Non Fides - Base de données anarchistes

« O gentilshommes, la vie est courte, si nous vivons, nous vivons pour marcher sur la tête des rois. »

Accueil > Articles > Les Illusions Gauchistes > Calomnies et délation : L’usage de Facebook dans les milieux militants « (...)

Calomnies et délation : L’usage de Facebook dans les milieux militants « radicaux » (et note introductive)

lundi 11 février 2019

NdNF : Nous publions ici un texte dont il faut mesurer et affirmer l’importance, au-delà des polémiques stériles et des conservatismes de chapelles. On pourrait considérer qu’il s’agit d’une énième anecdote, d’encore une petite histoire de message facebook, une brise de calomnie et de rumeur comme il en circule tant en ce moment. Mais à y regarder de plus près, comme à chaque fois, l’histoire n’est pas si « petite », au moins dans la mesure où elle concerne quelqu’un, un individu réel (non pas une représentation sociale et virtuelle), aussi dans la mesure où il est question de l’accuser de viol, ou plutôt d’ailleurs de le qualifier de « violeur ». Comme ça, au détour d’un message facebook justement, avec désinvolture, tout en parlant d’autre chose. Et puis, à y regarder de plus près, ce n’est pas non plus une rumeur qui viendrait bien de quelque part, — puisque, bien sûr, comme on dit dans tous les villages « il n’y a pas de fumée sans feu ». Là, à y regarder de plus près, même pas de fumée, juste le vent qui propage la fausse nouvelle qu’il y aurait une rumeur d’accusation, et même pas une accusation. Et pourtant, c’est déjà une évidence, avant même que quoi que ce soit puisse être compris et réfléchi, ça se sait déjà, c’est déjà connu et validé : untel est ceci, ou cela, ça se dit, et ce qui se dit fait vérité. Vérité qui n’engage à rien par ailleurs, à part, si ça prend, à discréditer radicalement quelqu’un, ce qu’il a pu dire, écrire, faire et penser.
Face à ce phénomène qui tend à se banaliser, ce texte vient justement, pour une fois, y regarder de plus près. Il prend au sérieux ce qui est si souvent pris à la légère — et comment peut-on s’habituer ainsi à prendre à la légère une question aussi grave que celle du viol et à considérer que ce qu’il y aurait à faire contre le viol ou contre un violeur, ce serait de lancer des rumeurs sur internet…
Ce texte décortique méticuleusement ce qui amène à cette situation kafkaïenne d’apprendre qu’on est qualifié de violeur par quelqu’un qu’on ne connait pas, comme si c’était une évidence, alors qu’on n’a jamais eu vent de la moindre rumeur d’accusation. Il démonte de manière implacable ce mécanisme ignoble, en laisse présager les ressorts, entre médisances milieutistes, humiliation publique sur une scène virtuelle où dire n’importe quoi n’engage à rien, et bêtise d’un milieu où des petites cliques pensent pouvoir ainsi se débarrasser de ceux qui n’endossent pas le prêt-à-penser à la mode, sans avoir à réfléchir, à argumenter, à défendre et confronter des points de vue de façon conséquente et responsable. Il montre les dangers de la normalisation de la circulation de ce type d’accusations dans les aires à prétention subversives, dangers largement documentés si l’on repense au stalinisme de la grande époque, ou à l’intervention Cointelpro du FBI contre les Blacks Panthers (notamment). Il laisse imaginer l’horizon de pourrissement des rapports que ces accusations et leurs modes de circulation dans un contexte où la malveillance se généralise induisent, la perte de repère à propos de ce qui est grave et de ce qui l’est moins, jusqu’à vider de leur sens, en l’occurrence ici, des réalités aussi terribles que le viol. Il montre comment, à laisser circuler ce type de médisances, sans même parler de ceux qui s’en repaissent, c’est une véritable gangrène qu’on contribue à propager, de l’intérieur de ce milieu « anti-autoritaire », une gangrène dont l’efficacité destructrice peut très vite dépasser celle de la répression d’État.
Voilà pourquoi ce texte est nécessaire, parce qu’il ouvre des pistes de réflexion qu’il est primordial d’approfondir et dont il est urgent de tirer les conséquences, parce qu’il est grand temps de prendre tout ça au sérieux. Cela commencera par cesser de baigner dans le cynisme dépolitisé imposé par cette ambiance de maltraitance généralisée où les rumeurs ignobles fleurissent et deviennent réalité à partir du moment où elles concernent une chapelle concurrente, cela passera par cesser de considérer le harcèlement (et le bashing virtuel ou de couloir qui en sont des formes) comme une pratique politique comme une autre et par traiter les harceleurs comme ils le méritent, par la confrontation directe, en allant les chercher là où ils se cachent derrière la toute-puissance fantasmée de leurs montures virtuelles. La calomnie et le harcèlement à coloration infra-politique (qu’il soit le fait de « communistes » fanatiques de la racialisation des débats politiques ou d’« anarchistes » super radicaux du clavier) seront toujours une pratique de nuisance des puissants contre l’anormalité, ou a contrario, de pauvres personnes bien installées dans leur médiocrité dans le marécage complice d’un milieu qui ne veille plus à rien d’autre qu’à sa propre et pathétique survie. Il faut d’ores et déjà déclarer la guerre à ce type de pratiques et à l’éthique netchaïevienne de clavier et de caniveau qui va avec. Nous apporterons prochainement d’autres flèches au carquois de la riposte.
.


