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Chaîne de montage

B. Traven

mercredi 11 janvier 2012


M.E.L. Winthrop, de New York, était en vacances dans la république du Mexique. Quelques temps auparavant, il s’était avisé que ce pays étrange et vraiment sauvage n’avait pas encore été exploré complètement et de façon satisfaisante par les Rotariens et les Lions [1], qui sont toujours conscients de leur glorieuse mission terrestre, ce pourquoi il avait estimé de son devoir de bon citoyen américain de faire ce qu’il pouvait pour réparer cette négligence.

Cherchant les occasions de satisfaire sa nouvelle vocation, il se tenait à l’écart des sentiers battus et s’aventurait dans des régions qui n’étaient pas indiquées ni, a fortiori, recommandées aux touristes étrangers par les agences de voyages. C’est ainsi qu’un jour il se trouva dans un bizarre petit village indien de l’Etat d’Oaxaca.

En suivant, à pied, la grand-rue poussiéreuse de ce pueblecito [2] qui ignorait le pavage, le drainage, la plomberie et l’éclairage artificiel (mise à part la chandelle), il rencontra un Indien accroupi sur le seuil de terre battue d’une hutte de palmes appelée jacalito. L’Indien était en train de confectionner de petits paniers au moyen de toutes sortes de fibres qu’il avait ramassées dans l’immense forêt entourant le village de toutes parts. Ces matériaux avaient été non seulement soigneusement préparés par le vannier mais aussi richement colorés au moyen de teintures extraites par lui de diverses plantes, écorces et racines, voire de certains insectes, selon un procédé connu de lui seul et des siens.

Ce n’était point là, pourtant, sa principale activité. Cet homme était un paysan qui vivait de ce que sa terre, petite et peu fertile, lui procurait au prix de beaucoup de labeur, de beaucoup de sueur et d’incessants soucis concernant la pluie. Le soleil, le vent et le rapport des forces sans cesse changeant entre les oiseaux et les insectes bénéfiques ou nuisibles. Il faisait des paniers lorsqu’il n’avait rien d’autre à faire dans les champs, car il détestait rester inoccupé, et la vente des dits paniers, si limitée fût-elle, augmentait d’autant son modeste revenu.

Bien qu’il ne fût qu’un simple paysan, il suffisait de voir ses petits paniers pour deviner qu’il était aussi un artiste véritable et accompli. Chaque panier paraissait orné des plus extraordinaires dessins de fleurs, de papillons, d’oiseaux, d’écureuils, d’antilopes et de tigres. Le plus surprenant était que ces décorations multicolores n’étaient pas peintes sur les paniers mais tressées avec une habilité incomparable, sans que l’homme s’inspirât d’un dessin ou d’un modèle quelconque. A mesure que son travail avançait, les motifs apparaissaient comme par magie, mais il était impossible de deviner ce qu’ils représentaient aussi longtemps que le panier n’était pas entièrement achevé.

Les gens qui les achetaient au marché de la petite ville voisine s’en servaient comme corbeilles à couture, pour orner leur table ou l’appui des fenêtres, ou pour y ranger de petites choses. Les femmes y mettaient leurs bijoux, des fleurs ou de petites poupées. Ils avaient mille usages. Chaque fois que l’indien en avait confectionné une vingtaine, il les emportait à la ville, le jour du marché. Pour cela, il lui fallait parfois se mettre en route au milieu de la nuit, car il ne possédait qu’un âne et si, comme il arrivait souvent, son âne s’était égaré la veille, il devait faire la route à pied, dans les deux sens.

Au marché, il avait à payer vingt centavos de taxe pour pouvoir vendre ses paniers. Chacun de ceux-ci lui demandait de vingt à trente heures de travail, sans compter le temps qu’il avait passé à recueillir les fibres, à les préparer, à les teindre – et il les vendait cinquante centavos, l’équivalent de quatre cents Américains. Il arrivait rarement que l’amateur ne marchandât pas, en reprochant à l’Indien d’en demander un prix aussi élevé :

« Après tout, disait-il, ce n’est jamais que de la vulgaire paille de petate [3], comme on en trouve partout dans la jungle… Et à quoi peut servir un si petit panier ? Tu devrais être déjà bien heureux que je t’en donne dix centavos, voleur ! Enfin, je suis dans un de mes bons jours : je serai généreux, je t’en donne vingt, à prendre ou à laisser… »

