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En attendant l’apocalypse

mercredi 16 février 2011

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« Si la question n’est pas “comment faire la révolution ?”, elle devient “comment l’éviter ?”. »


Nous ne pouvons guère douter du fait que nous vivons dans une époque terrifiante, une époque dans laquelle il est plus facile (pour ceux qui le peuvent) de garder la tête enfouie sous la terre et continuer à vivre comme si de rien n’était. La dégradation de l’environnement, la désintégration sociale, l’accroissement de l’appauvrissement dans tous les domaines de la vie – Tout le panel de conséquences d’un ordre social qui se trouve être monstrueusement déséquilibré – peuvent aisément mener ceux qui y songent à croire qu’il se profile une fin à l’horizon. Il n’est pas du tout surprenant, de ce fait, que des perspectives apocalyptiques se soient élevées de tous cotés et qu’on ne les retrouve plus seulement chez les fanatiques religieux. L’une des versions de cette idéologie apocalyptique est celle qui prévoit un effondrement du système et de la civilisation dans les quelques décennies à venir, provoqué par des crises écologiques, sociales et/ou économiques. C’est cette forme particulière de pensée apocalyptique que j’aimerai aborder ici, car c’est sous cette forme qu’on la rencontre le plus souvent dans les cercles anarchistes.

Ceux qui s’attachent à une vision apocalyptique considèrent la fin annoncée avec autant de crainte que d’espoir, et celà est également valable en ce qui concerne l’idéologie de l’effondrement. Une partie des anarcho-primitivistes qui adhérent à cette croyance voient cet effondrement comme une grande opportunité pour réinventer des modes de vie libérés des institutions propres à ce système. Certains semblent même s’extasier à l’avance des souffrances et des morts qui accompagneront inévitablement un tel effondrement, oubliant apparemment que ces souffrances et ces morts frapperont sans distinction dans le domestiqué comme dans le sauvage, les dirigeants autant que les dirigés, les civilisés autant que les « primitifs ». Qui plus est, ils semblent ignorer le fait que ceux qui ont toujours contrôlé le pouvoir et les ressources jusqu’à nos jours, continueront certainement d’agir comme ils l’ont toujours fait alors même que le monde s’effondrerait autour d’eux, usant très probablement des mêmes techniques que celles des seigneurs de guerre de Somalie ou d’Afghanistan, mais à une échelle bien plus grande et avec des armes bien plus destructrices encore.

Certains environnementalistes radicaux semblent avoir une conception un peu plus réaliste de ce que signifierait une telle situation. Reconnaissant qu’un effondrement du système serait certainement provoqué dans une large mesure par une crise écologique majeure qui impliquerait une dévastation à grande échelle des sources de la vie sur terre. Cependant, cette vision apocalyptique tend à les pousser au désespoir, et donc à commettre des actes désespérés. La volonté de préserver toutes les formes de vie terrestres alors que la civilisation décroit devient leur motivation première. Elles doivent être préservées peu importe le prix – même si il s’agit de celui de nos principes, même si il s’agit de celui de nos rêves…

Mais le problème avec la pensée apocalyptique, c’est qu’il s’agit toujours d’une profession de foi. Elle suppose que la fin imminente est inévitable et se fonde systématiquement sur cette supposition pour prendre ses décisions. Lorsqu’on se livre à des prédictions du futur, ce qui motive l’action repose plus souvent sur une opposition entre ce monde et une idéologie que sur une opposition entre la réalité concrète à laquelle nous sommes confrontés et le désir de chacun de vivre sa vie comme il l’entend. Bien entendu, une telle base comprend un avantage, elle rend les prises de décisions portant sur la façon la plus facile d’entrer en conflit, parce que cette restriction idéologique des possibilités prend déjà la décision à notre place, tout simplement. Mais voyons cela plus en détail.

Remettre sa foi en un futur inévitable permet vraiment plus facilement de s’accommoder du présent. Si la croyance de Marx en l’inéluctabilité du communisme le poussa à justifier l’industrialisation et l’exploitation capitaliste comme des étapes nécessaires à son avènement, l’idéologie de l’effondrement inévitable finit forcement par justifier d’une part, une praxis défensive en réponse aux dévastations causées par l’ordre dirigeant, et d’autre part, l’évasion de cette réalité qui nous fait face concrètement.

