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Chili : Danser avec les flammes

samedi 16 novembre 2019

Mardi 12 novembre était la quatrième journée de grève générale ponctuelle au Chili depuis le début de la révolte. Non seulement cette dernière a été très suivie, mais les émeutiers s’en sont donnés à coeur joie pour multiplier affrontements, destructions incendiaires et pillages à travers tout le pays. Et cela a continué le lendemain…

Infrastructures. Beaucoup de routes ont été coupées par des barricades, parfois même à l’aide d’immenses panneaux de signalisation abattus comme à Antofagasta, mais c’est également une antenne-relais de téléphone mobile de Movistar Chile qui a été incendiée à Caldera vers 6h30 du matin dans la zone Cerro Panagra, laissant 15 000 personnes sans téléphone portable jusqu’à l’aéroport, vu que cette antenne dirigeait le signal de quatre autres plus petites ; ce n’est d’ailleurs pas la première qui est attaquée depuis le début de la révolte le 18 octobre, puisque celle de la compagnie Entel à Teno (région de Maule) avait été incendiée le 26 octobre, tout comme celles de Entel et Claro à Arica le 20 octobre, et que dans le quartier de Pudahuel (Santiago) le 9 novembre, c’est un central téléphonique situé à Laguna Sur qui avait été incendié à 1h30 du matin, coupant internet et téléphone mobile ; pendant ce temps à Calama, tout au nord près du désert et d’Antofagasta, c’est la tour principale du projet Cerro Dominador, soit la plus grande centrale solaire du Chili et d’Amérique du Sud en cours de construction qui a pris feu vers 20h, les pompiers mettant près de six heures à éteindre l’incendie, et son propriétaire EIG Energy Global Partners déclarant ignorer si les causes du sinistre sont volontaires ou pas, en cette journée du 12 novembre qui fut une des plus chaleureuses de la révolte.

Géographie. Parmi les grandes villes touchées, on peut citer Concepción, où le gigantesque bâtiment de la préfecture régionale a été incendié par les manifestants, ainsi que le ministère des Biens nationaux et le Bureau de l’Immigration situé à côté, détruisant 20 000 documents administratifs dans ces trois entités, dont 6000 titres de propriété (un homme de 61 ans incarcéré en préventive, accusé d’avoir initié le feu). Leur mobilier, des centaines de documents et des portraits de Piñera ont aussi servi à alimenter les barricades enflammées. ; Talca, où la permanence du sénateur Coloma de l’UDI est partie en fumée, tout comme le mobilier de l’église María Auxiliadora et plusieurs banques saccagées un peu plus loin ; Punta Arenas où une agence de la caisse de retraite AFP Habitat est partie en fumée, pendant que six barricades bloquaient la zone et que les pompiers ont été caillassés pour retarder leur travail. Des pharmacies et le supermarché Unimarc ont aussi été pillés, tandis que de nombreux locaux (Movistar, le bâtiment de l’état civil, Bata) ont perdu leurs vitres ; Rancagua, où une agence de la caisse de retraite AFP Plan Vital a été incendiée, et les bureaux du centre d’affaires de la Sercotec saccagés, ainsi qu’une agence de la Banco de Chile ; Copiapó, où les bureaux de l’état civil ont été incendiés et son mobilier a servi de combustible aux barricades, tandis que le ministère de l’éducation a été attaqué et plusieurs de ses véhicules incendiés, sans compter le pillage d’un hypermarché Líder ; Arica, où l’hypermarché Líder a été incendié ; Antofagasta, où les pompiers ont dû combattre jusqu’à 6 incendies en même temps, dont la Cooperativa de Carabineros, une pharmacie Cruz Verde, la mairie, trois banques (Banco BCI, Banco Ripley et Banco Estado), le Centre pédagogique du groupement national des crèches (Junji), le centre des impôts (SII), les bureaux de l’état civil, avec plus de vingt locaux et magasins pillés ou détruits (certains bâtiments du centre, datant de 1913, ne sont plus que des décombres) ou encore 62 feux rouges démolis pour servir de béliers ou de barricades, laissant tout le centre ville dévasté ; Santiago, où au milieu d’affrontements, c’est l’église de la Vraie Croix (Iglesia de la Veracruz), datant de 1857, qui a entièrement été ravagée par un incendie dans le quartier Lastarria. Selon son gestionnaire, elle avait déjà attaquée 17 fois lors de ces trois semaines de révolte, pour la saccager ou l’incendier. De plus, l’ambassade d’Argentine a été prise pour cible pour la seconde fois, provoquant l’évacuation d’urgence de l’ambassadeur et de sa famille après l’enfoncement de son portail renforcé. Dans la commune de La Granja, au sud de Santiago, c’est aussi une succursale de la Banco Estado qui est entièrement partie en fumée. ; Osorno, où au milieu de lourds affrontements, les bureaux de la compagnie aérienne Latam ont été saccagés, et ceux de la banque coopérative Copeuch incendiés, provoquant celui d’une tour de 15 étages (dite Kauak) qui a du être évacuée ; Melipilla, où le péage de Pomaire a été incendié, tout comme les chambres de froid de l’hypermarché ACuenta avec des palettes, le siège du parti RN (de Piñera), une agence bancaire BCI, les locaux d’un office notarial (Conservador de Bienes Raices) et de la préfecture régionale ; Llay Llay (Valparaíso), où le péage Las Vegas a été consumé pour la seconde fois ; Valdivia, où les sièges de trois partis politiques de gauche et de droite (PS, Démocratie Chrétienne et RN) ont été saccagés, ainsi que l’église Saint-François d’Assises. A chaque fois leur mobilier a aussi servi à alimenter le feu des barricades, des portraits de l’ex-présidente du Chili Bachelet aux bancs religieux ; enfin, il y a aussi eu des attaques de commissariats de police à Vallenar et Renca, mais aussi de casernes comme à Santo Domingo (Valparaiso), où des inconnus ont pénétré dans l’Ecole d’ingénieurs militaires (Escuela de Ingenieros de Tejas Verdes) pour y incendier un camion (un militaire blessé), et à Copiapó le lendemain où une foule a tenté de prendre d’assaut l’entrée de la caserne (trois militaires blessés, un assaillant blessé par balles).