Calomnies et délation : L’usage de Facebook dans les milieux militants « radicaux »

Le texte qui suit parle d’une attaque calomnieuse dirigée contre moi. À partir de cet exemple, une réflexion plus large devrait sans doute s’engager : mais je pense qu’elle ne pourrait se développer suffisamment dans le cadre étroit de ce texte. Je vais donc d’abord délimiter exactement les contours de mon propos.

Pour résumer les choses en deux mots, un type que je ne connais pas me traite de « violeur » sur Facebook dans le but de discréditer une maison d’édition qui a publié un de mes textes. Dans son post initial, le terme apparaît plus comme une insulte que comme une véritable accusation. Mais dans les commentaires, il soutient que je suis réellement un violeur. Il ne m’accuse cependant pas de l’avoir violé lui. Il ne dit pas non plus qui m’accuserait de l’avoir agressé, ni quand cette accusation aurait été portée, ni où, ni auprès de qui. Malgré les questions de plusieurs personnes, il refuse obstinément de donner la moindre indication sur la supposée agression : ni sur le moment, ni sur le lieu, ni sur les circonstances...

Pourtant aucune accusation de cette sorte n’a jamais été portée contre moi par qui que ce soit. Suite à son message, un certain nombre de personnes ont cherché à savoir si une rumeur de cette nature, aussi fausse soit-elle, circulait à mon propos : on n’en a trouvé aucune dans les milieux que le type semble fréquenter, ni ailleurs.

À partir de là, ce texte entend aborder une question précise : celle de l’instrumentalisation de la question du viol dans le cadre de querelles dérisoires sur Facebook. Il est vital de réagir contre les agressions sexuelles où qu’elles se produisent. Il est vital aussi que les débats sur cette question ne se limitent pas à ce qu’on entend communément par « viol » et qu’une réflexion globale sur la notion de consentement ait lieu. Toutes ces questions sont abordées dans un certain nombre d’articles et de brochures. Ce texte ne prétend pas ajouter un point de vue inédit à ce qui a déjà été écrit sur la ou les manières de réagir face à un agresseur [1].

En revanche, l’instrumentalisation politicienne de la lutte contre le viol et les agressions sexuelles est un ennemi mortel de cette lutte car elle ne peut que jeter le discrédit sur les réactions contre les agressions réelles. Il est indispensable de réfléchir aux agissements que je vais décrire ici précisément pour ne pas affaiblir notre capacité à combattre le viol. Ce sera là l’objet unique et limité de ce texte.