La praxis défensive qui émane de ces perspectives nait de la prévisualisation d’une trajectoire industrielle qui, si elle est laissée sans contrôle, mènera probablement à son effondrement et à un tel désastre environnemental qu’il deviendra une menace pour la vie elle-même. Pour donner corps à ce type d’action il faut protéger les quelques espaces sauvages et les populations non-civilisées qui « existent » à l’heure actuelle, et limiter les dommages que le système technologique et l’industrialisation pourraient causer afin de limiter l’impact produit par cet effondrement. Une telle logique de défense tend à légitimer une pratique réformiste qui implique de recourir à la justice, à la négociation avec les maitres de ce monde, aux propositions législatives et à accepter d’être représenté dans les média afin d’en appeler aux « masses ». Cette tendance peut être vue à la fois dans le mouvement environnementaliste radical et les mouvements indigènistes [1]. Bien-sûr, la nature défensive de la lutte des populations indigènes est assez compréhensible, dés lors que l’on considère qu’elles sont confrontées à une fin imminente. Quoi qu’il en soit, la tendance qui vise à pousser la lutte défensive vers le réformisme se manifeste clairement ici, étant donné que les luttes indigènistes se limitent le plus souvent à des luttes pour des droits, pour une reconnaissance officielle ou pour un accès à la propriété (dans le sens ou elles revendiquent la possession d’un territoire donné), et ainsi de suite. Pour ceux qui déclarent vouloir une rupture révolutionnaire avec l’existant, l’absence de critiques à l’égard de ces luttes est en soi un compromis, une acceptation de ce qui semble devenir aujourd’hui la version la plus tendance du tiers-mondisme.

La tendance eschatologique [2] voit dans l’effondrement prévu une libération du système. Étant donné que cet effondrement est supposé être inévitable, il n’est pas besoin de perpétuer des actions spécifiques contre les institutions de la domination et de l’exploitation qui forment cette civilisation, il n’est pas besoin de s’efforcer de rompre avec l’existant par l’insurrection et la révolution. Au lieu de cela, certains vont simplement se disséminer dans la nature et donner de leurs personnes afin d’acquérir des compétences « primitives » qui sauront les prémunir contre l’effondrement attendu en laissant les choses se résoudre d’elles-mêmes. Évidement, j’admire ceux qui acquièrent toutes sortes de compétences pratiques qui permettent d’accroitre leur autonomie et leur capacité à s’épanouir. Le problème que pose cette perspective ne réside pas dans le choix d’acquérir ces compétences, mais dans l’abandon des pratiques qui visent à la destruction révolutionnaire de l’existant. L’origine de ce problème réside dans cette foi en l’effondrement inévitable.

Comme je l’ai déjà dit : l’apocalypse est une question de foi, pas de faits concrets ; l’auto-effondrement du système est avant tout une prédiction, une possibilité parmi tant d’autres, nous sommes très loin d’une quelconque certitude. Nous sommes aujourd’hui confrontés à une suite de désastres continus qui appauvrissent et dévastent la planète, ainsi que nos vies. Accepter que cet effondrement soit inévitable est une échappatoire facile. Elle nous permet de nous détacher de la réalité présente, de nous extirper des conflits auxquels nous contraignent notre existence ici et maintenant. Si l’on perçoit le système comme un ennemi, comme la source de tous nos problèmes, en acceptant son effondrement inévitable dans un futur proche, on se dégage alors de la responsabilité de son attaque et de la tentative de créer une rupture révolutionnaire qui permettrait sa destruction tout en ouvrant de nouvelles perspectives de vie – Une responsabilité qui nécessiterait d’aiguiser notre sens critique afin de savoir quand, où, comment et pourquoi passer à l’attaque.

La croyance en un effondrement inévitable permet non seulement de légitimer le recours à un réformisme défensif et à une évasion qui n’envisagerait que la survie, mais aussi de considérer ces pratiques comme allant de soi. Mais puisque cette théorie de l’effondrement n’est pas une théorie fondée, mais seulement une prédiction [3], nous devons nous demander si nous voulons fonder nos pratiques sur ce rien, si nous souhaitons réellement parier nos vies là-dessus.

