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« O gentilshommes, la vie est courte, si nous vivons, nous vivons pour marcher sur la tête des rois. »

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Durruti n’est pas mort !

Par Emma Goldman (1936)

vendredi 30 mars 2012

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Durruti, que j’ai ren­contré pour la der­nière fois il y a un mois, est mort en lut­tant dans les rues de Madrid.
J’ai tout d’abord connu ce vaillant com­bat­tant du mou­ve­ment anar­chiste et révo­luti­onn­aire en Espagne par ce que je pou­vais lire de lui. Lorsque j’arri­vai à Barcelone, j’enten­dis beau­coup d’anec­do­tes à propos de lui et de sa colonne. J’étais donc impa­tiente de me rendre sur le front d’Aragon, front où il gal­va­ni­sait les mili­ces cou­ra­geu­ses qui lut­taient contre le fas­cisme.

À la tombée de la nuit, j’arri­vai à son état-major, com­plè­tement épuisée par le long voyage effec­tué en voi­ture sur un chemin acci­denté. Quelques minu­tes avec Durruti me pro­curèrent un grand réc­onfort, elles me firent l’effet à la fois d’un rafraîch­is­sement et d’un encou­ra­ge­ment. Homme musclé, comme ciselé dans la pierre à coups de mar­teau, il représ­entait cer­tai­ne­ment la figure la plus domi­nante parmi les anar­chis­tes que j’avais ren­contrés depuis mon arrivée en Espagne. Comme pour tous ceux qui l’appro­chaient, son énorme énergie m’impres­sionna.

Je trou­vai Durruti au milieu de ses com­pa­gnons, dans une ambiance aussi active que celle d’une ruche. Des hommes allaient et venaient, il était cons­tam­ment sol­li­cité au télép­hone, et, en même temps, des coups de mar­teau assour­dis­sants reten­tis­saient sans arrêt car des ouvriers étaient en train de cons­truire une char­pente en bois pour son état-major. Au milieu de cette acti­vité bruyante et conti­nue, Durruti res­tait serein et patient. Il me reçut comme s’il me connais­sait depuis des années. L’accueil cor­dial et cha­leu­reux de cet homme, engagé dans une lutte à mort contre le fas­cisme, était pour moi un évé­nement inat­tendu.

J’avais beau­coup entendu parler de sa forte per­son­na­lité et de son pres­tige dans la colonne qui por­tait son nom. Je lui deman­dai com­ment il avait réussi à mobi­li­ser 10 000 volon­tai­res sans aucune expéri­ence ni aucun entraî­nement, d’autant plus que l’armée ne l’avait pas aidé dans cette tâche. Il parut sur­pris de ce que moi, une vieille mili­tante anar­chiste, je lui pose une telle ques­tion.

– J’ai été anar­chiste toute ma vie, me rép­ondit-il, et j’espère conti­nuer à l’être. C’est pour­quoi il me serait très désag­réable de me trans­for­mer en général et de com­man­der mes hommes en leur impo­sant la dis­ci­pline stu­pide que prônent les mili­tai­res. Ils sont venus à moi de leur plein gré, ils sont dis­posés à donner leur vie pour notre lutte anti­fas­ciste. Je crois, comme j’ai tou­jours cru, en la liberté. Une liberté qui repose sur le sens de la res­pon­sa­bi­lité. Je considère que la dis­ci­pline est indis­pen­sa­ble, mais qu’elle doit repo­ser sur une auto­dis­ci­pline, motivée par un idéal commun et un fort sen­ti­ment de cama­ra­de­rie.

Durruti avait gagné la confiance et l’affec­tion de ses hommes, parce qu’il ne s’était jamais considéré supérieur à eux. Il était l’un d’entre eux. Il man­geait, dor­mait comme eux. Souvent il renonçait à sa part, au béné­fice d’un malade ou d’un indi­vidu faible, plus néc­es­siteux que lui. Il par­ta­geait le danger avec eux dans toutes les batailles. Tel était cer­tai­ne­ment le secret de son succès avec sa colonne. Ses hommes l’ado­raient. Non seu­le­ment, ils obé­issaient à tous ses ordres, mais ils étaient tou­jours dis­posés à le suivre dans les actions les plus dan­ge­reu­ses pour conquérir les posi­tions du fas­cisme.

J’arri­vai la veille d’une atta­que qu’il avait préparée pour le len­de­main. À l’heure indi­quée, Durruti, comme le reste de ses mili­ciens, le Mauser pendu à l’épaule, ouvrit la marche. Avec ses cama­ra­des il fit recu­ler l’ennemi de quatre kilomètres. Il réussit aussi à récupérer un nombre considé­rable d’armes que l’ennemi avait aban­données dans sa fuite.

Son éga­li­tar­isme sans affec­ta­tion n’était cer­tai­ne­ment pas l’unique expli­ca­tion de son influence. Il y en avait une autre : sa grande capa­cité à faire com­pren­dre aux mili­ciens le sens pro­fond de la guerre anti­fas­ciste. Sens qui avait dominé son exis­tence et qu’il avait ensei­gné aux plus pau­vres et aux plus démunis.

Durruti me parla des pro­blèmes dif­fi­ci­les que lui posaient ses hommes quand ils lui deman­daient une per­mis­sion au moment où ils étaient le plus néc­ess­aires au front. Il est évident qu’ils connais­saient leur diri­geant ; qu’ils connais­saient sa décision, sa volonté de fer. Mais ils connais­saient aussi la sym­pa­thie et la gen­tillesse que dis­si­mu­lait son atti­tude austère. Comment rés­ister quand les hommes lui par­laient des mala­dies et des souf­fran­ces qu’endu­raient leur famille, leurs parents, leur épouse ou leurs enfants ?