Mercredi 13 novembre était le premier anniversaire de l’assassinat d’une balle dans la nuque du mapuche Camilo Catrillanca à Temucuicui par le tristement fameux Comando Jungla des carabiniers. Bien que son père ait tenu à rappeler le matin sur les ondes qu’il souhaitait des manifestations pacifiques, il y a eu des affrontements avec les carabiniers à Valparaiso (centre), Santiago et Temuco (sud). A Concepción sur la place centrale, la gigantesque statue du conquistador espagnol Pedro de Valdivia, nommé gouverneur du Chili en 1500, a été déboulonnée à l’aide de cordes tirées par une cinquantaine de personnes. Dans la commune de Mulchén, ce sont quatre camions et une grue de l’industrie forestière qui sont partis en fumée après avoir fait descendre les chauffeurs (une banderole avec les noms de plusieurs mapuche assassinés par les flics a été retrouvé à côté). A Ercilla, deux carabiniers ont été blessés par des balles qui ont traversé le blindage de leur véhicule, et sont à l’hôpital. A Concepcion, en plus des affrontements, un supermarché Preunic et la pharmacie Salcobrand ont été pillés, et le soir les bureaux régionaux de la PJJ (Servicio Nacional de Menores, Sename) ont été incendiés après avoir été vidés de leur mobilier pour les barricades. A San Bernardo, un sous-officier des carabiners a été touché de plusieurs balles lors des manifestations et a dû être hospitalisé d’urgence par hélicoptère. A Copiapó, c’est également le bâtiment qui abrite l’état civil et plusieurs antennes de ministères qui a été incendié. A Puerto Montt, ce sont la moitié des bancs de la cathédrale qui ont fini dans une grande barricade en flammes. En tout, pour la journée de mercredi, le ministère de l’Intérieur a comptabilisé 34 pillages, dont 10 dans la région du Grand santiago, 23 blocages de routes et 8 attaques de casernes, notamment à Renca, Padre Hurtado, Huechuraba et Lampa, évoquant également des « dégâts structurels » contre la préfecture régionale de Tocopilla.

