sanglotent. L’inspecteur s’irrite et hurle. Les adjoints, traducteurs jurés et empoigneurs émérites, éteignent la dernière prière, saisissent les récalcitrants. C’en est fait d’eux.

Et pourquoi ?

Celui-ci a eu l’imprudence de dire qu’il avait du travail tout de suite : il a montré son contrat. Refusé ! U y a un texte qui interdit certaine sorte de contrat. Celui-là n’a pas de travail. Il est vieux. En trouvera-t-il ? À la mer ! Ceux-ci, un couple jeune l’homme robuste, trente ans ; la femme vingt. Séparés ! L’homme est autorisé seul à prendre pied à New-York. La femme non ! Raison morale : Le couple n’est pas marié…

PASSE QUI PEUT !

On ne sait pas, il faut qu’on sache ; il faut que les hommes du chemin, en marche vers les Amériques, connaissent, avant les dépens, les flibustiers qui les guettent.

Regardez !

L’inspecteur ricane — le grand inspecteur des émigrants — pipe au bec, sur le tabouret haut, siège de bar, escabeau curule, d’où se distribue la Justice. C’est avec une fille qu’il plaisante. Tout va bien pour ceux qui suivront et qui, obséquieux, souriants, se font tout petits. Ils passeront. Mais malheur à d’autres. Malheur et misère à ceux qui précédèrent le jupon… Pour parader, pour étonner, pour obtenir la fillette, pour séduire, pour terroriser, la brute a tapé plus dur, abattant comme au jeu de quilles, lançant à tort et travers la boule de ses verdicts. Le Don Juan de prison, brise-cœurs, a fait le beau selon sa norme, selon sa fonction triomphante — en délirium d’autorité.

Lorsqu’aucun jupon n’est en vue, moins de quasi-certitudes : c’est le whisky du matin, et l’impression du moment qui prédisposent l’inspecteur au triage de fantaisie. Votre tête lui revient ou non ! Il s’amuse aux pièges verbaux. Le plus classique consiste à paraître vous repousser parce qu’avec si peu d’argent vous n’aurez pas le temps d’attendre et de trouver du travail. Il vous amène, en douceur, à vous défendre sur ce point. Gare à vous ! II vous attend là.

Le coup du contrat déjà noté.

Il vous fait dire que vous allez à tel endroit, à telle mine, à telle fabrique où vous savez être embauché. Stope ici ! Car nul n’est censé ignorer la loi — toutes les lois. On vous cite celle qui défend l’embauchage d’hommes en Europe. Le truc a bien pris. Compliments. Les adjoints s’esclaffent. Inspecteurs, vous avez raison !

Un homme est tombé dans la trappe.

Si la chasse est toujours ouverte et le gibier ainsi traqué, si latitude pareille est donnée à semblable clique, c’est que tous les moyens sont bons pour restreindre l’immigration.

Il y a mot d’ordre.

On n’a besoin que de bras forts pour défricher les terres de l’Ouest.

Dans les villes, l’Américain, fils oublieux d’émigrants, parvenu, méprise et redoute les émigrants d’aujourd’hui. Il craint les concurrences neuves, l’envahissement. Il boycotte. Il en est à regretter ses nègres, ceux qu’on achetait, bêtes de somme, de petites sommes, que les blancs d’Europe ambitieux décidément remplacent mal.

Le rêve serait de se passer d’eux, de ne plus laisser entrer personne — sauf les riches. On y tâchera. On créera un tarif nouveau. On taxera comme à la douane, les chevaliers errants du travail.

Bientôt les États-Unis fermeront tout à fait la porte.

En attendant, passe qui peut !

À travers les mailles du filet, si l’on parvient à s’échapper, il reste maintenant à subir les escroqueurs du bureau de change attachés à l’établissement. Ces messieurs payent eux-mêmes fort cher le droit d’exploiter l’arrivant que lui assure l’Administration.

On vous entraîne à leur comptoir.

Ne vous inquiétez pas des cours. Le bureau existe précisément dans l’édifiante intention de vous épargner le contact des dévaliseurs du dehors. Pas besoin d’eux. Videz vos poches. Votre argent se volatilise. C’est à croire que les nations européennes font banqueroute : on vous chope cinq francs soixante pour vous remettre un dollar. On chaparde le 12 du 100. Ramassez ce qu’on veut bien vous rendre… et sauvez-vous. Au voleur !


 Deuxième partie : Fourrière humaine

BEWARE OFF…

Tant pis pour ceux dont le billet n’a pas comme terme New-York — parce qu’alors on ne les laisse pas fuir. On ne les lâche point. Ce n’est pas fini.

Les émigrants ne sont libérables que dans la ville pour laquelle ils sont dûment enregistrés. Jusqu’à ce qu’ils soient assez nombreux pour valoir la peine d’un convoi, on les gardera, verrouillés, dans quelqu’une des salles du dépôt — salles d’attente, salles de police aux fins treillis de fils de fer.

Ce soir, peut-être, ou demain, sous bonne escorte de gardiens, on les mènera directement au train qui les doit emporter vers les villes de l’intérieur où luisent les derniers mirages.

Ils n’auront pas connu New-York.,

C’est encore par charité pure qu’on leur évite les tentations, les dépenses de la grande cité : orgies, repas à quinze sous dans les bars populaires du port… N’ont-ils, ici, tout ce qu’il faut ?

La cantine devient obligatoire.

Le tenancier l’a exigé en versant une forte somme pour cette concession exclusive qui lui livre les affamés.

Il se rattrape.

