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Liberté d’avorter

De l’hostilité larvée dans les milieux anti-industriels

dimanche 27 avril 2014

Salut, je viens de prendre connaissance de la discussion à laquelle tu participes à propos de la prise de position de « Pièces et Main-d’œuvre » en faveur du texte d’Hervé Le Meur, que j’ai critiqué dans l’opuscule « Hervé Le Meur ou la faillite de l’écologie à prétention radicale ». Vous posez la question de savoir si « Pièces et Main-d’œuvre » est hostile à l’avortement. Je répondrai : directement « non », mais indirectement « oui mais ». Au nom de la critique réductionniste de la technoscience qu’il effectue et de la faculté qu’il lui attribue d’avoir enfin réalisé l’utopie totalitaire, monde clos sans contradictions, le site dénigre, de façon systématique, les tentatives de remettre en cause l’univers de la domination, en particulier celles des années 1960 et 1970. De façon générale, pour « Pièces et Main-d’œuvre », dans la mesure où les oppositions de l’époque n’ont pas réussi à dépasser leurs limites initiales et qu’elles furent résorbées, voire absorbées par la société du capital, il en résulte qu’elles ne contenaient aucun potentiel subversif dès l’origine. C’est dans cette optique que les gestionnaires du site ont repris le texte grenoblois « L’homme d’aujourd’hui », signé de Pierre Gérard et Henri Mora, qui date de quelque dix ans et qui est typique des milieux qui gravitaient alors autour de « l’Encyclopédie des nuisances ».

A l’époque, ce texte fut présenté, lors de rencontres en forêt de Brocéliande, qui rassemblaient des individus et des cercles hostiles aux biotechnologies et aux citoyennistes à la Bové. A priori, nous étions donc entre personnes profondément hostiles au monde de la domination. Je pensais donc que le texte en question allait rencontrer l’hostilité générale. La suite a montré qu’il n’en était rien. Mais il est vrai que, déjà, lors de sa présentation dans l’un des cercles parisiens radicaux à dominante néo-situationniste, à savoir « Les Ennemis du meilleur des mondes », il n’avait guère été l’objet de critiques, à l’exception des miennes. Pas plus que « Les considérations sur la dépossession et autres réalités des temps présents », rédigé par Yannick Ogor, installé comme cultivateur à Brocéliande et partisan des thèses réductionnistes façon « l’Encyclopédie des nuisance », texte non disponible sur le Web. Je vous conseille donc de lire attentivement « L’homme d’aujourd’hui », qui, jusqu’à preuve du contraire, n’a pas été remis en cause par ses auteurs. Il est typique des prises de position, pour le moins ambiguës, sur la question qui nous intéresse ici.

Sous prétexte de rejeter la médicalisation de la procréation, avec ce qu’elle implique comme prise de pouvoir sur les corps et les esprits, le texte recycle, mine de rien, pas mal de préjugés moraux. Il révèle déjà l’ignorance, voire le dédain, de ses auteurs sur les oppositions dites féministes à la domination dans les années 1960 et 1970. En gros, ils n’y voient que des facteurs de modernisation du capital et de l’Etat sans tenir compte du potentiel subversif que le féminisme non institutionnel a pu alors manifesté, y compris contre la technoscience médicale, en particulier à travers des personnes comme Françoise d’Eaubonne, l’écoféministe la plus emblématique de l’époque. Ils passent de plus sous silence les appels de telles féministes à la généralisation des modes d’avortement réalisé par les premières concernées, via des associations non institutionnelles hostiles à la main mise du pouvoir médical. C’était l’époque où il y avait, en France et ailleurs, pas mal de discussions sur les moyens utilisés dans les communautés premières, en particulier en Océanie, pour avorter. Il est pour le moins étrange que des personnes d’obédience « encyclopédiste », passionnées en général par ce qui touche aux façons d’être et d’agir antérieures à l’industrialisation, aient fait l’impasse là-dessus. Bien entendu, la généralisation de tels moyens, voire la création de moyens inédits, dépendait aussi de la multiplication et de la généralisation d’oppositions radicales au monde de la domination. Ce qui n’a pas eu lieu. D’où, en guise de généralisation, l’institutionnalisation de la possibilité d’avorter en milieu médical. Avec toutes les limites et les contraintes qu’elle implique.

