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Déforestation, Diplomatie et Surmoi sont dans un bateau…

mercredi 4 septembre 2019

En diplomatie comme ailleurs, c’est toujours de celui qui fait le plus la morale qu’il faut se méfier.
Au sommet du G7 de Biarritz, Macron s’est offert sur la scène diplomatique internationale une sortie moralisatrice remarquée à propos des feux en Amazonie contre le président brésilien Bolsonaro (une cible choisie sans trop de courage si l’on en croit son impopularité au sein des milieux diplomatiques comme de l’électorat macroniste), généralement qualifié (surtout en France) de président « fasciste », sans pour autant présenter de ressemblance réelle avec le système fasciste italien, non, car il s’agit plutôt d’un mot-valise à discrédit. Pourquoi ? Parce que Bolsonaro n’est pas plus ou moins fasciste que n’importe quel autre dirigeant d’une grande puissance économique mondiale, qui plus est démocratique. Il est certainement plus vulgaire que la moyenne, et relève plus de Trump ou de Berlusconi que de Mussolini, comme en témoignent les passes d’armes présidentielles sexistes sur les « réseaux sociaux » à propos des premières dames respectives. Rien d’important comparé à la situation réelle des incendies amazoniens, qui n’est qu’un prétexte, indécent à souhait, à des joutes économico-diplomatiques.

Une information plus importante est passée presque inaperçue, sans tintamarre, et pour cause, la hiérarchie des headlines obéit à toutes sortes de critères qui pourraient paraître incohérents au premier regard. Il se trouve que le ministre de l’Économie et des Finances de la République française, Bruno Le Maire, a effectué il y a peu une visite dans la capitale du Kazakhstan. Il s’agissait là du premier déplacement du ministre en Asie centrale depuis sa prise de fonction, mais c’était aussi la première visite au Kazakhstan d’un ministre de l’Économie et des Finances français depuis l’indépendance du pays (au moment de la chute de l’URSS). Un pays dans lequel règne un régime dit « présidentiel fort » (euphémisme pour dictature sanglante) et qui vient de voir son pouvoir « changer de main » (façon de parler) : le dictateur Tokaïev a pris la suite du dictateur Nazarbaïev (qui était en place depuis l’indépendance).

Bienvenue à Astana
…ou le cauchemar d’Orwell

Mais le Kazakhstan n’est pas seulement un pays que l’on peut regarder d’un œil exotico-misérabilisto-décolonial, la misère de ses habitants se trouve ignorée, ou bien cachée par une forêt d’arbres qui cachent des forêts qui ne brûlent pas, elles. En effet, le Kazakhstan affiche sa richesse à travers des projets pharaoniques et des festivités grandioses au palais. Toute la mégalomanie du pouvoir kazakh s’exprime à Astana, la capitale construite en quelques années (et cette année renommée Noursoultan, en l’honneur du président Noursoultan Nazarbaïev) où l’on reçoit chaudement les ministres VRP étrangers. On y trouve des édifices immenses et disproportionnés, de l’Opéra désespérément désert à la tour Bayterek (qui représente l’œuf d’or d’un oiseau sacré…) au sommet de laquelle les Kazakhs viennent faire un vœu en posant leur main dans un moulage de celle de leur leader… Et puis comme les choses se goupillent toujours bien dans le merveilleux monde de la diplomatie, le Kazakhstan, autrefois proche du pouvoir russe, s’en détourne de plus en plus au profit de Pékin, une direction qui fait les affaires du couple franco-chinois, un peu comme cette croissance économique locale, « démesurée » elle aussi, si on la compare comme de vulgaires statisticiens au niveau général de misère des Kazakhs.

Alors quoi ? Quel était l’objet de cette visite très discrète ? Qui a obtenu quoi de qui ?

T’as compris ?

Notre bon ministre de son état a obtenu du pouvoir kazakh le déclassement d’une forêt protégée de près de 400 ha de Saxaouls, ce qui va permettre de débloquer la mise en exploitation d’un gisement d’uranium par la multinationale française de l’uranium : Orano.
Orano  ? C’est le doux nom que s’est trouvé en 2018 le géant du nucléaire français, Areva, mais c’est same shit, different name. Ici, si nous connaissons mal le Saxaoul, nous connaissons par contre beaucoup trop bien le géant nucléocrate.

Le saxaoul (Haloxylon ammodendron)

Cet arbre, qui a vu sa population autrefois massive chuter drastiquement au moment de l’occupation russe (puis soviétique), est intéressant à plusieurs titres (ceci dit, nous ne sommes pas là pour parler botanique), mais il fait maintenant face à un péril supplémentaire, puisqu’il est désormais employé comme carburant pour combattre la « crise énergétique » qui a frappé l’Asie Centrale en 2008. Ce n’est donc pas pour ses moineaux idiopathiques (le Moineau des saxaouls) qu’Orano (et donc, l’État français) s’intéresse à cette forêt fraîchement « déclassée » de 400 hectares de Saxaouls non loin de la ville de Suzak, et à laquelle nous pouvons déjà dire au revoir, comme nous avons déjà dit au revoir et adieu à tant d’espoirs.

