Non Fides - Base de données anarchistes

« O gentilshommes, la vie est courte, si nous vivons, nous vivons pour marcher sur la tête des rois. »

Accueil > Articles > Vieilleries > En revanche

En revanche

Comédie en un acte. Durée : 125 secondes.

vendredi 25 mai 2012

Lieu de l’action : la petite rue d’une ville de n’importe quel pays belligérant. Personnages : Une vraie mère à la fenêtre. Un passant. Un autre passant. Un tohu-bohu de bruits invisibles.

Le tohu-bohu de bruits invisibles. - À la Patrie, la Très Chère, rallie-toi ! Souscris des emprunts de guerre ! Adhère-y de tout ton coeur ! Souscris des emprunts de guerre ! C’est ici que sont les solides racines de ta force ! Souscris des emprunts de guerre ! Là-bas, dans le monde étranger, tu resterais seul ! Souscris des emprunts de guerre ! Tu serais un roseau chancelant, menacé par la tempête.

La vraie mère à la fenêtre. - Ô ma Patrie ! Ma chère Patrie ! Ma très, très chère Patrie ! Tu m’es véritablement devenue chère. J’avais huit fils. Je les ai mis au monde dans la douleur et le tourment, et je les ai élevés à grand-peine et avec moult efforts, afin qu’ils vivent. Ô chère Patrie ! J’avais six fils. Et oui, je les ai eus. Maintenant c’est la Patrie que les a. À jamais. Oh, ma chère Patrie ! Ô, ma chère, très chère… (elle continue à parler, sans s’interrompre, redisant sans cesse la même chose)

Premier passant. - C’est une folle.

L’autre passant. - C’est pour cela qu’elle dira la vérité. C’est pour cela qu’elle a le droit de dire la vérité.

Le premier. - Elle vous tape sur les nerfs.

L’autre. - C’est ce qu’elle dit qui vous tape sur les nerfs.

Le premier. - Ça devrait être interdit. Ou quelque chose dans ce goût-là…

L’autre. - C’est interdit. Ou quasiment. Cinq ans de camp. En France.

Le premier. - Mais ces choses-là devraient jouir de l’impunité. Il y a atteinte à la liberté de conscience. Elle a droit à l’impunité. Ne serait-ce que parce qu’elle est folle. Apparemment.

L’autre. - Apparemment. C’est le terme exact.

Le premier. - Enfin, cet invraisemblable obstacle à la circulation sera bientôt enlevé. On l’enferme demain dans une maison de fous..

L’autre. - Demain ? Pourquoi pas aujourd’hui ?

Le premier. - Aujourd’hui ? Vous ne seriez pas un traître, par hasard ? Aujourd’hui, c’est férié. On ne trouverait personne pour l’embarquer.

L’autre. - Ah, c’est férié ! Et je n’en savais rien.

Le premier (le regard menaçant et roulant les yeux). - C’est férié, monsieur, vous dis-je. Férié et jour de grande fête. On fête une grande victoire. Cent vingt mille prisonniers et six cents canons.

L’autre passant. - Et combien de morts comptons nous ? Combien de fils tués ? Combien de mères en pleurs et de veuves en deuil avons-nous ?

Le premier passant ne répond pas. Il brandit son gourdin et assène à l’autre un coup mortel. Il sait qu’il ne risque rien.

La vraie mère à la fenêtre (témoin du coup mortel, d’effroi retrouve la raison et se met à pousser des cris dans la ruelle). - Gloire à toi, ma chère Patrie ! Sois mille fois bénie ! J’avais six fils. Maintenant c’est la Patrie qui les a. Pour toujours. Sois bénie, ma chère Patrie ! Sois mille fois bénie !

Le tohu-bohu de bruits invisibles. - Quelle femme courageuse ! Souscris des emprunts de guerre ! Voilà une femme extrêmement courageuse ! Souscris des emprunts de guerre ! Chapeau bas devant cette courageuse femme ! Souscris des emprunts de guerre ! La Patrie peut être fière de posséder de pareilles femmes. Et à bon droit. Souscris des emprunts de guerre !

Ret Marut