On ne demande pas au client, client par force, ce qu’il désire ; mais où il va ? Est-ce tout près ? On lui donne seulement, dans un petit sac en papier, préparé d’avance et fermé, une saucisse, un bout de pain, une prune : coût variant de 2 à 3 francs. Est-ce plus loin ? Quatre ou cinq saucisses, autant de bouts de pain, une livre de prunes ou de figues sèches, le tout dans une boite en carton — l’addition se chiffre en dollars.

Les voilà donc, ces philanthropes, ces moralistes, ces associés, ces complices, organisés en bande noire pour dépouiller de paves hères.

Je les ai pris la main dans la besace.

Je les exhibe tels qu’ils sont. Je les veux camper sous l’écriteau qui porte le traditionnel « Beware of picpocket ». Je sais l’anglais. Ça signifie : Prenez garde aux honnêtes gens !

REDINGOTE TRISTE

Parfois la silhouette morne d’un clergyman apparaît : redingote triste, haut gilet, un crucifix d’or en breloque. Il parcourt de préférence le pallier des excommuniés, des inadmis, des condamnés.

Il a l’air de l’homme de Dieu qui marche avec le bourreau.

Sa dignité froide ennoblit la salle sinistre du greffe où l’on procède à l’inscription des sortants du mauvais côté. Procès-verbal, signalement, mesures, gestes qui rappellent les pratiques de la toilette.

Sa respectabilité plane sur les séances de recours en grâce. Une sorte de tribunal, en effet, fonctionne, où viennent comparoir ceux pour qui tout n’est pas fini : soit qu’un notable de la ville les réclame en les cautionnant, soit que non maries ils sollicitent, suivant la prude expression en usage dans ce sanctuaire, une bénédiction pour leur nœuds. Telle solennité de vaudeville fige alors le masque des juges. Épousera ! Épousera pas ! Dans le prétoire, trois augures, à face de marchands d’esclaves, retirent leurs pieds de dessus la table, salivent au loin vers le crachoir, se recueillent, et, vertueux, s’inspirent d’un signe du spectateur-ministre qui n’est souvent tendre aux amants.

Ne se marieront pas ceux qui veulent.

En cela les États-Unis rendent quelquefois un service à qui demandait un arrêt.

Jeunes expulsés, saluez, la Cour ! Vous l’avez peut-être échappé belle. Allez ailleurs, coucher ensemble…

Ailleurs ?

Tout un rêve détruit, des existences chavirées au souffle d’un puritain glabre qui joue dans ce mauvais lieu le rôle de la matrone sévère.

Pendant que la digne personne, sous-maîtresse des décisions et surveillante du castel, paravent d’honneur, austère façade, s’emploie pour dissimuler les attentats contre toutes les mœurs ; pendant que le clergyman poursuit sa ronde officielle, distribuant de petites brochures, cantiques et versets de la Bible ; d’autres missionnaires non reconnus circulent dans son sillon proposant aux désespérés de plus pratiques consolations.

Pour 20 dollars ils vous offrent de vous faire mettre en liberté. N’acceptez pas ! Ils reviendront. Le prix habituel est de 10 dollars versés d’avance. Essayez. J’ignore comment ils s’y prennent ; mais les pires difficultés s’aplanissent dès l’encaissement. J’ai connu même un pauvre diable qui s’en tira pour moins que cela : 32 francs — tout ce qu’il possédait.

Hélas ! on ne tombe pas toujours sur des courtiers aussi modestes. Les camoristes de l’île exigent parfois l’impossible, oui bien ne se montrent plus quand ils ont empoché l’argent.

Et les salles de la prison, plus sombres de s’être une minute éclairées d’un ardent espoir, semblent une vision de cauchemar où vaguent des corps en peine.

EN FOURRIÈRE !

Huit jours, dix, plus souvent quinze, les victimes des insulaires séjournent au dépôt d’Ellis, attendant le navrant départ auquel contraint la sentence. Séparés de leurs compagnons, jetés pêle-mêle dans les cages, éperdus, déprimés, meurtris ils ne sortiront que pour lester les cales d’un prochain navire, peut-être bien du même bateau qui les emporta, conquérants, parmi des rires et des chansons.

Jusqu’au moment de la levée de l’écrou, ils vivront au petit régime d’un bol de thé plus un sandwich : pain et pruneaux — deux fois par jour. Suffisamment, c’est calculé, pour ne pas les laisser crever. À l’heure des distributions, ils se rueront, les dents longues… Ils happeront la pitance. Puis, avec des allures de fauve, ils se sauveront a l’écart, pour dévorer, soupçonneux…

Ce ne sont presque plus des hommes.

La faim, la crainte, toutes les affres ont cassé le ressort. Chocs et saccades, sautes brusques, plus d’à-coups en quelques semaines qu’en des années d’autrefois, ont fait d’eux quelque chose de vague, d’inconscient, de plus animal.

Une promiscuité de chenil ajoute encore à l’horreur.

Mâles et femelles, en commun, hurlent à la mort. Une atmosphère de délire avec des relents de phénol. Rage et stupeur. Des regards fixes. La plainte confuse des races. Des cris inarticulés comme des aboiements lamentables. Et j’ai vu blottie dans un coin, au plus sombre de la fourrière, une pauvrette aux grands yeux fous, sous ses boucles de caniche noir…

L’EMPREINTE

L’Amérique aux Américains !

La caverne aux quarante voleurs ! Le pain, le sel, la terre et l’or aux seules mains des fils de ceux qui s’emparèrent du pays en supprimant les Peaux-Rouges.