Enfin, je ne veux certainement pas laisser penser que c’est « le féminisme » en général qui serait propagateur de ce type de pratique. Le terme « féminisme », comme celui de « communisme » ou d’« anarchisme », renvoie à des conceptions et à des formes très diverses, certaines étant clairement opposées les unes aux autres. Ce dont il est question ici, c’est plutôt un rapport à l’idéologie, quelle que soit sa nature : un rapport dogmatique et autoritaire et qui repose bien plus sur l’intimidation que sur la réflexion.

I.

Samedi 19 janvier, dans la soirée, un certain Nathan François, que je ne connais pas et n’ai jamais rencontré, écrit un message à propos des éditions Divergences sur son compte Facebook accessible publiquement. Cette maison d’édition a sorti en 2017 un livre, Misère de la politique, composé de quatre articles dont l’un était de moi.

Voici ce message dans son orthographe originale.

Nathan François, très en colère.
Extrêmement déçu et choqué par l’évolution que prennent les éditions Divergences. J’étais déjà insensible à la parution du livre radicalisation express (bon, un bourgeois gaulliste qui devient communiste et va en prison, why not m’enfin y’a des phénomènes plus intéressants du côté de prolétaires racisés emprisonnés, et pas seulement), mais là, un ouvrage de Juan Franco…
Ancien membre des Verts, FI et ancien avocat de JL Mélanchon, homme blanc bourgeois et homophobe notoire, ayant récemment collaboré pour une revue d’extrême-droite dont je tairai le nom afin de ne pas leur faire de pub gratuite… (comme Kuzmanovic, un camarade nous le faisait remarquer…).
« Du gaullisme au black bloc et à la FI » ! Sans oublier la participation de Léon de Mattis, un communisateur crade et violeur… Qu’elle confusion ! Elle est dangereuse politiquement, et elle offre une trop grande tribune aux pires raclures. J’invite tous mes camarades à le boycotter, malgré les bons bouquins qui y sont sortis comme celui d’Armel Campagne. Faire de la théorie, oui ! N’importe où sûrement pas.

Nathan François, « très en colère », s’en prend aux éditions Divergences pour leurs dernières publications, à savoir un livre de Nicolas Fensch et Johan Badour, Radicalisation express, qui date de septembre 2018, et un livre de Juan Branco, Contre Macron, qui est très récent puisque paru en janvier 2019. Pour signaler à quel point il est « déçu et choqué » par l’évolution de cette maison d’édition, Nathan François évoque aussi la « participation » de « Léon de Mattis », un « communisateur crade et violeur ».

Le livre auquel j’ai contribué n’est guère significatif de l’évolution de la ligne éditoriale de Divergences puisqu’il est le premier, avec Libérons-nous du travail, à avoir été publié par cette maison d’édition en 2017. Nathan François, qui sait apparemment depuis un certain temps qu’un « violeur » a été publié par cette maison, n’a pourtant jamais eu l’idée d’en dire un mot avant que « l’évolution que prennent les éditions Divergences » ne le lui en impose soudain la nécessité.

Formulée ainsi, une telle dénonciation ne pourrait avoir de sens que dans le cas d’un agresseur sexuel identifié depuis longtemps et déjà exclu d’un certain nombre de lieux en raison de sa dangerosité. Mais l’affirmation selon laquelle je serais déjà dénoncé comme violeur est totalement fantaisiste. Je n’ai jamais entendu parler d’une telle accusation. Personne ne m’a jamais signifié que ma présence n’était pas souhaitée car potentiellement dangereuse pour qui que ce soit. Il faudrait supposer qu’un certain nombre de personnes, malgré la menace que je représenterais, n’auraient jamais pris la moindre initiative à ce sujet. Il y a pourtant des moyens à utiliser dans ce genre de cas. À défaut d’une mise en cause publique, et sans révéler quoi que ce soit de précis, on peut au moins dire à la personne qu’on sait quel danger elle représente, ne serait-ce que pour qu’elle se sente moins libre de recommencer.