Politicailleries. Face à ces deux nouvelles journées très enflammées, que voulez-vous que fît le président Piñera ? Tout d’abord, il a envoyé son fils avec sa famille se mettre à l’abri en Australie. Ensuite, il a annoncé renforcer les effectifs de carabiniers régulièrement débordés avec 1000 nouveaux partis en retraite récemment (ils sont déjà 48 000), puis il a changé quelques têtes (d’abord des ministres, et maintenant le chef des services chilens, l’Agencia Nacional de Inteligencia-ANI). Enfin, il a proposé un « grand accord national » en trois points mercredi soir, après que certains ministres aient écartés l’option du retour à l’état d’urgence : l’un « pour la paix et contre la violence » (soit un appel à l’unité nationale), l’autre « pour la justice » (soit un calendrier social avec les syndicats, bien qu’il se refuse pour l’instant à lâcher d’autres miettes) et le dernier pour lancer le chantier d’une nouvelle constitution. On vous passe les détails, mais en gros la droite (UDI et RN) voulaient un Congrès constituant (composé des députés et sénateurs en place), la gauche voulait une Assemblée constituante (avec des délégués élus parmi la population juste pour cela), et après deux journées de discussions entre tous les partis politiques (soit de l’UDI post-pinochetiste jusqu’au Frente Amplio, sauf le PC), ils ont trouvé vendredi 15 novembre au matin un compromis entre les deux pour une Convention constituante mixte (avec 50% de parlementeurs et 50% de délégués élus pour la rédiger). Cet « accord pour la paix et une nouvelle constitution » signé entre tous les partis comprend un référendum en avril 2020 où les électeurs trancheront entre réformer ou pas la Constitution, et si oui entre Convention constitutionnelle (délégués élus pour cela en octobre 2020) et Convention constitutionnelle mixte (la même + 50% de parlementaires en exercice), suivi d’un second référendum avec vote obligatoire plus tard pour la ratifier.

Et pendant que les politiciens de tous bords s’alarment et multiplient les réunions pour tenter de trouver comment dévier la rage vers les rails des institutions, le peso chilien ne cesse de dégringoler (il a atteint son plus bas niveau depuis 2002) malgré l’injection mercredi de 4 milliards de dollars par la banque centrale pour tenter de freiner sa chute, le ministre des Finances pleure sur 300 000 emplois perdus à cause de la révolte et sur les centaines de millions de dollars de dégâts (4500 millions de dollars, dont 380 millions pour le seul métro, 2 330 millions pour les infrastructures publiques et 2 250 millions pour les locaux non résidentiels, selon la Chambre chilienne de la Construction, CChC), des hackeurs ont mis en ligne le 10 novembre un annuaire interactif comprenant les données professionnelles et personnelles de plus de vingt-neuf mille carabineros (pacolog.com/maps/), les joueurs de l’équipe nationale de football ont refusé le 13 novembre de disputer le match en amical contre le Pérou en solidarité avec la révolte, les éboueurs du Grand Santiago sont en grève illimitée depuis trois jours et les poubelles s’accumulent dans les rues, la compagnie aérienne chilienne Latam chiffre à 82 000 le nombre de ses billets annulés et à 117 000 les demandes de changements de date (lui ayant coûté 30 millions de dollars de pertes du 18 octobre au 5 novembre), le puissant syndicat des patrons de l’industrie métallurgique (Asociación de Industrias Metalúrgicas y Metalmecánicas-Asimet) sort de son silence pour « condamner la violence, les pillages et l’anarchie qui sont un frein pour parvenir à des accords d’amélioration sociale et qui délégitimisent les justes revendications des chiliens », les derniers chiffres de l’INDH sont de 2.365 blessés par les carabiniers, et qui ont dû être hospitalisés (dont 217 aux yeux crevés), et selon la Cour Suprême 26.126 manifestant.e.s/émeutier.e.s ont été arrêtés du 18 octobre au 11 novembre, dont 1.396 sont incarcérés en prison préventive ou comme condamnés, près de 68 tribunaux ont déjà été endommagés officiellement et 283 pharmacies pillées ou endommagées, … et les participant.e.s à la révolte autonome sans leaders ni partis continuent jour après jour dans la rue les pillages, les saccages et la destruction de pans de ce monde de misère et d’oppression. Y compris les moyens technologiques de télécommunication. Et nous, ici, n’existe-t-il pas de structures identiques à saluer chaleureusement ?

[Repris d’Indymedia Nantes.]