Ainsi que des gens habiles qui s’installeraient sur une ferme, après avoir tué le fermier, ils firent fructifier les lots. En Amérique comme en Asie, en Afrique, à Madagascar, les civilisés ont toujours l’orgueil de faire suer au pays toute sa valeur en argent. Ceux qui arrivèrent bons premiers au travail et à la curée tiennent férocement à leur butin. Ils voudraient tous les monopoles. Les pionniers de la dernière heure sont plus âpres encore aux dépouilles. Ils rattrapent les temps perdus, s’entraînent à tous les trusts, à tous les accaparements. C’est contagieux. Et l’émigrant misérable, qui a réussi aujourd’hui à se faufiler dans la place, serrera les poings pour empêcher ses compagnons de débarquer demain.

Belles natures ! nature humaine. Changera pas. Et pour défendre les vaincus, il faut d’abord ne pas songer à ce qu’ils eussent commis vainqueurs.

Qu’ils sont écrasés cependant, et pitoyables, les prisonniers de guerre économique !

Ces détenus de l’île modèle précisent une situation. Ici la question sociale s’abat matérialisée, force les yeux, force la pensée. Cette geôle pour travailleurs, ce lazaret d’un nouveau genre, est le dernier mot du progrès dans une grande démocratie.

On vous dira que l’Amérique abolit ainsi le marchandage, maintient les taux des salaires, empêche les capitalistes de recruter, en cas de grève, des ouvriers étrangers dont l’embauchage ferait avorter toute revendication nationale.

Et c’est vrai. C’est localement juste. Comme il n’est point d’idée d’ensemble, d’attaque franche au principe même de propriété, les rebouteurs sociolâtres tombent dans l’odieux ou l’absurde : pour protéger la main-d’œuvre, ils commencent par couper des bras…

Le struggle for life moderne amène de ces solutions. Les stratèges économistes n’ont encore rien trouvé de mieux : Des léproseries pour les gueux.

Les États-Unis marchent donc à la tête de toutes les nations — selon l’heureuse expression qui nous montre ces grandes personnes, cahin-caha, se suivant en une bizarre file indienne… Aucun pays, même la Russie, n’est aussi dur au misérable qui l’aborde en lui demandant droit de travail et droit de cité. Nulle frontière n’est hérissée de lois draconiennes et vexatoires comme celles de cette République où la statue de la Liberté fait la parade à la porte.

Voir la statue et puis mourir ! Sur la grande terrasse qui domine la prison, quelquefois, par les beaux jours, et quand les chenils d’en bas sont trop pleins, on lâche une partie de la meute désespérée des parias. De ce préau à ciel ouvert, les détenus contemplent la terre, la ville défendue, la ville rude, en activité, en triomphe, la ville farouche sous le panache des fumées… Les condamnés aux repos forcés sentent l’étreinte implacable. Ils voient la statue narquoise, l’ironique et vaine Liberté ! Et puis mourir… Ils y songent par-dessus la balustrade, si souvent des hommes se sont lancés, pour en finir, sur les roches qu’on a haussé le parapet d’une clôture de plusieurs mètres. On se tue moins. Nierez-vous l’effet d’une civilisation prévoyante ?

À travers les fils de métal, les regards s’accrochent fascinés sur la menteuse Liberté qui semble tisser des grillages, et la tête lasse des prisonniers s’appuie contre la clôture qui met au front des vaincus l’empreinte d’une maille de fer.

[Extrait de La Vie illustrée, août 1902.]


 Une Route

Étrangers partout !

Oui, pas beaucoup moins à Paris que dans ce Londres où depuis trois mois, je végète la villégiature du proscrit.

Ici, par exemple, on ne s’acclimate pas, même superficiellement. On ne vaine pas l’absolue réserve des indigènes, on ne pénètre en rien dans le milieu ambiant. Matériellement on se sent tenu à l’écart. L’isolement pèse dans la tristesse compacte des brouillards.

En vain, fréquenterait-on les clubs internationaux, c’est décevant.

La solidarité de certains groupes révolutionnaires a l’ostentation de la charité ; elle demeure l’affligeant spectacle. Et de plus toutes les suspicions se glissent, hargneuses, douchant le primesaut des élans. Les accusations se croisent. La dispute et l’invective l’emportent sur la discussion.

La méfiance règne.

Il faut rentrer dans sa chambre et se retrouver seul. Mais, la chambrette sur la cour, au dernier étage d’une maison morne, est nostalgique.

On peut compter les exilés qui jouissent du home confortable.

Les autres traînent leur pas inconsciemment acheminés vers les quartiers de White-Chapel, là-bas, derrière la Tour de Londres ; ils déambulent par les ruelles de misère, se rejettent dans les grandes artères aux heures où la foule grouillante sort des usines, sort des docks, et monte profonde comme un reflux où il ferait bon se noyer.

Dans les grandes cités que l’on traverse, ce ne sont pas les riches boulevards ni les édifices communaux qui intéressent le plus. Les musées mêmes sont parcourus avec des haltes rares, parce que si rares sont les œuvres de technique et de conception d’autrefois qui encore nous émeuvent. Les monuments n’ont que la beauté de leur harmonie et, quand ce fier ensemble n’existe pas, ils s’érigent tels de vieilles pierres, qu’un souvenir historique ne suffit pas à magnifier.

Alors, il reste passionnant de rechercher les traits saillants d’une race en prenant contact avec l’âme du peuple ; et l’on va dans la ville basse, parmi les échoppes des petits métiers, dans les rues où grandissent les mioches courant pieds nus, dans ces rues où, dominant les masures lépreuses, çà et là de vastes bâtisses, casernes populaires, paraissent des ruches géantes pour des gueux.