Nathan François, seul ou avec un tout petit groupe d’individus, pourrait-il avoir été le destinataire particulier d’une accusation de viol à mon encontre ? Il ne me connaît pas. Il ne m’a jamais rencontré personnellement. Mais admettons. Pourquoi attendre alors, pour lancer une accusation aussi grave, la fin d’un long message consacré à tout autre chose ? Pourquoi surtout ne pas prévenir en premier lieu les personnes pour qui je serais une menace, donc celles de mon entourage ou des endroits que je fréquente, au lieu de se contenter d’appeler au boycott d’une maison d’édition ? Très peu de ces victimes potentielles font partie des destinataires privilégiés de son message, à savoir les « amis » Facebook de Nathan François.

II.

Un nommé Strov Strochnis, moins d’une heure après, est le premier à demander des précisions.

Strov Strochnis.
Sur Léon de Mattis tu as des précisions ? (Ici ou en MP).

Nathan François.
Sûrement pas ici dans tous les cas, flemme de me faire attaquer en diffamation avec plus d’éléments. Je sais pas encore si je peux détailler quoi que ce soit même en MP, mais je te dirai ça en temps venu (j’espère au plus tôt).

Nathan François refuse donc de donner des précisions par « flemme » de se faire « attaquer en diffamation ». Rappelons qu’à l’heure où cet échange a lieu, le post est public, c’est-à-dire accessible même par les personnes qui ne font pas partie des contacts Facebook du personnage.

Très peu de temps après, Lola Miesseroff, une de mes amies dans le monde réel et une « amie » Facebook de ce type qu’elle n’a jamais rencontré, réagit. Voici un extrait de leurs échanges.

Lola.
Que Léon de Mattis soit un communisateur n’est pas un scoop, crade je me demande ce que tu entends par là mais violeur, c’est non seulement très grave mais aberrant. […] Si tu attaques quelqu’un cette façon, la moindre des choses est de te justifier. Sinon, c’est juste une calomnie gratuite que tu as envie de colporter et c’est franchement dégueulasse. […]

Nathan François.
J’aurais dû le faire comment ? C’est quoi la bonne façon de le dire ? Faut donner des précisions, donc des noms, et confronter la parole de meufs (alors que c’est une mise en danger) et celle d’un auteur connu et soutenu ? Non, il n’y a pas de « la moindre des choses ».

Lola.
[…] LdM n’est pas une star et, si une femme l’accuse de viol, c’est lui qui serait en danger, pas elle ! Si elles sont plusieurs, encore plus. Sauf s’il s’agit de mensonge calomniateur, bien évidemment, ce qui, à moi, me paraît certain. Je le mets en courant quoi qu’il en soit.

Nathan François.
L’ultra grande majorité des femmes violées ne sont pas reconnues comme tel. Un homme n’est presque jamais mis en danger après un viol, c’est la réalité. Mais mettez le donc au courant (comme s’il ne l’était pas déjà), si c’est votre ami je comprends mieux votre réaction…

Alors, justement, je ne suis au courant ni des accusations, ni des faits que je suis supposé avoir commis. Mais la raison pour laquelle Nathan François refuse à présent d’apporter des précisions n’est plus la crainte de la diffamation mais la nécessité de protéger les victimes. Cette ligne de défense, Nathan François va la tenir face à deux autres internautes qui viennent également lui demander de s’expliquer. Ces deux internautes, contrairement à Lola, ne font pas partie de mes amis et je ne les connais pas plus que Nathan François.

Le premier s’appelle Vivian Petit et est l’auteur, chez Scribest, d’un livre intitulé Retour sur une saison à Gaza. Il demande à Nathan François « d’en dire plus » sur l’accusation et en particulier de préciser si elle répond à la demande des « meufs concernées » et est lancée en accord avec elles. Vivian Petit ajoute que, faute de ces précisions, la dénonciation de ces viols semble surtout servir à critiquer la maison d’édition d’un courant politique concurrent [2].

Nathan François
[…] Quand j’écris un truc et si je donne pas de nom, c’est qu’il s’agit d’une initiative personnelle. Simplement une manière de lancer l’alerte. Ta manière de dissocier violences sexuelles et édition en dit beaucoup sur toi.

