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En quête d’allié-es ?

Texte sur la répression, extrait de Tout Doit Partir N°4

mercredi 4 mars 2009

Que ce soit suite à l’affaire autour du groupe marxiste-léniniste
“secours rouge” [1] ou dans le cas du comité de soutien aux “9 de
Tarnac”, nous avons vu des élans de solidarité se confondre avec
des collaborations pour le moins douteuses.
Que des gauchistes indignés - toujours prêts à réclamer un meilleur
fonctionnement de l’Etat, sans jamais remettre en cause ses
structures - sautent sur le nouvel os à moelle qui pourra les aider
à placer leurs pions sur l’échiquier politique ou qui occupera leurs
dimanche après-midi, c’est une chose. Mais que des camarades,
des compagnons ou des amis s’enlisent aussi dans des discours
vaseux au point de ne plus voir ce qu’ils pourraient faire d’autre et
d’oublier qu’ils ont aussi des idées à avancer, ça, ça fait mal.


Au secours… des rouges

“Si les épigones des forces autoritaires qui ont
étouffé tant d’élans subversifs sont, en tant que
nombre et projet, mal en point, pourquoi les aider
à sortir de leur désastre ? Pourquoi s’attarder
parmi les momies alors que le vent souffle fort ?
Eux, font des calculs politiques, nous pas.”

anonyme, dans “A l’air libre”

Bien que semblables dans leurs dynamiques, ces deux
manières de rallier des gens autour d’une certaine
“solidarité” diffèrent quelque peu dans leurs discours.

Pour le secours rouge, rien ne change : “Nous avons un
ennemi de classe commun à affronter et nous règlerons nos différents
politiques plus tard
”. Tant pis s’il faut faire le grand écart pour
accepter la défense de certaines associations citoyennes
retirant les idées révolutionnaires des inculpés pour en
faire de simples victimes du déni du droit à l’expression.
Tant mieux si quelques anti-autoritaires se joignent à eux.
Tant que ça sert la Cause, tout est bon dans le cochon.

Rien de bien neuf donc, on ne change pas une équipe
qui perd. C’est déjà comme ça que le parti communiste
révolutionnaire et son komintern avaient justifié le retour
à un discours “classe contre classe” dans les années ’30.
Discours qui trouve sa forme la plus claire dans le texte
Appel aux fascistes [2]. Ce texte, écrit en 1936 par Togliatti,
tend explicitement la main aux “camarades fascistes” qui
ont eux aussi comme ennemi les “requins capitalistes”. Par
moment cela donne ce genre de chose : “Les communistes
adoptent le programme fasciste de 1919 (ndlr : édicté par
Mussolini) qui est un programme de liberté. (…) Travailleur
fasciste, nous te donnons la main car nous voulons construire avec
toi l’Italie du travail et de la paix, nous te donnons la main car
nous sommes, comme toi, des fils du peuple, nous sommes tes frères,
nous avons les mêmes intérêts et les mêmes ennemis
”.
Voilà, ce que l’idée de “l’alliance objective” peut parvenir à
faire quand on ne prend qu’un critère pour lutter.

Pour ce qui est de la postposition de la résolution des
conflits politiques, merci, mais les exemples de la guerre
d’Espagne de 1936, de Cronstadt ou de la Makhnovstchina
nous ont déjà enseigné à refuser ce genre d’alliance. Et puis,
plus simplement, peut-on lutter ou apporter son soutien à
des gens qui veulent instaurer un régime qui ne peut être
que totalitaire de par les structures qu’ils proposent (parti
révolutionnaire, politburo, prépondérance du travail,…)
 ? Un régime qui gardera des prisons ou des “camps de
rééducation
” –selon le jargon- pour les déviants et autres
incontrôlés ?