Les cellules de ces ruches sont étroites, les cloisons des taudis sont proches et les taudis sans cheminées. La vie comprimée dans les bouges déborde sur la chaussée fangeuse qu’égaie parfois un rayon de soleil, et c’est encore comme le branle-bas d’une fourmilière.

En plein air, en pleine lumière, un travail sans cesse renaissant ; et des femmes pâles lavent du linge rude et, sur des réchauds qu’attise le vent, des pommes de terre cuisent pour le repas qu’on prendra tout à l’heure, assis devant les portes sur les chaises boiteuses. Et cette population se connaît, s’interpelle, se meut, existe d’une vie spéciale, avec de caractéristiques usages, des coutumes déterminées, un esprit originel et des mœurs dont le côté brutal même évoque la primitivité d’un type.

Or, à Londres, communément, j’ai senti l’hostilité jusque dans les regards qui se posent durement comme pour défendre d’approcher : Go on !

Chaque Anglais symbolise étrangement le pays :

Ces insulaires, figurant autant de petites îles inabordables, où ne s’éveille point la sève des plantes aux tons chauds.

Et c’est monotone, et c’est neutre, et c’est gris… et j’en ai assez !

Partir !

Oh ! ce n’est pas que l’on s’illusionne à rêver d’accueil fraternel sous d’autres cieux. Le proscrit sait que tout asile est incertain ; il sait que, lui, sera tenu pour suspect à Genève comme à Bruxelles, en Espagne comme en Italie… Mais enfin, quand on est las de séjourner, il est bien vrai que pour se mettre en route point n’est besoin d’avoir un but.

Partir, et pour n’importe où…

Le voyage ! Aller, fuyant les spleens ; chaque endroit a d’abord un charme : tout est beau, une heure au moins.

La sagesse est de ne pas rester.

Passer, cueillant l’impression, goûtant les sensations neuves et la saveur des terroirs ; puis reprendre encore la route, toujours ! et sans doute vers quelque inatteignable patrie. Vagabond, pèlerin, trimardeur, en exploration, en conquête ; inassouvi comme don Juan avec un amour plus haut : la robe qu’on veut déchirer, c’est un voile à l’horizon.

La Tamise verte et profonde entraîne au fil de ses eaux tant de désirs aventureux.

Après Westminster, après la Tour, après les docks, à Blackwall elle s’élargit. Les grands navires glissent vers la mer et leurs sifflets sont des appels qu’on n’entend pas sans tressaillir…

C’est à Blackwall qu’un matin je pris le bateau pour la Hollande, sans grande préméditation. Un peu plus de shellings en poche, je me serais tout aussi bien embarqué pour voir la Suède ou regarder Calcutta.

La traversée de Londres à Rotterdam dure un jour et une nuit ; le prix est peu élevé : une quinzaine de francs en troisième. Et la dernière classe pour un court voyage en mer n’est pas sensiblement moins bonne que la première : on aime rester sur le pont à contempler les côtes pittoresques qui fuient, puis à songer en contemplant encore la bataille des vagues et au large le ciel sombrant dans l’eau.

Pour ce spectacle à l’infini, toutes les places se valent, à l’arrière comme à l’avant.

Du reste, la troisième s’impose, quand on a pour tout bien quelques louis. C’est mon cas, et le bagage est léger et le velours du vêtement rustique.

En troisième on rencontre peu de monde voyageant pour le plaisir : ce ne sont que pauvres gens que l’on rapatrie, ouvriers espérant trouver du travail loin de leur ville.

Pas de touristes.

Ceux-là veulent avoir leurs aises et du confort, même les plus modestes. Ils préfèrent attendre et grossir des cagnottes à l’effet de prendre au moins la seconde classe ; ils s’embarquent la sacoche garnie, porteurs d’un billet circulaire et de coupons variés pour les hôtels prescrits. L’inappréciable avantage des troisièmes est de ne les point coudoyer.

Jamais plus qu’en la majesté du large l’insipide bavardage des Périchons n’est lamentable.

Cela ressemble à une poursuite…

Et mieux vaut le puéril entretien des passagers de l’entrepont, de ces sans-le-sou qui sont sans pose et laissent crier leur sensation naïve. Fini l’irritant débit, la récitation maniérée des lieux-communs triomphants ; on parle espoir et tracas. Et suivant le temps et suivant l’heure éclatent des mots imagés.

Puis il arrive qu’en troisième le hasard ménage parfois les meilleures camaraderies, c’est une chance : j’ai descendu la Tamise en la compagnie aimable de troubadours besogneux qui payaient leur transport en jouant de moment à autre quelque valse de leur pays.

Têtes brunies sur des corps souples de Bohémiens — et des violons endiablés. Ils revenaient d’une tournée dans la campagne écossaise.

Ils émigraient fuyant l’hiver.

Quelques-uns parlaient français et me dirent leur vie nomade. C’était joli et séduisant d’insouciance : ils allaient devant eux — soleil, grand air et musique.

Je fus des leurs trop peu de temps.

Installés à l’avant, campés sur les valises, tandis que les violons reposaient dans leurs gaines de toile, nous suivions d’un œil distrait la marche sûre des remorqueurs et la fantaisie des voiliers.

Moins d’usines sombres bordant le fleuve, des lagunes de terrains rouges où les moutons paissent l’herbe rare. La Tamise s’élargit encore, c’est Greenwich et le soir nous sentons le remous des vagues.

C’est la mer.

J’ignore l’étrange mélodie dont mes compagnons la saluèrent : mais leurs instruments et leurs voix, le bruit des flots s’harmonisaient dans le rythme d’un bercement.