L’Indien finissait par en obtenir vingt-cinq, sur quoi l’acheteur s’exclamait :

« Quel ennui ! Je n’ai que vingt centavos de monnaie… Peux-tu me faire la monnaie d’un billet de vingt pesos ? »

Bien entendu, il n’en était pas question, et l’indien devait se contenter des vingt centavos… S’il avait eu la moindre connaissance du monde, il aurait su que ce qui lui arrivait, arrivait chaque jour à chaque artiste de chaque pays, et cela lui eût peut-être donné la fierté(!!) de savoir qu’il appartenait à cette petite armée qui est le sel de la terre [4] et qui empêche la culture, la civilisation et la beauté de disparaître de ce monde…

Souvent aussi il n’arrivait pas à vendre tous ses paniers, car les gens, là comme ailleurs, préféraient les choses faites à la chaîne et toutes identiques entre elles. Lui, en revanche, qui avait confectionné plusieurs centaines de paniers et de corbeilles, tous ravissants, n’en avait pas fait deux qui fussent identiques. Chacun était une œuvre d’art unique en son genre, chacun était aussi différent des autres qu’un Murillo d’un Velasquez. Naturellement, il se refusait à rapporter chez lui ceux qu’il n’avait pas pu vendre et, en pareil cas, il allait les proposer de porte en porte, ce qui lui valait d’être traité tantôt comme un mendiant et tantôt comme un vagabond en quête de mauvais coups. Enfin, après qu’il eut. Marché longtemps, frappé à de nombreuses portes et essuyé pas mal d’injures ou de réflexions désagréables, une femme parfois l’arrêtait, lui prenait un panier et lui en offrait dix centavos, après quoi, sous ses yeux, elle jetait négligemment la petite merveille sur une table avec l’air de dire :

« Si je t’achète cet objet absurde, c’est uniquement par charité, parce que je suis chrétienne et que cela m’attriste de voir un pauvre Indien mourir de faim loin de son village… »

Cette pensée en appelant une autre, il arrivait qu’elle ajoutât à haute voix :

« Au fait, d’où viens-tu, Indito ? De Huehuetonoc ? Ecoute, ne pourrais-tu pas m’apporter deux ou trois dindes de ton pueblo, dimanche prochain ? Mais il faudrait qu’elles soient bien grasses et très, très bon marché, tu entends, ou je ne te les paierai pas… »

L’Indien accroupi devant sa hutte, tout à son travail, ne parut même pas remarquer la présence de M. Winthrop, encore moins sa curiosité. Pour ne pas paraître idiot, l’Américain finit par lui demander :

« Combien vendez-vous ces petits paniers, mon ami ?

- Cinquante centavitos, patroncito [5], mon bon petit monsieur, répondit poliment l’Indien, Quatre reales [6].
- Marché conclu, dit M. Winthrop.

Son ton et son geste eussent été les mêmes s’il avait acheté une compagnie de chemin de fer. Il ajouta, en examinant son achat :

Je sais déjà à qui je vais donner cette jolie petite chose. Je me demande ce qu’elle en fera, mais je suis sûr qu’elle sera ravie… »

En fait, il s’était attendu à ce que l’Indien lui demandât trois ou quatre pesos – et lorsqu’il se rendit compte qu’il avait estimé l’objet à six fois sa valeur, il comprit du même coup quelles possibilités ce misérable village indien pouvait offrir à un promoteur aussi dynamique que lui.

Sans attendre, il se mit à tâter le terrain :

« Mon ami, dit-il, supposons un instant que je vous achète dix de ces petits paniers qui, bien sûr, n’ont aucune espèce d’utilité pratique… Si je vous en achetais dix, quel prix me feriez-vous ?

L’Indien réfléchit pendant quelques secondes, comme s’il calculait, et répondit :

- Si vous m’en achetez dix, je vous les laisserai à quarante-cinq centavos la pièce, señorito gentleman.
- Parfait, amigo. Et si je vous en achetais cent ?

L’Indien, sans quitter son travail des yeux et sans manifester la moindre émotion, répondit :

- Dans ce cas, je consentirais peut-être à vous les laisser à quarante centavitos. »

M. Winthrop acheta seize paniers – tous ceux que l’Indien avait à lui offrir ce jour-là.

Après avoir passé trois semaines au Mexique, M. Winthrop, convaincu qu’il connaissait le pays à fond, qu’il avait tout vu savait tout de ses habitants, de leur caractère et de leur mode de vie, regagna ce bon vieux Nooyorg [7] et fut heureux de se retrouver dans un pays civilisé.