Si nous reconnaissons l’histoire comme étant le produit de l’activité humaine plutôt qu’un moyen de justifier le présent par le passé ou le futur, alors il devient clair que toute rupture avec l’existant et tout nouveau commencement se transforme de l’éphémère au permanent. Ainsi notre lutte prend forme, et il s’agit d’une lutte contre l’existant. En fait, il s’agit d’un jeux dans lequel nous mettons nos vies en lice, en pariant sur nous-mêmes à chaque coup, et c’est l’essence de la responsabilité révolutionnaire – Prendre nos responsabilités au nom de nos vies ici et maintenant en nous plaçant ouvertement en conflit avec cette société. Dans cette perspective, la probabilité qu’un effondrement économique, social ou écologique ait lieu fait partie du jeu, elle fait déjà partie de ce que nous sommes prêts à risquer lorsque nous nous y opposons. Mais étant donné que ce sont nos propres vies que nous risquons, la façon que nous avons d’affronter la vie – nos désirs, nos passions, nos principes, notre éthique individuelle, tout ce qui fait de nous des individus uniques – ne peut pas simplement être mise de côté afin de « sauver le monde » d’un effondrement prédit (et nous ne pouvons pas non plus simplement nous en cacher). Ce sur quoi nous misons est précisément notre capacité à renverser cet ordre social qui s’achemine peut-être lui-même vers son effondrement en vivant et en le combattant en nos propres termes, et en refusant la compromission. Dès que nous nous tournons vers la pétition, la négociation, l’action pénale, la législation ou la médiation (en acceptant par exemple d’être représentés dans les média), nous sommes déjà en train de perdre le pari, parce que nous avons cessé d’agir en nos propres termes et avons autorisé une valeur « supérieure », une valorisation morale de l’humanité, de la vie ou de la terre, à s’accaparer nos vies, notre propre humanité qui réside précisément dans notre individualité. C’est précisément ce moralisme, instigué par une idéologie du désespoir, qui nous entraîne vers le sacrifice, le nôtre, celui de nos rêves et de nos principes, faisant de nous, révolutionnaires et insurgés, des réformistes, des électeurs, des pétitionnaires, des juristes… de pathétiques mendiants.

Lorsque j’utilise le terme de « responsabilité révolutionnaire », je veux parler précisément de cette volonté de se placer sur la ligne, de parier sa vie, de la mettre en jeu sur la possibilité d’une rupture révolutionnaire que nous souhaitons créer. Cette perspective se tient absolument en opposition avec toute forme de foi apocalyptique incluant l’idéologie de l’effondrement. Cela signifie que notre pratique de la révolte découle de nos propres rêves du monde que nous désirons et de notre propre compréhension du barrage que constitue le monde actuel. Une compréhension que nous aiguisons par l’analyse et la critique afin de mieux attaquer ce monde. Parce que si nous allons dans ce sens, à partir de nos rêves et nos désirs les plus révolutionnaires, nous irons dans le sens de la croyance en la nécessité de tendre nos main et d’attraper toutes les armes que nous pourrons faire nôtres et d’aller attaquer ce système basé sur la domination et l’exploitation. Parce que rien ne garanti que ce monstre s’effondrera de lui-même. Parce que même s’il s’effondre de lui-même, en définitive, nous vivrons pendant ce temps dans la médiocrité et la misère. Parce qu’en apprenant seulement à créer activement nos propres vies pour nous-mêmes, en développant des façons de vivre qui soient absolument différentes de celles auxquelles nous avons été confrontés jusqu’à maintenant – quelque chose qui ne peut s’apprendre que par la révolte – nous pourrons garantir que la fin de cette civilisation ne mènera pas à de bien pires horreurs. Parce que cela signifie prendre ses responsabilités pour sa propre vie ici et maintenant, voila ce que signifie la responsabilité révolutionnaire.

[Traduit de Willful Disobedience Vol. 4. Extrait de Guerre au Paradis N°1, journal anarchiste, téléchargeable ici. Notes de l’auteur (sauf n°2)]

Notes

[1Indigènistes dans le sens ou je parle à la fois de la lutte des indigènes et de la lutte des non-indigènes radicaux qui les soutiennent

[2L’eschatologie (du grec ἔσχατος / eschatos, « dernier », et logos, « parole », « étude ») est le discours sur la fin des temps. Il relève de la théologie et de la philosophie en lien avec les derniers temps, les derniers événements de l’histoire du monde ou l’ultime destinée du genre humain, couramment appelée la « fin du monde ». Dans de nombreuses religions, celle-ci est un événement futur prophétisé dans les textes sacrés ou le folklore. Plus largement, l’eschatologie peut embrasser des concepts qui sont liés tels que celui de Messie ou des temps messianiques, l’après-vie et l’âme

[3Ce qui équivaut à ne rien dire, ou du moins rien de plus qu’une idée perdue dans une tête