Donc, finalement, la raison pour laquelle Nathan François a parlé de Léon de Mattis, c’est pour « lancer l’alerte ». De plus, il ne faut pas dissocier « violences sexuelles et édition ». Soit. Mais si Divergences est responsable de m’avoir publié, c’est donc que la maison d’édition ne pouvait prétendre ignorer, en janvier 2017, que j’étais accusé d’être un violeur. Il fallait par conséquent que ce soit dès cette époque un fait avéré et connu. Mais alors pourquoi n’est-ce que deux ans plus tard que quelqu’un s’avise pour la première fois de « lancer l’alerte » ?

Et si ce message, au contraire, était le premier à lancer l’alerte car les faits seraient récents, ou du moins connus seulement récemment, alors comment reprocher à Divergences de m’avoir publié il y a deux ans ? Les éditeurs sont-ils responsables du comportement des auteurs qu’ils publient même après les avoir édités ?

À patauger dans une telle bêtise, on en oublierait l’essentiel. Quand Nathan François parle « d’initiative personnelle », il dit tout. Personne, bien entendu, ne lui a demandé de lancer une quelconque alerte. Aucune « meuf concernée » ne lui a jamais parlé. Il sous-entend que des personnes prétendues concernées s’en sont ouvertes directement à lui, mais il ne l’affirme jamais de manière positive. Tout ce qu’il reconnaît, de mauvaise grâce, c’est que l’initiative vient de lui.

Ce que l’intervention de Vivian Petit souligne, c’est que même si les éditions Divergences avaient laissé se glisser un véritable violeur parmi leurs auteurs, la manière d’agir de Nathan François aurait été intolérable. Son message avait pour but de discréditer Divergences et non de lancer l’alerte contre un agresseur sexuel. C’est pour des motifs politiques extérieurs à la question du viol (l’appel au boycott d’une maison d’édition) et sans même avoir demandé leur avis aux personnes concernées que Nathan François aurait agi. Ce qui revient à déposséder de leur histoire les personnes dont il prétend qu’elles ont été agressées pour l’utiliser à ses propres fins politiciennes.

Le dernier internaute, Arkadi Tsyska, prend ensuite le relais pour signifier à Nathan François que sa manière d’agir est « bizarre » et qu’il doit soit donner des précisions, soit se taire. Là encore, l’échange est consultable en fin de document. À peu près à ce moment-là, vers le milieu du dimanche après-midi, Nathan François limite l’accès au message et aux commentaires qui l’accompagnent à ses contacts Facebook, soit tout de même presque neuf cents personnes.

III.

Aussi délirant soit-il, ce genre de position reçoit des soutiens, sur Facebook comme ailleurs, de la part de militants et militantes qui prétendent vouloir lutter contrer le viol et qui, au nom de cette lutte, cautionnent les pires pratiques de délation.

Il est très difficile, pour quelqu’un qui a subi un viol, de désigner son agresseur. Il faut surmonter la honte que l’on éprouve d’avoir été agressé. C’est d’autant plus difficile que dans un certain nombre de cas, on ne peut qu’opposer sa parole de personne agressée à la parole de l’agresseur. La personne agressée se retrouve alors à devoir donner les détails les plus intimes tandis que l’agresseur essaie de mettre en doute sa crédibilité. C’est ce qui explique que de nombreuses agressions ne sont pas révélées par les personnes qui ont eu à les subir. Il est donc absolument nécessaire d’accueillir la parole des personnes qui se disent victimes d’agressions autrement que par le déni, le doute systématique et la culpabilisation de la victime.

Mais, et c’est le plus important dans cette affaire, il n’y a ici pas de parole de victime à mettre en doute puisque aucune parole de victime n’est rapportée. On va donc assister de la part de Nathan François et de ses soutiens à une extension exponentielle de ce qu’il ne faut pas mettre en doute. Désormais entrent aussi dans ce cadre les propos de la personne qui dit qu’il y a une agression sexuelle, même si cette personne n’est pas la victime et ne veut rien dire de celle-ci. Et tout ceci entièrement sur Facebook.