Un jour, en allant déjeuner, il passa devant la vitrine d’un confiseur et, en la regardant, se rappela soudain les petits paniers qu’il avait achetés dans ce lointain village indien. Il alla prendre chez lui ceux qui lui restaient et les porta chez l’un des fabricants de confiserie les plus connus de la ville, à qui il dit :

« Regardez… Je suis en mesure de vous fournir une des plus originales et des plus artistiques boîtes à bonbons – si j’ose dire – que vous puissiez imaginer. Ces petits paniers seraient parfaits pour présenter des chocolats de luxe. Jetez-y un coup d’œil et dites-moi ce que vous en pensez ?

Le confiseur examina les paniers et les trouva parfaits – originaux, séduisants et de bon goût. Il se garda bien, toutefois, de manifester son enthousiasme avant d’en connaître le prix et de savoir s’il pourrait s’en assurer l’exclusivité. Il haussa les épaules et dit :

- Ma foi je ne sais pas trop… Ce n’est pas tout à fait ce que je cherche, mais nous pourrions essayer. Cela dépend du prix ; bien entendu ; dans notre partie, l’emballage ne doit pas coûter plus cher que ce qu’il contient.
- Faites-moi une proposition, suggéra M. Winthrop
- Pourquoi ne pas me dire plutôt ce que vous en voulez ?
- Non, M. Kemple. Étant donné que c’est moi qui ai découvert les paniers et que je suis seul à savoir où en trouver d’autres, j’ai l’intention de les vendre au plus offrant. Je pense que vous me comprenez ?
- Très bien, dit le confiseur. Que le meilleur gagne… je vais en parler à mes associés. Venez me voir demain à la même heure, je vous ferai une offre…

Le lendemain, M. Kemple dit à M. Winthrop :

- Je serai franc, mon cher. Je suis capable de reconnaître l’art où il est : ces paniers sont de petites oeuvres d’art, c’est incontestable. D’un autre côté, nous ne sommes pas, comme vous le savez, des marchands d’objets d’art et nous ne pouvons utiliser ces charmantes petites choses que comme emballage de fantaisie pour nos chocolats. De jolis emballages, mais des emballages quand même. Je vous fais donc l’offre suivante, à prendre ou à laisser : un dollar vingt-cinq la pièce, pas un cent de plus.

Winthrop eut un sursaut que le confiseur interpréta de travers, en sorte qu’il ajouta hâtivement :

- Très bien, très bien, ne vous énervez pas… Nous pourrons peut-être aller jusqu’à un dollar cinquante.
- Disons un dollar soixante-quinze, jeta M. Winthrop en s’épongeant le front.
- D’accord. Un dollar soixante-quinze, livraison à New York. Le transport à votre charge, les frais de douane à la nôtre. Marché conclu ?
- Marché conclu, dit M. Winthrop.

Il allait partir lorsque le confiseur ajouta :

- Il y a, bien sûr, une condition ; nous n’avons que faire de cent ou deux cents paniers de ce genre, le jeu n’en vaudrait pas la chandelle. Il nous en faut au moins dix mille, ou milles douzaines si vous préférez, et d’au moins douze modèles différents. Nous sommes bien d’accord là-dessus ?
- Je peux vous proposer soixante modèles différents.
- Tant mieux. Et vous êtes certains de pouvoir nous en livrer dix mille, disons début octobre ?
- Absolument, dit M. Winthrop, en signant le contrat. »

Pendant presque toute la durée du voyage, M. Winthrop, un bloc-notes et un crayon à la main, fit des calculs pour savoir combien cette affaire lui rapporterait.

« Résumons-nous, se dit-il à mi-voix… Bon sang, où est passé ce maudit crayon ? Ah, le voilà… Dix mille paniers représentent donc un bénéfice net de… quinze mille quatre cent quarante dollars… Doux Jésus ! Quinze mille billets dans la poche de papa… Cette République n’est pas tellement arriérée, après tout ! »

Il retrouva l’Indien accroupi devant son jacalito, comme s’il n’en avait pas bougé depuis leur première et unique rencontre.

« Buenas tardes, mi amigo ! Dit M. Winthrop. Comment allez-vous ?