* * *

Faire la morale, sermonner, condamner, exercer son surmoi sur un autre moi que le sien, sont autant de manières de promouvoir publiquement sa propre rectitude dans un groupe social donné (qui pour les politiques se trouve être… la société, et tous ses petits cercles réunis autour de tables de négociations). C’est toujours soi et ses valeurs que l’on promeut et vend comme un bon entrepreneur de soi-même quand on fait la morale à autrui ; c’est toujours de soi que l’on parle, car les principales composantes de la morale que sont l’amour démesuré de soi et le pouvoir qu’on prend sur les autres y trouvent un mode d’expression prétendument libéré de toute flagrance de l’intention.

Le surmoi, ce dictateur (parfois) malveillant
Clothilde Delacroix (2016)

Il y a même des radicaux aujourd’hui – dans des régions du monde où ils sont isolés de l’agitation sociale et de la vie réelle plus qu’ailleurs encore – pour s’appliquer davantage à faire la morale à leurs camarades et compagnons, à exercer un surmoi prétendument radical ou anarchiste (mais qui en fait n’est rien d’autre qu’un surmoi tout ce qu’il y a de plus classique, c’est à dire répressif) qu’à lutter contre ce monde, l’État et le capitalisme, contre lesquels on prétend ne plus avoir de prise possible, et auxquels ils préfèrent l’établissement d’une suite de normes et de prescriptions comportementales et comportementalistes du quotidien. Une logique de purge interne qui rappelle les plus belles heures du léninisme, mais avec les moyens du bord tamponnés « anti-autoritaires » par quelque (anti-)autorité morale en place. En somme, la victoire triomphante de la morale et de son ordre, du surmoi atomisateur. Ces radicaux peuvent désormais se vanter d’être à la fois plus « inclusifs » et plus oppressifs que Freud, bien qu’ils ne parviennent pas à atteindre les chevilles de Macron et Bolsonaro.
Les États font la même chose. Ils se font des leçons de morale à deux, voire trois ou quatre bandes diplomatiques. Un chaleureux sourire peut cacher un mat en trois coup comme un poing sur la table peut être le prélude à une parade nuptiale. L’enfer de la politique est pavé d’intentions masquées et de faux semblants.
Les esprits purs et innocents, les amateurs de ce monde, se plaindront de « cynisme », et même de « nihilisme », mais encore une fois, c’est projectif. C’est leur cynisme et leur nihilisme qu’il s’agit de denier par l’opprobre. Mais qu’on les rassure, nous sommes là pour parler d’arbres et d’oxygène. Il paraît que les arbres c’est bien et que l’oxygène c’est super important, une jeune fille suédoise plus télégénique, plus courageuse, moins cynique et moins nihiliste que Ravachol nous l’avait rappelé il y a peu, car nous sommes tous et toutes si têtes en l’air. Les arbres sont une source d’oxygène (et donc d’énergie) pour le vivant, et le vivant, c’est nous ! (regarde on parle de nous à la télé !). De plus, les arbres ils sont jolis, alors quand ils brûlent on pleure. On pleure tous ensemble comme on n’a jamais pleuré pour les défuntes et mortes-nées liberté animale et humaine, ou pour les arbres non filmés.
L’Amazonie qui brûle, n’est-ce pas un peu le pneumothorax du Capital ? Hélas, un poumon défectueux, en moins ou en plus, n’est pas grand chose dans un corps de léviathan aux myriades d’organes décentralisés et rendus non-vitaux par leur multiplicité même. La tragédie de la déforestation (amazonienne ou non) reste bien réelle et les palabres politico-économiques ne seront jamais à la hauteur de cette urgence que le pouvoir produit tout seul.
Non mazette, ce n’est pas toi avec ton ampoule et ta 205 qui a réchauffé le climat et brûlé l’Amazonie. Tiens le toi pour dit et regarde devant toi, sinon tu risques de te prendre un arbre.

« On ne peut plus faire la morale tranquille ? »
Sagesse populaire.

Faire la morale, donc, est de tout temps une pratique hypocrite qui en dit plus sur celui qui la produit que sur celui qui la reçoit. On est d’ailleurs toujours plus prompt à faire la morale à propos de choses sur lesquelles nous laissons (selon nous-mêmes) à désirer que sur d’autres.
Lorsqu’un président fait la morale à un autre, c’est parce qu’ils sont les mêmes, forgés du même bois (de l’aggloméré). Lorsque Macron fait la morale de façon tonitruante à son homologue (ou plutôt, dirait-on, à un de ses homoioi) il ne fait que porter l’attention ailleurs que sur ses propres pratiques normales.
Entre surmoi atomisé et démocrates de l’atome, rappelons que tout doit partir. L’hypocrisie est l’unique langage du pouvoir, il nous reste à cesser de parler sa langue.

Entre États, entre individus, au travail, en assemblée, en famille, en manif, etc. il n’y a aucun endroit où faire la morale rend libre. A bas la politique et vive l’anarchie.

3 septembre 2019,
Aviv Etrebilal.

Quelques lectures :