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« Chacun de ces deux groupes était certain de sa propre supériorité raciale »

Par James Carr (1975)

samedi 6 janvier 2018

J’étais ce que les flics appellent un « incorrigible ». J’avais passé deux semaines peinard avec les autres, et puis je m’étais fait piquer à me servir un supplément de steak, au dîner, où on avait chacun son petit bout de viande. Le jour où on m’avait renvoyé au Trou, les Musulmans [Black Muslims] avaient tenu congrès dans la cour annexe. Ils vous assenaient leur salade raciste, et se débinaient dès qu’il y avait de la bagarre. Ils vous expliquaient cet assez lâche comportement en prétendant que le diable blanc voulait les pousser à se battre, et qu’ils ne tomberaient pas dans le panneau.

Les Nazis [détenus blancs racistes] et les Musulmans s’entendaient généralement assez bien. Leurs philosophies se complétaient ; chacun de ces deux groupes était certain de sa propre supériorité raciale, aucun des deux ne se montrait exagérément agressif. Ils se laissaient réciproquement tranquilles ; chacun avait son terrain. Cette fois-là, cependant, il s’était trouvé quelques Nazis dans les parages lorsqu’un des Musulmans avait commencé son discours sur les hommes blancs, incarnations du démon. Les Nazis, sous peine de perdre la face, étaient forcés d’intervenir.
Les matons, de la passerelle, observaient la scène. Leur stratégie, en l’occurrence, avait consisté à ne pas s’en mêler, jusqu’à ce que les Musulmans aient l’air d’avoir le dessus, sur quoi les matons étaient intervenus, avaient emballé les Noirs, et conduit tout le monde au Trou. Je m’y étais donc retrouvé entouré de Musulmans s’excitant mutuellement, comme des prédicateurs de bas quartier. Ce que je ne savais pas, c’était que tous ces sermons étaient à mon bénéfice : ils essayaient de me convertir.
Leur dénonciation de la race blanche m’ayant laissé froid, leur chef, Lamar Rivers, m’avait appelé, et m’avait demandé mon nom. Rivers connaissait sa doctrine comme pas un. Il avait la langue bien pendue et pouvait rester debout toute la nuit à vous débiter les analyses d’Elijah Muhammad.
Il ressemblait au type qu’on voit sur les boîtes de café Hill Brothers : il était grand et d’autant plus maigre qu’il jeûnait tout le temps. Le mec s’imaginait qu’il avait un don de prophétie - tout ce qu’il vous disait sortait de la bouche du Messager d’Allah. Il m’avait posé un tas de questions sur moi-même, comme mon âge et d’où je venais. Quand je lui avais dit que j’avais dix-sept ans, il était devenu des plus sérieux, tout à coup. Quelqu’un, au-dehors, devait me trouver un avocat, disait-il ; je devais déposer une plainte contre l’Etat pour incarcération illégale dans ce pénitencier. Je pourrais être dans les rues, et riche, disait-il, si j’introduisais une action judiciaire. Mais je me foutais pas mal de toute cette salade juridique ; les seuls avocats que je connaissais étaient des escrocs. Je restais sourd à ses conseils.
Il m’avait demandé si je mangeais du porc. Je lui avais répondu que j’en mangeais chaque fois que j’en avais l’occasion, que c’était ma viande préférée.
Lamar était très énervé, soudain.
- Tu ne sais donc pas que Mahomet nous interdit de manger du porc ?
(Je l’ignorais, à l’époque, mais Red Nelson, le directeur adjoint, essayait de détruire leur organisation. Il avait tous les Musulmans sous la main, au Trou, et les affamait, en ne leur faisant servir que du porc, trois fois par jour. Lamar avait ordonné à ses disciples de jeûner, et aucun d’eux n’avait mangé pendant près de quinze jours.)
Je restais là, assis, à observer, et à engraisser d’autant mieux que les gardes me donnaient toute la viande que les Musulmans refusaient. Rivers insistait quotidiennement pour que je renonce au cochon. Je ne l’écoutais même pas. Ça me faisait rigoler, de penser qu’on m’avait fourré au Trou parce que je mangeais trop, et que j’étais là à me bourrer, en guise de punition.

James Carr.

[Extrait de Crève !, 1975, ed Ivrea 1994.]