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Épisodes des journées de Juin 1848 – Le caveau des Tuileries

Par François Pardigon (1852)

dimanche 8 octobre 2017

Claude François Pardigon, né le 14 novembre 1826 à Salons, étudiant en droit à Paris, participe à la révolution de (février) 1848 et surtout aux journée de juin, arrêté rue Saint-Jacques, emprisonné aux Tuileries, blessé place du Carrousel au cours d’un transfert, libéré en août, condamné à la déportation après la journée du 13 juin 1849. Les deux parties de ce récit ont été publiés dans le journal Le Peuple de Julles Valles en 1869, extrait du livre de Pardigon, Épisodes des journées de juin 1848, paru à Londres en 1852.


On nous menait aux Tuileries.

Aux Tuileries, pensions-nous, on trouvera de la place pour nous loger. Dans cet espoir, nous nous acheminions volontiers vers l’immense édifice. C’était dans la matinée du dimanche, 25 juin ; nous en étions à notre quatrième prison et nous avions toujours été de mal en pis.

Atroce déception ! Nous pénétrons dans un vestibule, on ouvre une première grille à gauche, nous descendons une vingtaine de marches et nous voilà en face d’une nouvelle grille donnant entrée dans un caveau. Elle roule sur ses gonds et puis, une fois refermée sur nous, nous parque dans un nouveau monde, à part de l’autre monde, dans un enfer dont ce récit ne donnera qu’une idée pâle et incomplète.

Nous sommes dans l’étroit boyau qui établit une communication souterraine entre le château des Tuileries et la terrasse du bord de l’eau.

En entrant, nous pataugeâmes dans une espèce de boue dont je ne compris pas d’abord la nature. Au bout de quelques pas, nous allâmes dans l’obscurité, car la partie du caveau qui traverse le jardin n’a pas de côté à découvert, d’où il puisse prendre de l’air et du jour, ce qui a lieu, au contraire, pour la partie supérieure qui s’étend sous la terrasse. A mesure que nous avancions, une chaleur malsaine nous frappait le visage, et quelque chose d’âcre et de pénétrant nous fatiguait les paupières et nous suffoquait à la gorge.

Nous accomplîmes enfin ce rude trajet à travers une masse compacte d’hommes à la physionomie altérée. Ces premiers moments nous furent affreux, et c’est le corps oppressé que nous touchâmes le fond du caveau, car les nouveaux venus devaient toujours passer au fond. C’était néanmoins la partie la plus saine. Les urines qui avaient détrempé cette boue dont j’ai parlé, n’y séjournaient pas ; elles suivaient la pente et allaient former vers le bas des flaques infectes où piétinaient un millier d’hommes.

Le sol était recouvert en bitume, les murs cimentés, et les eaux ne pouvant filtrer, la mare allait toujours croissant et envahissant.

La nuit vient. — Le sol, sous nos pieds, n’était qu’humide, nous étions les moins entassés, nous cherchâmes une disposition qui nous procurât un peu de repos. Rangés sur deux files contre la paroi, nous nous assîmes par terre en nous adossant au mur ; nous nous renversâmes sur le côté, tous dans le même sens, la tête de l’un sur l’épaule ou sur le flanc de l’autre ; les jambes repliées et les genoux emboîtés dans les jarrets les uns des autres. Le caveau était si étroit, que si l’un de nous allongeait ses jambes, il portait ses pieds dans la poitrine de l’homme qui était en face. En un mot, nous étions, selon une énergique expression que j’ai recueillie, couchés en chien de fusil. Il va sans dire que peu après, nous reconnûmes que nous nous étions infligé à nous-mêmes un supplice auquel nous ne pouvions échapper qu’en nous redressant sur nos jambes.

Quelle nuit ! Il en irait par moments que des masses d’hommes, brisés par des postures incommodes ou succombant debout à la fatigue, roulaient les uns sur les autres ; c’était un ébranlement général, des cris, des gémissements qui couraient d’un bout du caveau à l’autre, et l’agitaient comme une chaîne à ses deux extrémités.