Mais alors, comment des camarades aux idées anti-autoritaires
ou luttant pour l’auto-organisation peuvent-ils
se joindre aux différentes manifestations de soutien
(rassemblements, soirées-concerts, émissions radio,…) au
secours rouge ? La réponse est probablement à trouver
partiellement dans des vieux restes d’un à-priori d’unité
ou de proximité entre “révolutionnaires”, dans une vieille
image du front populaire s’affrontant à la droite fasciste et
réactionnaire. Et pourtant, tout a déjà été dit cent fois et
beaucoup mieux que par moi : “L’unité anti-fasciste n’a été que
la soumission à la bourgeoisie… Pour battre Franco, il fallait battre
Companys et Caballero. Pour vaincre le fascisme, il fallait écraser
la bourgeoisie et ses alliés staliniens et socialistes. Il fallait détruire
de fond en comble l’Etat capitaliste(…) L’apolitisme anarchiste a
échoué
” (los amigos de Durruti, 1937)

Le comité très visible

Du côté des comités de soutien [3], c’est une logique assez
similaire, mais, en apparence en tout cas, moins marquée
idéologiquement. Étant donné la largeur et les différences
flagrantes entre les personnes impliquées dans ceux-ci, nous
parlerons ici uniquement de la schizophrénie des camarades
impliqués dans ces comités.

Ici, la logique de départ peut plus ou moins se résumer en
ces quelques mots : “Des amis ou des camarades se retrouvent
en prison, merde, vite, vite il faut faire quelque chose pour les en
sortir
”. La dynamique qui s’ensuit, elle, mérite bien quelques
paragraphes.

Partant du constat qu’on n’est pas nombreux et d’une drôle
d’idée que ça serait le nombre qui compterait ; il leur faut
trouver un point d’attaque pas trop fâchant qui permettra
de rallier des gens. Et pour ça, quoi de mieux que de
feindre l’indignation face aux dits “abus” de l’Etat (ici via
les lois anti-terroristes) ? C’est assez large comme critère.
En temps voulu le bouchon sera poussé jusqu’à dénoncer
l’incessante “dérive du droit” ; laissant supposer que le droit
en soi serait une chose neutre et que seule son application
serait problématique.

Et puis, toujours dans cette course au nombre, et vu que les
moyens mis en place sont trop faibles face à la hauteur de la
situation, on va aussi aller chercher quelques intellectuels de
gauche, ça donne du crédit ça. Tant pis si cela ouvre grand
les portes au crédit de leurs positions politiques social-démocrates.
On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs”,
comme disait ma mère.

En outre, par soucis de “rétablir la vérité” auprès de cette
fameuse « opinion publique », certains donneront des
interviews à des journaux ayant directement participé au
grand spectacle médiatico-policier du 11 novembre en
reprenant allègrement les thèses de la police et en étalant
dans leurs pages la vie de certains des inculpés. Là encore,
comme si le moyen de la presse officielle était neutre.
Comme si on ne savait pas que pour que l’article soit
accepté il allait falloir s’auto-censurer sur des propos trop
“vindicatifs” ou que le journaleux n’allait finalement garder
que ce qui irait dans sons sens (ou, s’il est sincère, que ce qu’il
peut comprendre ou ce que lui déciderait comme ayant de
l’importance) pour remplir le nombre de signes demandés
par son rédacteur en chef ; noyant alors ces propos dans le
flot d’informations insignifiantes quotidien. Parce que c’est
là aussi la magie de la démocratie, la puissance à pouvoir
tout pacifier ou à laisser tout dire tant que les mots restent
des mots et n’appellent pas aux actes.

Stratégie quand tu nous tiens

Ces deux dynamiques partent d’un constat ou d’une crainte
qui concerne chaque (groupe de) personne ne suivant pas le
cours tranquille de la vie “normale” : comment ne pas se
retrouver isolés et donc plus faible ? C’est sur les réponses
données à cette question que nous différons.

Selon les deux stratégies rapidement énoncées auparavant,
sortir de l’isolement signifierait s’adresser à l’opinion
publique. Et souvent cette démarche est accompagnée
d’une réserve pour ne pas “brusquer les gens”. Dans un
premier temps, on va dire ce qu’on pense qu’ils peuvent
entendre (le secours rouge a au moins ça pour lui qu’en tant
que tel il est toujours clair sur ses positions, mais par contre
il est moins rigoureux sur le choix de ses alliés). Position
particulièrement arrogante dans le sens où elle part du
présupposé que ce qu’on vit est tellement différent que peu
de personnes peuvent s’y reconnaître.