Par conséquent, au nom de la lutte contre le viol, n’importe qui peut écrire, sur quiconque, n’importe quoi, et cela doit être admis purement et simplement. Il est devenu intolérable de demander la moindre précision, sans même parler de preuves. C’est exactement ce qu’affirment deux nouveaux messages postés par deux internautes le dimanche et le lundi en réponse à Arkadi Tsyska, qui ne peut plus rien répliquer car il a été entre-temps bloqué par Nathan François.

Auguste Bianchi.
En fait c’est particulièrement indécent de demander « des noms ou ferme ta gueule » quand on parle de fait graves et d’individus potentiellement dangereux et qu’on sait comment sont traité.e.s les victimes par la suite.
Les agressions (qu’elles soient sexuelles ou homophobes) c’est pas que des rapports entre individus qui se règlent par le pardon ou l’omerta. Ce sont des pratiques sociales qui menacent tout notre environnement. Et ben là dessus on a le devoir de protéger nos camarades.
Y a pas de manière délicate de le faire, et on sait qu’on nous reprochera toujours nos manières parce que personne ne voudra mettre les choses sur la table. Quand on a un faisceau de témoignages sur des faits assez précis ben dsl on peut pas se taire et laisser potentiellement nos camarades en danger. En attendant on peut pas laisser des personnes qui ont un rapport d’autorité et de légitimation (une maison d’édition par exemple, peu importe sa ligne politique) cautionner et mettre en avant des gens dangereux, quand bien même seraient-ils de brillants théoriciens ou pire encore, des gens qui nous rapporteraient de la thune.

Ici, tout est encore dans l’insinuation : « quand on a un faisceau de témoignages sur des faits assez précis ». Mais quels faits précis ? Quel faisceau de témoignages ? Évidemment, pour quelqu’un qui ne me connaît pas, on ne peut supposer qu’une chose : que ces témoignages et ces faits précis sont déjà suffisamment connus d’un grand nombre de personnes. Mais, en même temps, le texte ne dit pas au sens strict : « nous possédons sur Léon de Mattis un faisceau de témoignages sur des faits assez précis ». Car, si tel était le cas, qu’est-ce qui empêcherait de donner au moins quelques précisons, même sans révéler de nom ? Comment mettrait-on en danger qui que ce soit si de tels faits étaient déjà largement connus ?

C’est pourtant l’argument qu’évoque, sans crainte de la contradiction, une autre internaute en remerciant Auguste Bianchi.

Irène Lestang
Merci… et il va pas aller non plus donner les noms des personnes qui accusent au premier concerné (qui le demande dans un post plus haut), c’est juste pas envisageable. Je comprends qu’on ait envie d’en savoir plus, moi aussi dans ces cas là je cherche à en savoir plus quand c’est possible, mais jamais en intimant à la personne qui parle de se la fermer ou de « faire le buzz. »

Le « premier concerné » par ce torrent de calomnies, c’est-à-dire moi-même, a en effet à ce moment envoyé un commentaire sous un des nombreux petits poèmes que Nathan François publie régulièrement sur son compte Facebook [3] . Dans ce commentaire, je demande à être informé de qui répand ces calomnies. Là encore, une lecture rapide du message d’Irène Lestang pourrait laisser penser que ce sont les noms des personnes victimes qu’il ne faut pas donner à leur violeur pour ne pas les mettre en danger. Mais, au sens strict, ce n’est pas ce qu’elle dit. Ce qu’elle affirme, c’est qu’il ne faut pas donner les noms « des personnes qui accusent ». Donc, pas uniquement des victimes : de toute personne, en fait, qui rapporte une accusation ou une calomnie.

Résumons donc la nouvelle théorie de la dénonciation défendue par Nathan François, Auguste Bianchi et Irène Lestang : si une accusation de viol est portée sur quelqu’un sur Facebook, quelle que soit la personne qui porte cette accusation, il est inadmissible, intolérable et indécent de la mettre en doute de quelque manière que ce soit et même de demander la moindre précision.