Cela nous valait des menaces sauvages du haut des lucarnes ; à coups de feu on imposait silence à ces tourments intolérables. Chaque détonation était suivie d’une immobilité de tombeau. L’ordre régnait dans le caveau… comme dans un cimetière !

Par instants aussi, dans le calme général, quelques fous se lovaient, poussant d’horribles cris, expression de la terreur qui remplissait leur âme. Mes oreilles n’avaient jamais perçu de tels accents ; il y avait quelque chose qui n’était plus d’une voix humaine, et pourtant, cela vous déchirait cruellement les entrailles. Leurs discours accouplaient des idées incohérentes ou bizarres : — « On me vole ! on m’assassine ! mon portefeuille ! Eh ! donc, eh ! brigands ! brigands !! — » Ils se dressaient, ces malheureux, comme des fantômes, s’efforçant de fuir, culbutant les uns, foulant aux pieds les autres, trébuchant sur leurs genoux et galopant au milieu de tous les obstacles, « comme à travers un champ de carottes, » ainsi s’exprimait à côté de moi un ouvrier.

Non, je n’ai pas oublié ces exclamations, ces cris, avant-coureurs de quelque détonation, si bien prévue, qu’il était répondu de toutes parts dans les angoisses de l’attente : — Ce n’est pas ici ! non ! ce n’est pas ici ! ne tirez pas ! aïe ! aïe !!
Tout à coup éclatait un bruit sourd, mat, sans vibration dans ce caveau aux parois massives, bas, étroit et gorgé d’hommes. C’était un nouveau coup de fusil au tas… le plomb, fouillant dans l’ombre, savait se choisir au hasard une victime.
Combien, en écrivant ces lignes, je sens que le récit est impuissant à reproduire l’horrible réalité !!…

Quand le lever du soleil nous envoya quelques clartés par les soupiraux, il nous sembla que nos maux nous étaient enlevés ! Nous n’avions de moins que les ténèbres !

J’avais compris, durant cette nuit, qu’à un certain ordre matériel était attaché notre vie à tous. Nous étions plusieurs que le sang-froid n’avait pas abandonnés. Nous nous divisâmes la besogne. Chacun de nous s’appliqua à former des brigades de vingt hommes avec un brigadier, pour assurer à tous la distribution du pain et de l’eau, et en même temps, retenir les fous qui se multipliaient dans une progression effrayante.

Je redescendis, organisant ainsi le caveau jusque vers la grille d’entrée. C’est surtout là que des flaques profondes d’urine et d’ordures exhalaient de putrides et méphitiques émanations, bien plus nuisibles dans le reste du caveau qu’elles empoisonnaient d’une atmosphère lourde et dormante, qu’à l’endroit même, où l’air fréquemment renouvelé nous permettait de conserver nos forces, malgré un contact révoltant et une odeur insupportable.

Vers le centre, des centaines de malheureux succombaient à une asphyxie lente. Ils étaient dans un état de marasme et d’atonie dont on ne se fait pas d’idée ; ils avaient cessé d’être sensibles au présent et de se préoccuper de l’avenir, indifférents à leur propre sort. Plusieurs étaient couchés à terre et foulés, qu’on essayait vainement de relever. Leur bouche, près du sol, aspirait à longs traits l’acide carbonique que sa pesanteur y condense. Ils précipitaient leur mort.


Nous étions, en outre, tourmentés par une soif dévorante. L’eau nous manquait. Je fis signe aux gardes nationaux qui avaient leur poste de l’autre côté de la grille que je désirais leur parler. On me permit d’approcher, et je franchis, en m’éclaboussant jusqu’aux genoux du mélange infect que je traversais, un espace de quinze pas, que nous étions tenus, sous peine de mort, de laisser entre nous et la grille, fermée pourtant.

Notre position était si horrible, qu’ils en parurent un peu touchés. Un gardien du château qui se tint constamment à la grille et qui en gardait les clefs, fit toujours preuve de sentiments d’humanité dont je lui témoigne ici toute ma reconnaissance, — trop heureux d’avoir à le faire : il m’en restera tant à maudire !

Je demandai de l’eau ; on nous en accorda ; on nous donna aussi du pain, moins nécessaire que l’eau ; peu pouvaient manger. Notre ration était, pour vingt-quatre heures, une moitié de pain de munition : je ne sais si c’est le même qu’on distribue aux troupes, toujours est-il qu’il était de la plus mauvaise confection.