L’Indien se leva, ôta son chapeau, s’inclina poliment et dit d’une voix douce :

- Soyez le bienvenu, patroncito. Je vais bien, merci. Muy buenas tardes. Cette maison et tout ce que je possède sont à votre disposition.

Sur quoi, il se rassit, ajoutant en manière d’excuse :

- Pedroneme [8], patroncito, il faut que je profite de la lumière du jour. Bientôt, il fera nuit.
- Je vous amène une fameuse affaire, mon ami, dit M. Winthrop.
- Tant mieux, señor. Cela me fait plaisir.
- Il va devenir fou quand il saura ce que j’ai à lui offrir, se dit M. Winthrop, qui poursuivit tout haut :
- Pensez-vous pouvoir me faire mille de ces petits paniers ?
- Pourquoi pas, patroncito ? Si je peux en faire seize, je peux en faire mille.
- Parfait ! Pourriez-vous en faire cinq mille ?
- Bien sûr, señor.
- Bien. Et si je vous en demandais dix mille, que diriez-vous ? Et quel en serait le prix ?
- Je peux en faire autant que vous voudrez, señor. J’y suis très habile. Personne, dans tout cet État, n’y est aussi habile que moi.
- C’est bien ce que je pensais… Supposons donc que je vous en commande dix mille. Combien de temps pensez-vous qu’il vous faudrait pour me les fournir ?

L’Indien, sans interrompre son travail, pencha la tête d’un coté puis de l’autre, comme s’il calculait le nombre de jours ou de semaines que lui prendrait une telle entreprise. Au bout de plusieurs minutes, il dit lentement :

- Il me faudra pas mal de temps pour faire autant de paniers, patroncito. Voyez-vous, les fibres doivent être très sèches avant de pouvoir être utilisées, et pendant tout le temps où elles sèchent il faut les travailler et les traiter d’une manière spéciale pour qu’elles ne perdent pas leur souplesse, leur douceur et leur lustre naturel. Même sèches, elles doivent paraître fraîches, ou alors elles ressembleraient à de la paille. Ensuite, je dois récolter les plantes, les racines, les écorces et les insectes dont je tire mes teintures. Ça aussi, croyez-moi, ça prend beaucoup de temps. Les plantes doivent être cueillies quand la lune est favorable, ou alors elles ne donnent pas la couleur désirée. Les insectes aussi, il faut que je les recueille sur les plantes au bon moment et dans certaines conditions… Mais bien entendu, jefecito [9], je peux vous faire autant de canastitas [10] que vous voulez, et même trois douzaines si vous le désirez – à condition que vous m’en laissiez le temps.
- Trois douzaines ? S’écria M. Winthrop en levant les bras au ciel. Trois douzaines ?

Il se demandait s’il rêvait. Il s’était attendu à voir l’indien devenir fou de joie en apprenant qu’il pourrait vendre dix mille paniers sans aller et porte en porte et sans se faire rabrouer comme un chien galeux… Il remit donc la question du prix sur le tapis, espérant pas là stimuler l’Indien :

- Vous m’avez dit que si je vous achetais cent paniers vous me les laisseriez à quarante centavos la pièce. C’est bien ça, mon ami.
- Exactement, jefecito.
- Bon, dit M. Winthrop en prenant son courage à deux mains. Dans ce cas, si je vous en commande mille, c’est-à-dire dix fois plus, quel prix me ferez-vous ?

Ce chiffre était trop élevé pour l’entendement de l’Indien. Pour la première fois depuis l’arrivée de M. Winthrop, il interrompit son travail et essaya de comprendre. Il hocha la tête à plusieurs reprises, regarda autour de lui, d’un air un peu égaré, comme s’il eût cherché de l’aide, et répondit finalement :

- Excusez-moi, jefecito, mais c’est très difficile à calculer. Si vous voulez bien revenez demain, je pense que je pourrai vous répondre. »

Le lendemain matin, lorsqu’il revint à la hutte, M. Winthrop demanda à l’Indien, sans même prendre la peine de lui dire bonjour :

« Alors, vous avez calculé votre prix pour dix mille paniers ?