On doit en convenir, voilà le genre de conception qui pourrait se révéler très utile à l’avenir pour régler facilement son compte à certains adversaires politiques.

IV.

D’où Nathan François peut-il sortir une accusation aussi grave ? Comment peut-il affirmer ainsi, au détour d’un post Facebook et comme s’il s’agissait d’une évidence, que Léon de Mattis est un violeur ? Y aurait-il une rumeur, même non fondée et malveillante, qui véhiculerait de telles accusations ?

À vrai dire, il y a tout lieu de supposer une rumeur, puisque Nathan François ne me connaît pas du tout et qu’il n’a certainement pas pu constater par lui-même mes supposés comportements d’agresseur. J’ai donc évidemment cherché si une quelconque accusation de ce genre, même fausse et malveillante, était colportée contre moi.

Mais, au bout de deux semaines de recherches, il apparaît clairement qu’aucune rumeur de cette sorte n’a jamais circulé. Autrement dit, ce n’est pas seulement que les accusations qui sont lancées contre moi sont fausses : ce qui est faux, c’est même de dire qu’il y aurait quelqu’un d’autre que Nathan François lui-même qui m’accuserait de viol.

Reste une question, à vrai dire insoluble si on n’est pas dans la tête de Nathan François : d’où peut-il sortir une affirmation pareille ? Je ne vais pas chercher pendant des heures les raisons qui ont pu pousser Nathan François à passer en un instant du registre de l’injure à celui de l’accusation la plus grave qui soit. Je ne le connais pas du tout, et j’ignore qui, parmi ses « amis Facebook », il connaît dans la vie réelle ou seulement sur le réseau social. Je pense nécessaire cependant de donner certains éléments de contexte le concernant. Ces éléments ne sont tirés que de son profil public sur Facebook, et sont visibles par toute personne qui visite sa page. Selon ce qu’il nous dit de lui, Nathan François est un jeune homme en classe préparatoire littéraire (ou l’était il y a peu) et dont le père, Bastien François, est un ponte de la fac de droit de Paris I et un ancien élu du parti Europe Écologie Les Verts.

Le plus important est que Nathan François s’identifie pleinement sur son blog [4] et sur Facebook aux positions d’un petit milieu avec lequel j’ai rompu depuis plusieurs années car je ne partage pas ses obsessions actuelles sur les questions de « race ». Nathan François se définit politiquement lui-même comme « communisateur » sur sa page Facebook, et il me qualifie également, en plus de « crade » et de « violeur », de « communisateur ». Pour lui, nous sommes sans doute ennemis puisque nous ne représentons pas la même tendance de la communisation [5]. A-t-il entendu, et déformé de manière absurde, une médisance quelconque à mon égard [6] ? Le qualificatif « crade », qu’il utilise avant même celui de « violeur », laisse supposer un délire de cette sorte.

Dans quel but ? La première raison, me semble-t-il, n’est pas à chercher très loin. L’objectif politicien, relevé par Vivian Petit, est évident. Il s’agit de « trasher » une maison d’édition, et ce avec les codes de ce petit milieu dans lequel le jeune Nathan François essaie de s’intégrer [7]. Ce milieu a tendance à traiter de « sexistes » ou de « racistes » non seulement les réacs véritablement sexistes et racistes, mais aussi toute personne qui n’adopte pas intégralement ses positions politiques sur ces sujets. De plus, pour ne pas dissocier le privé et le public et au nom du principe que « tout est politique », il va de soi qu’avoir des positions « sexistes » ou « racistes » (c’est-à-dire, rappelons-le, non conformes à la doxa de ce milieu) signifie avoir réellement, en tant que personne, des comportements sexistes envers les femmes et les homosexuels ou racistes envers les immigrés. L’inverse doit donc être vrai : le comportement de telle personne, par exemple un comportement de prédateur sexuel, est nécessairement le révélateur de la fausseté de sa pensée théorique.