À la nuit, la brise saline ayant été l’apéritif, nous avions faim et l’on coupa de longues tranches de jambon et fraternellement circula certaine gourde de wisky…

En arrivant à Rotterdam, nous descendîmes le lendemain dans une auberge du port. Et, tandis qu’un concert s’improvisait, j’allais voir les vieilles maisons aux toitures accidentées, si proprettes sur les canaux de cette Venise un peu vulgaire.

Les musiciens me dirent bientôt qu’ils resteraient là quinze jours. C’était plus que je ne pouvais : bons souhaits, adieu ! poignées de mains.

Non loin, à son embouchure, le Rhin m’apportait ineffacé le reflet de ses vieux châteaux. Le même impérieux désir qui m’avait fait descendre un fleuve m’incitait à remonter l’autre. La Tamise, le Rhin ! n’est-ce pas comme le prolongement d’une grand’route tentatrice ?

Dans une vapeur légère, diaprée sous le soleil, Patras, au pied de la montagne, en face de Missolonghi.

Sur la petite place, près du port, non loin du marché, l’empressement d’une journée de dimanche : parures européennes aux couleurs voyantes, modes anachroniques. C’est la sortie de l’église. Visages jolis de femmes, dépaysés sous l’édifice des chapeaux ; vieux Grecs en costume national : le jupon court, plissé, de danseuse — et cette affluence polychrome, chatoyante qui tourne comme au manège sur la petite place aux trois palmiers poussiéreux.

À la terrasse d’un café d’allure mauresque, où l’anisette et le « mastic » étaient servis sur de petites tables basses, parmi les soucoupes d’olives, déjà je m’adonnais pieusement à mon premier narghilé.

Le tabac blond se consume lentement dans la cheminée de terre rouge, sous le charbon parfumé, tandis qu’en la carafe aux armatures de cuivre l’eau ronronne des glouglous fantasques ; le narghilé s’érige hiératique et le long tuyau à bout triangulaire d’ambre opaque se déroule comme les anneaux de quelque serpent sacré…

C’est autre chose que le brûle-gueule.

Et je veux dire qu’au point de vue décoratif, entre les hommes de ce pays et les habitants du nôtre, il est analogue différence. Ces Grecs ont des signes de race. Le moindre conducteur de dindons a la distinction native que nos messieurs bien cherchent en vain ; avec la finesse de ses traits le paysan même conserve cette empreinte d’aristocratie exprimant impérieusement la lignée glorieuse d’ancêtres.

Cette fierté dans l’attitude, cette désinvolture dans la tenue expliquent le laisser-aller qui se constate pour les besognes courantes : le commerce ne passionne point, l’agriculture est fantaisiste ; j’ai vu, mêlés dans les champs, au hasard des sillons barbares, des salades et des rosiers, des pommes de terre et des lys.

Le train que je pris pour Athènes, un matin de clair soleil, s’arrêtait à toutes les stations selon la corniche dorée.

Constamment montaient et descendaient, se renouvelaient, les campagnards cassant la croûte de pain bis et mangeant le fromage de chèvre pour passer le temps d’un court trajet ; les popes, mendiants chevelus emplissant poches et besaces d’ici au village voisin et des soldats mal accoutrés chantant d’une voix nasillarde des mélopées singulières…

Les touristes des wagons-lits ne s’imaginent pas combien un séjour prolongé dans le vulgaire train-omnibus montre une population et permet de prendre avec elle en quelque sorte contact.

Pour sa provision de poudre, le Klephte s’en va vers la ville ; dans un coin du compartiment il semble se vouloir isoler, les crosses de ses pistolets virgulent sa ceinture de cuir.

Il a le burnous des Kabyles et d’eux aussi le type hardi.

Entre Grecs et Arabes les rapprochements se multiplient.

Le montagnard libre, berger, chasseur, peut-être bien percepteur d’impôts indirects sur les richards en ballade, a la majesté tranquille d’un cadi après la razzia.

Voici, dans la plaine aride Mégara, dont les maisons sont des gourbis d’argile roux, on dirait sous les arbres brûlés une oasis au Sahara.

Le décor change.

Une colline dépassée livre Athènes : dominant les constructions sans style d’une ville de province géométriquement découpée au cordeau des rues, le rocher de l’Acropole, socle du Parthénon.

Le Parthénon se découpe en l’impeccabilité de ses colonnes sereines et l’Acropole parait le retranchement ultime d’un passé superbe et dédaigneux de l’effort moderne qui le ronge à la base.

Ce n’est pas que j’exalte les vestiges d’un monde disparu ; je me dis : Notre monde à nous ne lèguera que des déchets !

J’ignore le respect ému des savants archéologues devant les antiques moellons. Au Stade j’eus des réminiscences : l’Illissus, plus qu’aux Argonautes, me fit songer au collège, aux pensums, au pion.

Le collège ! première prison, lit de Procuste universitaire, entraînement pour les casernes, petite société si laide qu’y germe la Société.

Et d’ailleurs, comment s’isoler, faire revivre le passé, imaginer des guerriers, des chars dans ces arènes… près d’un tramway ? Comment rêver le paganisme dans ces temples surgissant des fouilles et où des cierges orthodoxes ont pour vestales des Saintes-Vierges peinturlurées dévotement.

Je n’accompagne pas les Anglais qui s’en vont, munis d’un Bædecker, se pâmer à la vue de blocs informes pour le seul motif que ces débris sont catalogués sur leur guide. Ils n’en ratent pas un de ces débris, pas une ébauche mutilée, ils traînent une main palpeuse sur les mosaïques des thermes :

Socrate a passé par là !

Je fréquente peu les musées cliniques : vénérables morceaux de statues, bras de Vénus, jambe d’Apollon, torse étiqueté — toute la Grèce chirurgicale !