- Si, patroncito. Mais croyez-moi, cela m’a demandé beaucoup de travail et de soucis, car je ne voudrais pas vous votre votre bon argent…
- Ça va, amigo, ça va, assez de salades… Votre prix ?
- Si je dois vous faire mille canastitas, je vous les vendrai trois pesos chacun. Si je dois vous en faire cinq mille, ce sera neuf pesos. Et si vous en voulez dix mille, je ne pourrai vous les laisser à moins de quinze pesos la pièce.

Il se remit aussitôt au travail, comme s’il estimait avoir déjà perdu assez de temps en bavardages inutiles.

M. Winthrop pensa que sa méconnaissance de l’espagnol lui jouait un mauvais tour.

- Vous avez bien dit quinze pesos la pièce si je vous en achète dix mille ?
- Exactement, patroncito.
- Mais voyons, mon brave, ce n’est pas possible ! Je suis votre ami et je suis ici pour vous venir en aide !
- Je le sais, patroncito, et je vous en remercie.
- Bon. Dans ce cas, essayons de parler calmement… Ne m’avez-vous pas dit que si je vous achetais cent paniers, vous me les laisseriez à quarante centavos la pièce ?
- Si, jefecito, c’est bien ce que j’ai dit. Si vous m’en achetiez cent, je vous les vendrais quarante centavos – à condition d’en avoir cent, ce qui n’est malheureusement pas le cas.
- Très bien dit M. Winthrop qui avait l’impression de perdre la raison… Ce que je ne comprends pas, alors, c’est pourquoi vous ne pouvez pas me faire le même prix si je vous en commande dix mille ! Je ne veux pas marchander inutilement, ce n’est pas mon genre… Mais enfin, si vous pouvez me les vendre quarante centavos, que j’en prenne vingt, cinquante ou cent, pourquoi augmenter à ce point votre prix si je vous en prends plus de cent ?
- Bueno, patroncito, c’est pourtant facile à comprendre, mille canastitas me demandent cent fois plus de travail que dix, et dix mille me demanderaient tant de travail et de temps que je ne pourrais jamais les finir, pas même en un siècle. Pour faire mille canastitas, il me faut plus de fibres que pour cent et plus de plantes, de racines, d’écorces et d’insectes pour les teintures. Il ne suffit pas d’aller dans la forêt et de se baisser, croyez-moi : il me faut parfois marcher quatre ou cinq jours avant de trouver une racine qui me donne le bleu-violet que je désire. Et puis, si je dois faire autant de paniers, qui s’occupera de mon maïs, de mes haricots, de mes chèvres ? Qui me tuera un lapin de temps en temps, pour agrémenter mon repas du dimanche ? Si je n’ai pas de maïs, je n’aurai pas de tortillas à manger, et si je ne soigne pas mes haricots, comment aurais-je des frijoles ?
- Mais je vous donnerai tant d’argent pour vos paniers que vous pourrez achetez plus de maïs et de haricots que vous en pourriez désirer !
- C’est vous qui le dites, señorito ! Voyez-vous, je ne peux compter que sur le maïs que je cultive moi-même. Celui que d’autres cultiveront ou non, je ne suis pas certain de pouvoir le manger…
- N’avez-vous pas dans ce village des parents qui pourraient vous aider à faire ces paniers ?
- J’ai des tas de parents dans ce village. En fait, tout le monde ici est un peu mon parent.
- Mais alors, les autres ne peuvent-ils pas cultiver votre champ et veiller sur vos chèvres pendant que vous ferez des paniers pour moi ? Mieux encore : ils pourraient récolter à votre place les fibres et les plantes dont vous avez besoin et vous aider à les préparer…
- Ils le pourraient, patroncito, oui, bien sûr. Mais alors qui s’occuperait de leurs champs et de leurs bêtes ? S’ils m’aidaient comme vous le dites, plus personne ne travaillerait la terre, et le prix du maïs et des haricots monterait au point qu’aucun d’entre nous ne pourrait en acheter, et nous mourrions tous de faim ! Et si le prix des choses continuait à monter, comment pourrais-je faire des paniers à quarante centavos la pièce ? Une pincée de sel ou un seul chile vert me coûterait plus cher que le prix d’un panier… Vous voyez bien, très estimé caballero, que si je dois vous faire autant de paniers, je ne peux vraiment pas vous les vendre moins de quinze pesos chacun !