Avant les journées glo­rieu­ses de juillet 1936, Durruti fut pour­suivi comme une bête féroce dans tous les pays. Il était conti­nuel­le­ment empri­sonné comme un cri­mi­nel. Il fut même condamné à mort. Lui, l’anar­chiste, répudié, haï par la Sinistre Trinité que cons­ti­tuent la bour­geoi­sie, l’Etat et l’Eglise, ce vaga­bond sans foyer était inca­pa­ble d’épr­ouver les sen­ti­ments dont l’odieux capi­ta­lisme l’accu­sait, prou­vant que ses enne­mis le connais­saient fort mal Durruti. Et com­pre­naient bien peu son cœur, tou­jours déb­ordant d’amour ! Jamais il ne sut rester indifférent aux besoins de ses com­pa­gnons. Maintenant qu’il était engagé dans une lutte désespérée contre le fas­cisme, pour la déf­ense de la Révolution, chacun devait occu­per son poste. À mon avis, il avait une tâche très dif­fi­cile. Il écoutait patiem­ment les hommes qui lui confiaient leurs souf­fran­ces, il diag­nos­ti­quait leurs causes et pro­po­sait des solu­tions chaque fois qu’un mal­heu­reux souf­frait sur le plan moral ou phy­si­que. À cause de l’excès de tra­vail, de la nour­ri­ture insuf­fi­sante, du manque d’air pur, ou de la perte de la joie de vivre.

– Tu ne vois pas, cama­rade, que la guerre que toi, moi, et tous les autres nous menons, vise à sauver la Révolution, et que la Révolution veut mettre fin aux misères et aux souf­fran­ces des hommes ? Nous devons écraser notre ennemi fas­ciste. Nous devons gagner la guerre. Tu es une part essen­tielle de celle-ci. Tu ne le vois pas, cama­rade ?

Les cama­ra­des de Durruti s’en ren­daient bien compte et res­taient. Parfois, un com­pa­gnon se refu­sait à enten­dre ces rai­sons et insis­tait pour aban­don­ner le front.

– Très bien, lui disait Durruti, mais tu t’en iras à pied, et quand tu arri­ve­ras chez toi, tout le monde saura que tu as manqué de cou­rage, que tu as déserté l’accom­plis­se­ment du devoir que toi-même tu t’étais imposé.

Ces paro­les pro­dui­saient de magni­fi­ques rés­ultats. L’homme sup­pliait alors Durruti de ne pas le lais­ser partir. Aucune sévérité mili­taire, aucune coer­ci­tion, aucun châtiment dis­ci­pli­naire ne main­te­nait la colonne de Durruti au front. Seulement la grande énergie de l’homme qui les pous­sait et les fai­sait sentir à l’unis­son avec lui.

Un grand homme, l’anar­chiste Durruti. Un homme préd­estiné pour diri­ger, pour ensei­gner. Un cama­rade atten­tif et tendre. Tout en un. Désormais Durruti est mort. Son cœur ne bat plus. Son corps impo­sant s’est abattu comme un arbre géant. Pourtant, Durruti n’est pas mort, comme en tém­oignent les cen­tai­nes de mil­liers de per­son­nes, qui, le diman­che 22 novem­bre 1936, lui ont rendu un der­nier hom­mage.

Non, Durruti n’est pas mort. Le feu de son esprit ardent a éclairé tous ceux qui l’ont connu et aimé. Jamais il ne s’éte­indra. Déjà les masses bran­dis­sent la torche qui est tombée de ses mains. Triomphalement elles sont en train de la porter sur le sen­tier qu’il a éclairé durant de nom­breu­ses années. Le sen­tier qui conduit au sommet de son idéal. Cet idéal, c’est l’anar­chisme – la grande pas­sion de sa vie – auquel il se consa­cra en entier et fut fidèle jusqu’à son der­nier soupir ! Non Durruti n’est pas mort !

Emma Goldman,
novem­bre 1936.


Note de Ni patrie ni fron­tières : Ce texte a été en partie retra­duit par nos soins en uti­li­sant la ver­sion espa­gnole publiée dans le Boletin de infor­ma­cion de la CNT-AIT du 27 novem­bre 1936, et en repre­nant aussi quel­ques pas­sa­ges d’une tra­duc­tion franç­aise éditée par la CNT-FAI à Barcelone en 1936 dans une bro­chure inti­tulée Buenaventura Durruti. Le texte en espa­gnol et sa tra­duc­tion en français se trou­vent sur les 67 rou­leaux de micro­films déposés dans plu­sieurs biblio­thèques. L’Institut inter­na­tio­nal d’his­toire sociale d’Amsterdam nous a aima­ble­ment permis de consul­ter et de scan­ner tous les matériaux qui nous intér­essaient en vue de les tra­duire (cf. la liste ci-des­sous en annexe).

Ces micro­films font partie du projet « The Emma Goldman Papers » qui a recensé tous les écrits, brouillons, arti­cles, inter­views d’Emma Goldman ainsi que de nom­breux docu­ments poli­ciers ou gou­ver­ne­men­taux à son sujet.

Deux volu­mes d’une édition cri­ti­que très bien faite (A docu­men­tary his­tory of the American years : 1. Made for America ; 2. Making speech free) ont été publiés sous la direc­tion de Candace Falk aux éditions University of California Press. Une édition aug­mentée a ensuite été publiée en livre de poche (37 dol­lars chaque volume) par les éditions University of Illinois Press : ils cou­vrent la pér­iode 1890-1909. Deux autres volu­mes cou­vrant la pér­iode 1909-1919 sont prévus.