Autant s’imposent à mon sens les œuvres dont subsiste encore l’essentiel harmonieux, œuvres primitives, triomphantes dans l’esthétique de synthèse, autant m’apparaît grotesque la course des amateurs furetant au tas des miettes illustres. Anses d’amphores, éclats de briques, pauvres miettes sous les vitrines… je regarde avec plus de pensées le caillou qui route au ruisseau son éternel vagabondage.

J’étais arrivé en détresse à Athènes.

J’espérais trouver une lettre chargée à la poste. Rien. L’attente dura plusieurs jours.

Je contemplais mélancoliquement, à la porte des restaurants, les petits cochons de lait grillant en les plus réjouissantes poses et je me contentais de portions vagues dans les gargotes suburbaines.

L’ai-je connu, le brouet noir ?

En tout cas je me suis rappelé les philosophes qui jadis couchaient au parvis des temples : un soir je gagnais le Parthénon pour n’en redescendre qu’au matin.

Je dirai pour le bon renom de cet asile sans clientèle qu’en guise de soupe matinale on y jouit d’un régal unique : l’éveil de la campagne blonde frissonnant au pied de l’Hymette.

Zo D’Axa,
dans La Revue Blanche, premier semestre 1895.

 Divers extraits

Quand le jeune Karl Rossmann, âgé de dix-sept ans et expédié en Amérique par ses pauvres parents parce qu’une bonne l’avait séduit et qu’elle avait eu un enfant de lui, entra dans le port de New York, sur le bateau qui avait déjà réduit son allure, la statue de la Liberté qu’il regardait depuis un long moment lui parut tout d’un coup éclairée d’un soleil plus vif. Son bras armé d’un glaive semblait brandi à l’instant même, et sa stature était battue par les brises impétueuses.
- Si haute ! se dit-il.

L’Amérique, Franz Kafka, 1927.

Les nations qui se prétendent les plus libres accordent en réalité infiniment peu de liberté à leurs habitants et les maintiennent en tutelle toute leur vie. C’est d’un ridicule achevé. Un pays où on passe son temps à parler de liberté et où on prétend qu’elle n’existe qu’à l’intérieur de ses frontières me semble toujours suspect. Quand je vols une gigantesque statue de la Liberté à l’entrée du port d’un grand pays, je n’ai pas besoin qu’on m’explique ce qu’il y a derrière. Si on se sent obligé de hurler : « Nous sommes un peuple d’hommes libres ! », c’est uniquement pour dissimuler le fait que la liberté est déjà fichue ou qu’elle a été tellement rognée par des centaines de milliers de lois, décrets, ordonnances, directives, règlements et coups de matraque qu’il ne reste plus, pour la revendiquer, que les vociférations, les fanfares et les déesses qui la représentent. 

Le vaisseau des morts, B. Traven, 1926.

— Regarde, mon chéri, tu manques un tas de choses… Voilà la statue de la liberté. Une grande femme verte, en peignoir, debout sur un îlot, le bras en l’air…
— Qu’est-ce qu’elle tient dans la main ?
— C’est une torche, mon chéri… La Liberté éclairant le monde…

Manhattan Transfer, John Dos Passos, 1948.

 Ellis Island

[Morceaux choisis d’Ellis Island, Georges Perec (en collaboration avec Robert Bober), 1980.]

Mais la plupart de ceux qui, au terme de leur harassant voyage, découvraient Manhattan émergeant de la brume, savaient que leur épreuve n’étaient pas tout à fait terminée
il leur fallait encore passer par Ellis Island, cette île que, dans toutes les langues d’Europe, on a surnommée l’île des larmes
tränen insel
wispa lez
island of tears
isola delle lagrime
oстров слез
[…]

A partir de la première moitié du XIXe siècle, un formidable espoir secoue l’Europe  : pour tous les peuples écrasés, opprimés, oppressés, asservis, massacrés, pour toutes les classes exploitées, affamées, ravagées par les épidémies, décimées par des années de disette et de famine, une terre promise se mit à exister  : l’Amérique, une terre vierge ouverte à tous, une terre libre et généreuse où les damnés du vieux continent pourront devenir les pionniers d’un nouveau monde, les bâtisseurs d’une société sans injustice et sans préjugés. Pour les paysans irlandais dont les récoltes étaient dévastées, pour les libéraux allemands traqués après 1848, pour les nationalistes polonais écrasés en 1830, pour les Arméniens, pour les Grecs, pour les Turcs, pour tous les Juifs de Russie et d’Autriche-Hongrie, pour les Italiens du Sud qui mourraient par centaines de milliers de choléra et de misère, l’Amérique devint le symbole de la vie nouvelle, de la chance enfin donnée, et c’est par dizaines de millions, par familles entières, par villages entiers que, de Hambourg ou de Brême, du Havre, de Naples ou de Liverpool, les immigrants s’embarquèrent pour ce voyage sans retour.
[…]
Pratiquement libre jusque vers 1875, l’entrée des étrangers sur le sol des Etats-Unis fut progressivement soumise à des mesures restrictives, d’abord élaborées et appliquées à l’échelon local (autorités municipales et portuaires), ensuite regroupées au sein d’un Secrétariat à l’Immigration dépendant du gouvernement fédéral. Ouvert en 1892, le centre d’accueil d’Ellis Island marque la fin d’une émigration quasi sauvage et l’avènement d’une immigration officialisée, institutionnalisée et, pour ainsi dire, industrielle. De 1892 à 1924, près de seize millions de personnes passeront par Ellis Island, à raison de cinq à dix mille par jour. La plupart n’y séjourneront que quelques heures  ; deux à trois pour cent seulement seront refoulés. En somme, Ellis Island ne sera rien d’autre qu’une usine à fabriquer des Américains [70 % des immigrants venant d’Europe passaient par New York], une usine à transformer des émigrants en immigrants une usine à l’américaine aussi rapide et efficace qu’une charcuterie de Chicago : à un bout de la chaîne, on met un Irlandais, un Juif d’Ukraine ou un Italien des Pouilles, à l’autre bout — après inspection des yeux, inspection des poches, vaccination, désinfection — il en sort un Américain. Mais en même temps, au fil des années, les conditions d’admission deviennent de plus en plus strictes. Petit à petit se referme la Golden Door de cette Amérique fabuleuse où les dindes tombent toutes rôties dans les assiettes, où les rues sont pavées d’or, où la terre appartient à tous.
[…]
Pendant et immédiatement après la Seconde Guerre mondiale, Ellis Island, allant jusqu’au bout de sa vocation implicite, deviendra une prison pour les individus soupçonnés d’activités anti-américaines (fascistes italiens, Allemands pro nazis, communistes ou présumés tels). En 1954, Ellis Island sera définitivement fermé. C’est aujourd’hui un monument national, comme le mont Rushmore, l’Old Faithful et la statue de Bartholdi, administré par des Rangers coiffés de chapeaux scouts qui le font visiter, six mois par an, quatre fois par jour.

