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Deux poids, deux mesures

De l’onanisme en milieu militant

lundi 29 décembre 2008

Avec la même unanimité que l’on peut voir aujourd’hui pour encenser les emeutiers grecs, après les émeutes urbaines de 2005 en France, un cortège de communiqués ont condamné les violences. Les émeutiers, ici, sont des « irresponsables  », des « inconscients  » qui « se tirent une balle dans le pied  » et se mettent « les leurs  » àdos. Les leurs ? Voici le meilleur moyen de souligner la séparation entre « les militants  » qui pondent leurs analyses tranquillement installés dans leurs sièges au coin du feu et ceux, que beaucoup d’entre eux s’amusent àappeler « les masses  », qui elles s’insurgent en foutant le feu.

Suite àla mort de Bouna et Zied, la révolte était au mieux « compréhensible  », mais ce n’était pas la « bonne  » révolte, LA révolte « politisée  » (celle qui aboutirait àla Révolution Sociale), et les cibles n’étaient pas les bonnes non plus ; foutre le feu oui, mais pas àl’école primaire de la ville, pas aux associations de « grands frères  » chargées d’assurer la médiation, pas àla voiture du voisin prolétaire, pas àla bibliothèque du quartier, pas aux entreprises qui amènent « l’égalité des chances  » dans les banlieues parce que faire « cela  » revenait àun suicide politique.

Mais était-ce vraiment le choix des cibles qui démangeaient nos révolutionnaires franchouillards ? On se pose la question quand on voit les réactions de ces mêmes personnes lorsque le même type d’événements a lieu en Grèce , mais cette fois, lorsqu’ils sont « produits  » par des personnes qui ajoutent un A cerclé et autres signes de reconnaissances tribaux sur les murs (comprenez : « par des gens déjàconscientisés  »).

Dans le premier cas, il s’agit « d’irresponsabilité  », dans l’autre, c’est « l’insurrection qui vient  ». Ce qui semble cristalliser l’attention de nos révolutionnaires dans ces émeutes àl’étranger, c’est le folklore militant.
En effet, la France est un des pays où ont lieu le plus d’émeutes urbaines, et ce depuis le début des années 80 (depuis Vaulx en Velin en 79). Encore il y a peu, Vitry-le-francois, Roman-sur-Isere, Villiers-le-Bel, Grigny, La Courneuve, Les muraux etc. ont explosé. Mais personne aux balcons, finalement, c’est devenu si commun de se révolter dans les banlieues…
Seulement, dans ces milieux, l’exotisme règne. La France, ses banlieues pourries, ses « racailles obsédées par l’argent facile et le bizness  » et sa « jeunesse dépolitisée  » contre la Grèce, son soleil, ses îles fleuries et ses black blocs photogéniques.

Ces « analyses  » militantes créent donc une hiérarchisation entre les explosions de rage régulières des banlieues et celles, plus sporadiques, comme àOaxaca ou en Grèce. Ils reconnaissent donc àcertaines populations le privilège d’être le ou les « sujets révolutionnaires  », tandis que d’autres restent, àmot couvert, des avatars modernes du lumpenprolétariat, incapables d’aller au delàde la révolte. Car les révoltes, dans leurs esprits, ne sont bonnes qu’àêtre le prélude du Grand Soir, ou d’un hypothétique processus révolutionnaire, ce qui revient au même.

Une étrange compétition semble alors s’installer, entre ceux et celles qui ne feraient « que  » cramer la voiture de leur voisin, l’école de leur petit frère ou le bureau de poste de leurs parents, et ceux qui ont déjàtout compris, ceux qui s’en prennent directement aux symboles du Pouvoir. Pourtant, les cocktails Molotov sont de même facture, et une école qui brà»le reste une école qui brà»le, d’Ithaque àAubervilliers.

Il est bien plus facile pour un libertaire, un trotskiste ou n’importe quel autre gauchiste de s’identifier àun étudiant de classe moyenne, déjàactif dans les mouvements sociaux et surtout, affublé des mêmes symboles folkloriques qu’àun individu qui n’a pas la même « culture politique  » et qui d’ailleurs n’a pas forcément attendu de lire l’intégrale de Bakounine pour foutre le feu àce monde. La rage spontanée des pauvres, elle, n’a rien de folklorique ; elle n’est ni esthétique ni pompée d’un manuel commercialisé àla Fnac.

Dans les divers commentaires àpropos des révoltes en Grèce, on a pu lire que le Pouvoir se chiait dessus, qu’il était àdeux doigts de vaciller, que l’insurrection se propageait àvitesse grand V, et autres projections fantasmées. Faux, la révolte était somme toute balisée, elle est restée dans un cadre « classique  », connu par les forces de l’ordre, et ce , quelque soit le nombre de banques cramées. Si l’insurrection venait vraiment, ce ne serait pas des grenades lacrymogènes que l’Etat enverrait, mais l’armée.
En 2005 par contre, peu après les premiers tirs en direction de la police et le relatif retour au « calme  », une note interne des renseignements généraux décrivait la situation comme « insurrectionnelle  ». En effet, dans cette note de huit pages de la D.C.R.G. nommée « crise des banlieues : violences urbaines ou insurrection des citées ?  » on pouvait lire : « la France a connu sous forme d’insurrection non organisée avec émergence dans le temps et dans l’espace, une révolte populaire des citées, sans leader et sans proposition de programme  » et ce, en totale contradiction avec leur ministre de tutelle de l’époque. La note rajoute : « aucune manipulation n’a été détectée, permettant d’accréditer la thèse d’un soulèvement généralisé et organisé  ». Cette fois-ci, la France s’est véritablement chiée dessus, dans des proportions incomparables avec d’autres crises « politiques  » comme le CPE. Le déploiement des hélicoptères de surveillance et les mesures de couvre-feu en témoignent. Le 8 novembre, De Villepin décrète l’Etat d’urgence, autorisant ainsi les préfets àmettre en place des mesures « exceptionnelles  », alors même que le « calme  » était peu àpeu en train de revenir.

Le but de ce texte n’est pas de minimiser une révolte ou d’en maximiser une autre, mais de mettre les militants face àleurs contradictions. Pourquoi eux se permettent-ils de maximiser ou de minimiser, et selon quels critères ? Nous nous foutons des symboles, la seule chose qui importe dans une émeute, c’est la rage qui la guide, et non les « capacités pré ou post-révolutionnaires  » de ceux qui la font [1]. Mais se réfugier dans le fantasme exotique d’une insurrection en Grèce permet de ne pas trop se mouiller ici, et de redorer un blason terni par des actes manquants. Pour nous, condamner une émeute de banlieue -sous un prétexte fallacieux ou un autre- équivaut àcondamner une grève sauvage, une attaque de keufs ou l’incendie d’un centre de rétention ; c’est nier la révolte qui anime les enragéEs, en faisant d’eux des objets d’études sociologiques qui, pour se faire, doivent nécessairement adopter un point de vue extérieur et distant, voir condescendant. Assis au coin du feu, le révolutionnaire a tout le loisir de pondre d’imposantes réflexions qui feront autorité et montreront la voie àceux qui eux, n’ont pas que ça àfoutre.

Solidarité avec les incarcérés de 2005 comme de 2008.


Sur le sujet, voir également le texte "Je suis de gauche et j’aime les flics" et "Marre des commémorations !", tout deux extraits du dossier "les illusions gauchistes" dans Non Fides N°2.


[1Il est évident par ailleurs que nous ne serons jamais solidaires d’une émeute conduite par des ennemis, ou par n’importe quel groupe ayant l’intention de s’emparer du pouvoir ou de commettre des massacres, cela va sans dire.