C’est seulement en suivant un raisonnement aussi tordu que l’on comprend enfin comment on peut reprocher à Divergences de m’avoir publié indépendamment de la question de savoir quelle connaissance cette maison d’édition pouvait avoir de faits, de rumeurs ou d’accusations me concernant. Une maison d’édition qui publie un « bourgeois blanc » ou un « homophobe notoire » publie également un « violeur » pour cette seule raison qu’elle n’est pas dans la bonne ligne politique [8].

V.

Je sais qu’il ne suffit pas de ne pas avoir fait quelque chose pour éviter d’en être accusé, et parfois même condamné. C’est vrai pour la justice bourgeoise, ça l’est encore plus pour la nouvelle inquisition du milieu « radical » qui se développe notamment sur Facebook (d’autant qu’à l’image de son modèle historique, cette nouvelle inquisition ne se sent pas tenue de révéler au mis en cause les détails de ce dont il est accusé).

J’ai pensé néanmoins qu’il était indispensable de réagir. Pour moi, bien entendu. Car si personne ne croit les élucubrations de Nathan François parmi les gens qui me connaissent, il n’en va pas forcément de même avec celles et ceux qui sont ses « amis » Facebook ailleurs qu’à Paris. Je ne dis pas que tous vont, comme Irène Lestang depuis Genève, le croire sur parole. Mais, en tout cas, il serait normal de supposer à la lecture de son message qu’au moins de sérieux bruits courent sur moi depuis assez longtemps. Et, de fait, à partir d’un post sur Facebook comme celui-ci, de tels bruits ne peuvent que commencer à courir. C’est l’objectif même des messages de ce genre.

Mais cette question ne concerne pas que moi. Les méthodes qui sont employées ici par Nathan François sont promises à un bel avenir s’il n’y a personne pour s’y opposer. Si la rumeur, la délation et la calomnie doivent être admises sans discussion, sur Facebook ou ailleurs, au nom de la lutte contre le viol, un avenir sombre s’annonce. Sombre pour celles et ceux qui ne se situeront pas dans la bonne ligne politique et qui seront systématiquement accusés d’être des violeurs ou des soutiens de violeurs. Sombre pour les hommes, voire les femmes, qui vivront dans la peur d’une accusation publique infamante à laquelle il ne leur sera pas permis de répondre. Sombre, surtout, pour les victimes réelles de viol et d’agressions sexuelles, dont la parole sera noyée sous les flots de calomnies qui déferleront inévitablement.

Léon de Mattis.

[Repris du blog de Léon de Mattis.]


[1On peut trouver un certain nombre de ces brochures sur infokiosque.net.

[2Dans un de ses posts, Nathan François traite Divergences de « maison d’édition appello ». Comme pour ses diverses autres accusations, il garde seul la responsabilité de cette affirmation.

[3Le message concernant les éditions Divergence est désormais réservé aux « amis » et je ne peux donc pas y poster un commentaire.

[5Je précise que, pour ma part, je n’avais rien à foutre de Nathan François dont j’ignorais l’existence jusqu’au 19 janvier.

[6Il en existe en effet dans ce milieu qui ne m’aime guère pour des raisons politiques : celle que l’on m’a rapportée consiste à me reprocher d’utiliser mon pouvoir social d’auteur reconnu (comme si Léon de Mattis était une grande célébrité) pour tenter de coucher avec des femmes plus jeunes que moi. D’habitude, je ne prête aucune attention à ce genre de bruit de chiottes, mais dans les circonstances présentes il devient difficile et même dangereux de continuer à les ignorer.

[7Dans un de ses posts, il affirme n’avoir que 19 ans.

[8Il est assez ironique que ce soit pour attaquer les éditions Divergences que Nathan François me traite de violeur. Je ne suis en effet en rien lié à cette maison d’édition, ni à sa ligne éditoriale bien entendu, et je n’avais pas spécialement envie de continuer à collaborer avec elle dans la mesure où, suite à une erreur de l’éditeur, ce n’est pas la bonne version de mon texte qui a été publiée dans Misère de la politique.