Or, la répression et le sentiment d’insatisfaction face
à ces vies perdues sont assez répandus. C’est parler
de ce vécu commun et le replacer sur un terrain
de lutte qui pourrait éveiller non pas l’indignation,
mais la rage auprès de la dite “opinion publique”.
Mais, bien que l’on aime pas se l’avouer, c’est bien souvent
le spectre du “prisonnier politique” qui, même sous une
forme ammoindrie, continue à planer au-dessus de nos
têtes.

Si cette position ne nous semble pas être un point de départ
intéressant pour s’affronter à la répression, elle est d’autant
moins tenable qu’elle nous amène très vite à mentir [4], à cacher
des choses, à éluder des sujets ou à affirmer des idées qu’on
ne pense pas. On va tantôt nier sa position de révolté, renier
des connaissances, ou encore s’indigner face aux “abus
policiers
”, aux “lois liberticides” et au “non-respect des procédures
judiciaires
” …
Tout en sachant
très bien que ce
ne sont pas des
“dérapages” du
système, mais
des méthodes
inhérentes à
celui-ci et que
dans le négatif
de toutes ces
plaintes peut se
lire une demande
de remise à flot de
l’épave de l’Etat
de droit alors que
nous pourrions
encore lui envoyer
quelques boulets
de canon.

Loin d’être une déduction abstraite de notre part, ce désir
d’un Etat qui respecterait ses propres règles en tant que garant
du bon fonctionnement de la démocratie est d’ailleurs tenu
ouvertement par des intervenants invités lors de soirées de
soutien, des signataires de carte blanche ou des associations
ayant écrits des communiqués de soutien (auxquels on donne
du crédit en les diffusant). Preuve flagrante du consensus
mou sur lequel se base cette alliance et de l’impossibilité de
tenir un discours proche de nos idées.

De même la carte de l’innocentisme jouée à tout crin relève
de l’escroquerie intellectuelle. S’il ne s’agit pas de revendiquer
des actes restés anonymes, pousser le bouchon jusqu’à
essayer de faire croire que c’est parce qu’on est épicier, parce
qu’on traduit un texte ou parce qu’on vit en communauté
que la répression s’abat sur nous est une fausse analyse de
la répression distillée de manière consciente afin d’atteindre
ses objectifs. En effet, la répresion ne s’acharne pas sur
chaque petit commerçant, ni sur les traducteurs de l’Union
Européenne et pas même sur un quelconque hippy ayant
rejoint la campagne. Ou, tout du moins, si elle le fait ce
n’est pas pour ces raisons. Ce qui est attaqué dans ces deux
affaires ce sont des liens, des idées et des pratiques relevant
d’un discours reconnu comme étant “révolutionnaire”.

Faire passer l’outil répressif pour un ramassis de flics et
de juges débiloïdes en caricaturant certaines de leurs
incapacités - mis à part que ça nous permette de bien rire
entre potes - ne permet pas de le considérer pour ce qu’il est.
On ne montre que les traits grossiers d’une machine visant
à mettre au pas la contestation sociale, alors que le caractère
totalitaire du contrôle est bel et bien plus finaud. (carte
d’identité, registre national, biométrie, fichiers permettant
les bases de données, surveillance téléphonique,…)

Là où nous voyons l’impasse de ce genre de stratégies (au-delà
du fait qu’elles ne soient justement que pures stratégies
et qu’elles n’émanent pas de ce que nous sommes, de ce
que nous portons, de ce que nous ressentons) c’est que, si
elles permettent de rallier beaucoup de gens (ce qui reste
encore à démontrer), les unions se font sur de fausses
bases ou sur un ensemble de positions qui restent les unes
à côté des autres.
Et, soit, on reste
avec l’insatisfaction
d’un discours
édulcoré pour cause
d’alliance foireuse,
soit les dissensions
pointent le bout
du nez au moment
où tombent les
masques. Cette
constitution d’une
“force collective”
apparaissant alors
pour ce qu’elle est :
une illusion.