Tous les émigrants n’étaient pas obligés de passer par Ellis. Ceux qui avaient suffisamment d’argent pour voyager en première ou en deuxième classe étaient rapidement inspectés à bord par un médecin et officier d’état civil et débarquaient sans problèmes. Le gouvernement fédéral estimait que ces émigrants auraient de quoi subvenir à leurs besoins et ne risqueraient pas d’être à la charge de l’Etat. Les émigrants qui devaient passer par Ellis Island étaient ceux qui voyageaient en troisième classe, c’est-à-dire dans l’entrepont, en fait à fond de cale, au-dessous de la ligne de flottaison, dans de grands dortoirs non seulement sans fenêtres mais pratiquement sans aération et sans lumière, où deux mille passagers s’entassaient sur des paillasses superposées.
[…]
L’inspecteur disposait d’environ deux minutes pour décider si ou ou non l’émigrant avait le droit d’entrer aux Etats-Unis et prenait sa décision après lui avoir posé une série de vingt-neuf questions  :

Comment vous appelez-vous  ?
D’où venez-vous  ?
Pourquoi venez-vous aux Etats-Unis  ?
Quel âge avez-vous  ?
Combien d’argent avez-vous  ?
Comment avez-vous eu cet argent  ?
Montrez-le moi.
Qui a payé votre traversée  ?
Avez-vous signé en Europe un contrat pour venir travailler ici  ?
Avez-vous des amis ici  ?
Avez-vous de la famille ici  ?
Quelqu’un peut-il se porter garant de vous  ?
Quel est votre métier  ?
Etes-vous anarchiste  ?
etc.

Si le nouvel arrivant répondait d’une manière que l’inspecteur jugeait satisfaisante, l’inspecteur tamponnait son visa et le laissait partir après lui avoir souhaité la bienvenue (Welcome to America). S’il y avait le moindre problème, il écrivait sur la feuille « S.I. », ce qui signifiait Special Inquiry, inspection spéciale, et l’arrivant était convoqué, au terme d’une nouvelle attente, devant une commission composée de trois inspecteurs, d’un sténographe et d’un interprète qui soumettaient le candidat à l’immigration à un interrogatoire beaucoup plus poussé.
[…]
2% d’émigrants seulement furent refoulés d’Ellis Island. Cela représente pourtant deux cent cinquante mille personnes. Et de 1892 à 1924, il y eut trois mille suicides sur Ellis Island.
[…]
cinq millions d’émigrants en provenance d’Italie
quatre millions d’émigrants en provenance d’Irlande
un million d’émigrants en provenance de Suède
six millions d’émigrants en provenance d’Allemagne
trois millions d’émigrants en provenance d’Autriche et de Hongrie
trois millions cinq cent mille émigrants en provenance de Russie et d’Ukraine
cinq millions d’émigrants en provenance de Grande Bretagne
huit cent mille émigrants en provenance de Norvège
six cent mille émigrants en provenance de Grèce
quatre cent mille émigrants en provenance de Turquie
quatre cent mille émigrants en provenance des Pays-Bas
six cent mille émigrants en provenance de France
trois cent mille émigrants en provenance du Danemark.
[…]
Comment décrire  ?
Comment raconter  ?
Comment regarder  ?
Sous la sécheresse des statistiques officielles,
sous le ronronnement rassurant des anecdotes mille fois racontées par les guides à chapeaux scouts,
sous la mise en place officielle de ces objets quotidiens devenus objets de musée, vestiges rares, choses historiques,
images précieuses,

sous la tranquillité factice de ces photographies figées
une fois pour toutes dans l’évidence trompeuse de leur noir et blanc
comment reconnaître ce lieu  ?
restituer ce qu’il fut  ?
Comment lire ces traces  ?
comment aller au-delà
aller derrière
ne pas nous arrêter à ce qui nous est donné à voir
ne pas voir seulement ce que l’on savait d’avance
que l’on verrait  ?

Comment saisir ce qui n’est pas montré, ce qui n’a pas été photographié, archivé, restauré, mis en scène  ?