Par suite, les deux auteurs de « L’homme d’aujourd’hui » ne se posent même pas la question de savoir si des femmes, à titre d’individus, pourraient avoir ou non la possibilité d’avorter, même dans des mondes qui ne connaîtraient pas les contraintes dues au mode de domination actuel. La question de la liberté des femmes était donc posée de front dans les années 1970 par les féministes les plus radicales. Question qui était évacuée par le Parti communiste de l’époque, au prétexte que, en Union soviétique, les femmes étaient libérées de la domination du capital ! La vision régressive des auteurs les amène à soutenir que « traditionnellement, la procréation ne relevait pas de la médecine. Il y avait la sage-femme pour celle qui voulait un enfant et la faiseuse d’anges pour celle qui n’en voulait pas. » Il y avait aussi, ce que les deux auteurs n’abordent même pas, les tentatives d’avortement des filles des couches pauvres de la ville et de la campagne à coups d’aiguilles à tricoter et autres instruments qu’elles s’enfonçaient elles-mêmes dans l’utérus, à leurs risques et périls. Parmi les risques, il y avait aussi celui d’être emprisonné, voire d’être guillotiné pour les faiseuses d’anges. Dans de telles phrases révoltantes, j’avoue ne pas arriver à déterminer ce qui l’emporte, la suffisance ou l’application grotesque du paradigme « anti-industriel » de base qui postule que les individus étaient a priori plus libres à l’époque de la société bourgeoise naissante en France, à l’époque de la prédominance de la morale chrétienne et du code Napoléon, qu’aujourd’hui.

Les deux auteurs accusent d’ailleurs la technoscience médicale d’avoir « à tel point banalisé » l’avortement « qu’il est parfois considéré, surtout chez les jeunes, comme un moyen de contraception. » Au point que « la facilitation de cet acte en a dissous la gravité. » Mais les auteurs ne signalent même pas que des jeunes filles, même à l’heure actuelle, se retrouvent seules, enceintes et démunies parce que le père potentiel prend à la dernière minute la tangente. Désolé de le rappeler, mais de telles affirmations sont propagées par les lobbies réactionnaires qui, aujourd’hui, ne peuvent plus être hostiles à la pilule à moins de perdre encore de l’influence chez leurs ouailles, mais qui stigmatisent toujours l’avortement comme meurtre au nom de la « défense de la vie ». Je ne dis pas qu’il est toujours facile à des femmes d’avorter, en particulier vu la médicalisation de l’acte et l’absence de relations sensibles, propre au milieu hospitalier, qui pèsent souvent sur celles qui y avortent. Mais le discours sur « la gravité » est justement celui tenu, en règle générale, par le milieu hospitalier, au premier chef par les médecins chargés de l’acte, surtout lorsque les femmes en question n’ont pas eu de progéniture. Certes, sous nos latitudes, le capital et l’Etat ont beaucoup moins besoin qu’autrefois de faire appel au rôle de poules pondeuses potentielles des femmes. Il n’y a donc plus d’apologie de la natalité, comme ce fut encore le cas en France au cours des Trente Glorieuses. Laquelle prenait la forme d’impératifs moraux issus de l’univers chrétien. Par contre, même remise partiellement en cause par l’évolution du capital, l’assignation des femmes à la fonction génitrice perdure. Non seulement à cause de l’inertie opposée par des traditions parfois millénaires mais aussi parce qu’elle est encore nécessaire, comme facteur de domination.

Pour en revenir à Brocéliande, le fait que le texte de Pierre Gérard et Henri Mora ait été placé en tête de l’ordre du jour, à côté de celui de Yannick Ogor, est symptomatique. Plus symptomatique encore, le fait qu’ils n’aient presque pas provoqué d’hostilité sinon de ma part et de celle de quelques féministes présentes. Celle qui prit la parole en premier était d’ailleurs sur des positions écoféministes, hostile à la technoscience médicale, et critiqua l’incroyable hostilité larvée contre l’avortement en général que contenaient les deux textes. La discussion qui s’ensuivit fut sabordée par les partisans de « l’encyclopédisme » les plus remontés, au prétexte habituel que l’ordre du jour portait sur les biotechnologies, et, face à l’insistance de telle ou telle féministe, ils rétorquèrent par des phrases du genre : « Les femmes ont maintenant la pilule » ! Je n’invente rien. Bonjour les adversaires de la technoscience ! Quel radicalisme ! Alors même qu’il est notoire que la pilule perturbe, c’est le moins que je puisse dire, l’organisme des femmes. La suite était inévitable : face au tir de barrage, les féministes n’avaient plus qu’à organiser les discussions sur des sujets qui leur tenaient à cœur. Je ne suis pas a priori pour des réunions non mixtes, mais là comment faire ? J’aurais d’ailleurs bien participé à leur réunion, vu ce que je pensais des positions défendues par le texte. Mais il y avait trop de tension et je n’ai pas osé le leur demander.

Voilà, je sais que j’ai été long, mais je voulais juste rappeler, pour la énième fois, que l’hostilité à la « société industrielle », même en version radicale, peut cacher des prises de positions conservatrices des plus convenues et que le phénomène n’est pas accidentel mais récurrent. En la matière, Hervé Le Meur ne fait que synthétiser ce que pas mal d’écologistes, même radicaux, y compris parfois en costume post-situationniste, pensent et écrivent parfois. Je ne sais pas quelle est actuellement la position des deux auteurs du texte. Par contre, le fait qu’il soit présenté sur le site de « Pièces et Main-d’œuvre » sans la moindre réticence de leur part, jusqu’à preuve du contraire, est pour le moins étrange.

André Dréan,
Octobre 2013.


Pour correspondre
nuee93@free.fr