M. Winthrop était tenace en affaires, ce qui n’était pas surprenant étant donné la ville d’où il venait. Il se refusait d’autant plus à abandonner la partie qu’il sentait quinze mille dollars en train de lui échapper. Avec une espèce de désespoir, il discuta et marchanda avec l’Indien pendant près de deux heures, essayant de lui faire comprendre les raisons qu’il avait de ne pas laisser échapper la grande chance de sa vie. L’indien, pendant ce temps, continuait de faire ses paniers.

- Rendez-vous compte, mon brave, dit M. Winthrop : une telle occasion ne se représentera sans doute jamais à vous ! Laissez-moi vous expliquer, noir sur blanc, la fortune que vous laisseriez échapper en me faisant faux bond…

Il arracha un feuillet, puis un autre, de son bloc-notes, les couvrit de chiffres, démontra au paysan qu’il pouvait devenir l’homme le plus riche de tout le district. L’indien, sans répondre, le regardait faire avec une expression de sincère admiration : il lui semblait prodigieux que l’on pût faire, aussi vite, des multiplications, des divisions et des soustractions aussi compliquées.

L’américain remarqua l’intérêt croissant de l’Indien, mais se méprit sur sa signification.

- Voilà où vous en êtes, amigo, dit-il : si vous faites ce que je vous demande, vous aurez un compte en banque de quatre mille pesos exactement ! Et pour vous montrer que je suis vraiment votre ami, je suis prêt à arrondir la somme à cinq mille pesos tous en argent.

Mais l’Indien n’avait pas un seul instant prêté attention à ce que disait M . Winthrop. Une telle somme d’argent n’avait pour lui aucune espèce de signification. Il ne s’était intéressé qu’à la rapidité avec laquelle M. Winthrop calculait et alignait les chiffres.

- Alors, qu’en dites-vous ? Marché conclu ? Dites oui et je vous verse une avance à l’instant même.
- Je vous ai déjà répondu, patroncito : le prix est de quinze pesos la pièce.
- Mais, bon sang, s’écria M. Winthrop d’un ton désespéré, vous n’avez donc rien compris ? Vous vous obstinez à me faire le même prix !
- Oui, patroncito, répondit l’Indien avec détachement. C’est le même prix parce que je ne peux pas vous en faire un autre… Il y a d’ailleurs autre chose que vous ne savez peut-être pas, señor : ces canasitas, voyez-vous, il faut que je les fasse à ma manière, en y mettant ma chanson et en y tressant de petits morceaux de mon âme. Si je devais en faire autant que vous en voulez, je ne pourrais plus mettre mon âme et mes chansons dans chacun d’eux. Chacun ressemblerait exactement aux autres, et cela me briserait peu à peu le coeur. Il faut que chacun de mes paniers soit une chanson différente, que j’entends le matin lorsque le soleil se lève, lorsque les oiseaux s’éveillent et lorsque les papillons viennent se poser sur eux. Il le faut, parce que les papillons aiment mes paniers et leurs jolies couleurs, et c’est pour cela qu’ils viennent se poser sur eux, et c’est en les regardant que j’imagine de nouvelles canastitas… Là-dessus, señor jefecito, si vous voulez bien m’excuser, je vais me remettre au travail. J’ai déjà perdu beaucoup de temps, même si c’est un plaisir et un grand honneur pour moi d’écouter parler un caballero de votre qualité. Mais après-demain, c’est jour de marché à la ville, et il faut que j’aie des paniers à vendre. Merci de votre visite, señor, et adios… »

Et c’est ainsi qu’il fut épargné aux poubelles américaines de devenir le cimetière de petites canastitas multicolores, vides, déchirées et chiffonnées, de ces petits paniers où un Indien du Mexique avait tressé les rêves de son âme et les sanglots de son coeur – ses poèmes silencieux.

« Chaîne de montage », in Le Visiteur du soir et autres histoires, traduction C. Elsen, éd. Stock, 1998.

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Chaîne de montage

B. Traven

Notes

[1« Le Rotary » et « le Lions » sont des clubs regroupant des gens aisés dans le but d’entreprendre des actions souvent humanitaires.

[2Petit village.

[3Paille qui sert à tresser les nattes sur lesquelles dorment les indiens.

[4Le meilleur.

[5Petit patron, marque le respect de l’Indien.

[6Le centavo est le centime du peso, le suffixe –ito est diminutif. Huit reales font un peso.

[7Traven se moque ici de la prononciation new-yorkaise de M. Winthrop.

[8Excusez-moi.

[9« petit chef », marque de respect.

[10Petits paniers.