Comment retrouver ce qui était plat, banal, quotidien, ce qui était ordinaire, ce qui se passait tous les jours  ?
[…]
c’était là,
à quelques brasses de New York
tout près de la vie promise

c’était la Golden Door, la Porte d’Or

c’était là, tout près, presque à portée de la main, l’Amérique mille fois rêvée, la terre de liberté où tous les hommes étaient égaux, le pays où chacun aurai enfin sa chance, le monde neuf, le monde libre où une vie nouvelle allait pouvoir commencer

mais ce n’était pas encore l’Amérique  :
seulement un prolongement du bateau
un débris de la vieille Europe
où rien n’était encore acquis,
où ceux qui étaient partis
n’étaient pas encore arrivés
où ceux qui avaient tout quitté
n’avaient encore rien obtenu
et où il n’y avait rien d’autre à faire qu’à attendre,
en espérant que tout se passerait bien,
que personne ne vous volerait vos bagages ou votre argent
que tous vos papiers seraient en règle
que les médecins ne vous retiendraient pas,
que les familles ne seraient pas séparées,
que quelqu’un viendrait vous chercher

dans la légende du Golem, il est raconté qu’il suffit d’écrire un mot, Emeth, sur le front de la statue d’argile pour qu’elle s’anime et vous obéisse et d’en effacer une lettre, la première, pour qu’elle retombe en poussière

sur Ellis Island aussi, le destin avait la figure d’un alphabet. Des officiers de santé examinaient rapidement les arrivants et traçaient à la craie sur les épaules de ceux qu’ils estimaient suspects une lettre qui désignait la maladie ou l’infirmité qu’ils pensaient avoir décelée  :

C, la tuberculose
E, les yeux
F, le visage
H, le cœur
K, la hernie
L, la claudication
SC, le cuir chevelu
TC le trachome
X, la débilité mentale

les individus marqués étaient soumis à des examens beaucoup plus minutieux. Ils étaient retenus sur l’île plusieurs heures, plusieurs jours ou plusieurs semaines de plus, et parfois refoulés
[…]
on peut se demander enfin ce que signifiait ce lieu pour tous ceux qui y sont passés,
quelles sommes d’espoirs, d’attentes, de risques, d’enthousiasmes, d’énergies étaient ici rassemblées

ne pas dire seulement  : seize millions d’immigrants
sont passés en trente ans par Ellis Island

mais tenter de se représenter
ce que furent ces seize millions d’histoires individuelles, ces seize millions d’histoires identiques et différentes, de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants chassés de leur terre natale par la famine ou la misère,
l’oppression politique raciale ou religieuse,
et quittant tout, leur village, leur famille, leurs amis, mettant des mois et des années à rassembler l’argent nécessaire au voyage,
et se retrouvant ici, dans une salle si vaste que jamais ils n’avaient osé imaginer qu’il pût y en avoir quelque part d’aussi grande,
alignés en rangs par quatre,
attendant leur tour,

il ne s’agit pas de s’apitoyer mais de comprendre

quatre émigrants sur cinq n’ont passé sur Ellis Island que quelques heures

ce n’était, tout compte fait, qu’une formalité anodine, le temps de transformer l’émigrant en immigrant, celui qui était parti en celui qui était arrivé,

mais pour chacun de ceux qui défilaient devant les docteurs et les officiers d’état civil, ce qui était en jeu était vital  :

ils avaient renoncé à leur passé et à leur histoire, ils avaient tout abandonné pour tenter de venir vivre ici une vie qu’on ne leur avait pas donné le droit de vivre dans leur pays natal
et ils étaient désormais en face de l’inexorable
[…]
à l’heure où les Boat People continuent à aller d’île en île à la recherche de refuges de plus en plus improbables, il aurait pu sembler dérisoire, futile, ou sentimentalement complaisant de vouloir encore une fois évoquer ces histoires déjà anciennes
mais nous avons eu, en le faisant, la certitude d’avoir fait résonner les deux mots qui furent au cœur même de cette longue aventure  : ces deux mots mous, irrepérables, instables et fuyants, qui se renvoient sans cesse leurs lumières tremblotantes, et qui s’appellent l’errance et l’espoir.
[…]

les immigrants qui débarquaient pour la première fois à Battery Park ne tardaient pas à s’apercevoir que ce qu’on leur avait raconté de la merveilleuse Amérique n’était pas tout à fait exact  : peut-être la terre appartenait-elle à tous, mais ceux qui étaient arrivés les premiers s’étaient déjà largement servis, et il ne leur restait plus, à eux, qu’à s’entasser à dix dans des taudis sans fenêtres du Lower East Side et travailler quinze heures par jour. Les dindes ne tombaient pas toutes rôties dans les assiettes et les rues de New York n’étaient pas pavées d’or. En fait, le plus souvent, elles n’étaient pas pavées du tout. Et ils comprenaient alors que c’était précisément pour qu’ils les pavent qu’on les avait fait venir. Et pour creuser les tunnels et les canaux, construire les routes, les ponts, les grands barrages, les voies de chemin de fer, défricher les forêts, exploiter les mines et les carrières, fabriquer les automobiles et les cigares, les carabines et les complets vestons, les chaussures, les chewing-gums, le corned-beef et les savons, et bâtir des gratte-ciel encore plus hauts que ceux qu’ils avaient découverts en arrivant.


Ellis Island : L’Amérique hospitalière vue de derrière , reportage en deux parties sur la sélection imposée aux candidats à l’immigration sur l’île d’Ellis Island à New-York, 1902, par Zo d’Axa, suivi d’Une route. Et morceaux choisis d’Ellis Island de Georges Perec (en collaboration avec Robert Bober). Brochure réalisée à l’occasion de la discussion publique "Migration : richesses et espoirs, gestion et répression" le mercredi 10 mai 2017 à Paris. A télécharger sur Ravage Editions.

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