Le milieu du jour (lundi 26) arriva. De nouveaux prisonniers vinrent partager, en les augmentant, nos misères. Les choses en furent à ce point, qu’il nous fallut rester debout, massés les uns contre les autres, les bras collés le long des côtes ; les petits étaient littéralement étouffés. A tout instant, on poussait en avant de mains en mains, des prisonniers à moitié évanouis. Nous les exposions à l’air de la grille, et nous leur lavions les tempes et le visage avec de l’eau fraîche.

Mais voilà que par un arrêt, on nous enjoint de ne pas remuer d’un pouce, pour quelque motif que ce soit ; de faire le vide dans la projection des lucarnes, et, — je n’oserais en vérité l’écrire, tant ce me semble impossible, si ce n’était empreint dans ma mémoire en souvenirs ineffaçables — l’on nous défend de tourner, de nos places, la tête vers les soupiraux d’où nous venait un peu d’air et de lumière, toujours, toujours sous peine de mort.

On connait le parterre qui sépare comme un fossé les Tuileries du reste du jardin accessible au public. Les soupiraux qui ouvrent de ce côté sont à hauteur de poitrine.

Il faut avoir vu par ces soupiraux nos sentinelles, le cou tendu, l’œil fixe, les jambes fendues, le fusil abattu, armé et amorcé, la main gauche à la capucine et la droite à la gâchette, toujours prêts à faire feu pour un geste, un froncement de sourcil, comme sur des bêtes féroces. Il y en a qui ont eu la force et le triste courage de rester une heure entière dans cette attitude.

La situation était tendue au dernier point ; des bruits sinistres couraient dans la foule : nous allions être fusillés. La terreur envahissait toutes les âmes ; les esprits faibles ne s’appartenaient plus. Cette heure fit perdre la raison à plus de deux cents personnes. Au même instant, par une coïncidence formidable, un coup de fusil gronda dans le caveau, l’émotion fut indicible, le silence en devint trois fois plus profond, on se crut au commencement de la fin.

Le moment, en effet, paraissait approcher où douze cents hommes allaient s’affaisser misérablement sous le poids de la terreur, ou bien dans un effort désespéré, assaillir la grille et braver la mort.

Ce coup de fusil, au milieu du calme, émut jusqu’aux gardes nationaux toujours menaçants qui gardaient la grille.

— Qu’est-ce donc ? Demandèrent-ils.

Je répondis ce qu’on m’avait appris :

— C’est un pauvre fou à qui l’on vient de brûler la cervelle à bout portant.

L’infortuné, en effet, s’arrachant aux étreintes de ceux qui l’entouraient ; s’était précipité vers le soupirail comme un papillon vers la flamme. Il y avait trouvé la mort.

— Ayez pitié des fous, ajoutai-je.

— Retenez-les.

— Ils nous débordent,

— Étouffez-les… ils vous feront tous fusiller.

— Ah ! fis-je en moi-même, avant d’en venir là, nous y aurons tous passé.

Et par un singulier retour, mon esprit se reporta sur le naufrage de la Méduse ; toutes les horreurs m’en furent expliquées.

Je me retirai tristement, sans mot dire.

— Apportez le cadavre, il faut l’enlever, nous dit un officier.

Deux minutes après, deux hommes parurent, tenant, l’un par les deux pieds, l’autre par les épaules, un homme mort dont la tête presque entière semblait avoir été dévorée par un monstre. Horrible spectacle ! Il ne restait qu’une partie de l’occiput, le menton et la mâchoire supérieure. Plus de nez, plus d’yeux, plus de front, plus de crâne. On l’étendit raide dans l’espace qui nous séparait de la grille.

Les gardes nationaux ne purent sans frémir garder ce spectacle sous les yeux. On jeta sur le cadavre une toile grossière ; aucun d’eux n’osait encore porter la main, pour l’enlever, sur ce tas d’ordures et de lambeaux sanglants qui fut un homme…

François Pardigon.

[Publié dans Le Peuple, 12 & 13 février 1869.]