A moins que vous (et votre groupe de camarades) ne vous
considériez comme un super stratège qui aura, après une
première phase de préparation, réussi à “radicaliser les
masses”. Mais il faut être bien malin pour y parvenir sur
la longueur. Et, quand bien même, nous n’envisageons pas
notre implication dans les mouvements ou dans les luttes
comme celle de personnes venant apporter la lumière à
la plèbe ignare. Non, malgré nos différences, nous nous
plaçons d’égal à égal avec les personnes rencontrées. Nous
recherchons des complices pas de la pâte à modeler. Des
complices avec qui partager des idées/pratiques et avec qui
nous pourrons peut-être faire un bout de chemin ensemble
au-delà de cette lutte spécifique. Et s’il est vrai que la
question de la forme selon laquelle nous partageons nos
idées afin qu’elles puissent être accessible est pertinente, le
fond, quant à lui, ne change pas au gré du vent ou selon les
circonstances des forces en présence.

Sans quoi, et nous ne l’avons que trop expérimenté,
toute l’énergie déployée ne viendra qu’alimenter les luttes
partielles visant à un aménagement du système, vu que
nous-mêmes nous n’aurons pas porter une critique plus
globale en partant d’une situation spécifique (prison, sans-papiers,
lois liberticides,…)

Sortir de l’isolement

Agir entre convaincus alors ? Certainement pas ! Mais
agir sur des bases claires qui permettent de rencontrer des
compagnons de lutte (et plus si affinités) et à faire exister
nos réelles idées. Parce que nous ne nous sentons pas plus
forts quand nous sommes nombreux sous une banderole
faible.

Pensons-nous être si exceptionnels -que nos idées soient
tellement farfelues - au point que personne ne pourrait nous
comprendre ?

En ces temps de grogne de plus en plus généralisée, rien n’est
moins vrai. Les oreilles et les esprits sont probablement plus
ouverts aux remises en question. Encore nous faut-il savoir
saisir les occasions et mettre en avant nos idées de manière
décomplexée.

Il ne s’agit pas de se doter d’une parure radicale, ce n’est
pas non plus un appel au repli identitaire. Nous disons juste
que tout n’est pas que stratégie. Que les moyens ne sont
pas neutres et que, même s’ils peuvent aider à sortir des
camarades de prison, certains d’entre eux nous affectent et
laissent des traces.

Certains diront que ce texte relève de la discussion interne,
que nous hurlons avec les loups de la meute policière. Nous
affirmons que quand tout est étalé dans la presse officielle
(tant par les journaflics que via la collaboration active
de certains inculpés, membres de comités, parents,…)
cete considération devient une chimère. Par ailleurs un
“mouvement” qui ne laisse pas de place à des tentatives
d’auto-critiques et reste campé sur ses certitudes est sclérosé
et ne nous intéresse pas.

Extrait de Tout Doit Partir N°4, que vous pouvez télécharger en cliquant sur l’image ci-dessous (click droit + enregistrer la cible sous…)

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titre documents joints

Notes

[1Fin juin 2008, une perquisition internationale a lieu aux domiciles de différents membres du groupe « secours rouge ». On leur reproche la participation
à une « organisation à visée terroriste », accusation basée sur leurs liens avec le « Parti Communiste Politico-Militaire » italien, parti ayant revendiqué
plusieurs attaques. L’enquête est toujours en cours sous juridiction « terroriste » et la date du jugement, n’est toujours pas connue.

[2Appel aux fascistes, P. Togliatti, éd. Nautilus

[3Etant donné la multiplicité de ces comités, nous n’oublions pas les particularités de chacun d’entre eux. Nous parlons ici d’une tendance générale lancée
par le comité basé à Tarnac ainsi que des expériences que nous avons pu voir à l’oeuvre.

[4Pour les flics de la pensée : Nous n’attribuons pas de valeur morale au mensonge. Nous mentons sans aucun problème aux contrôleurs, aux juges, aux
flics,… et en bien d’autres situations relevant de la débrouille. Mais nous ne voulons pas mentir sur nos intentions aux personnes avec lesquelles nous
nous organisons