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L’Espagne révolutionnaire est morte

Les Thénardier à l’œuvre… (mai 1938)

jeudi 28 septembre 2017

La guerre d’Espagne donne l’occasion aux fabricants d’opinions d’emprisonner le prolétariat dans une série de formules dépassées et dangereuses. Spéculant sur ses instincts de justice sociale et ses souvenirs de juillet 36, les techniciens de la propagande le saoulent de discours humanitaires et le poussent droit au suicide.


Il est temps de parler clair, au risque de s’attirer la haine des exploiteurs de cadavres et la vindicte des délirants jusqu’au-boutistes. L’Espagne révolutionnaire est morte, les journées de mai 37 avaient sonné le glas. Côté Franco ou côté Négrin, la classe ouvrière ibérique ne possède plus une parcelle de pouvoir ; elle n’a plus que des devoirs, en premier lieu celui de se faire tuer. Pour l’encourager au sacrifice, les conseilleurs et les entraîneurs ne manquent pas, à l’intérieur comme à l’extérieur.

Au dernier plénum de la C.N.T., tenu à Barcelone, le ton fut donné par l’ex-anarchiste Garcia Oliver, aujourd’hui franc-maçon stalinisé, qui exhorta les anarchistes à la lutte : « Militantes de la C.N.T. hay de murir todos ! ».

Parmi ceux qui furent l’espoir du monde révolutionnaire, la propagande habile, souple, tactique, des leaders a permis de transformer la foi anarchiste en psychose guerrière pure et simple.

Inutile d’insister dès lors sur ce qu’est la mentalité des partis stalino-bourgeois où la trahison militaire pure et simple se complique de mamours aux masses sacrifiées et insultées dans leurs espoirs de liberté. Les hommes ne sont plus que de la matière première, au même titre que l’essence ou le ciment.

En dehors de l’Espagne, pilonnée par les bombes, la farce revêt le même caractère sinistre. On utilise le « referendum de Luchon » comme preuve de l’attachement des ex-miliciens au gouvernement de Barcelone. Mais on prend bien soin d’« oublier » l’interdiction faite aux soldats de séjourner en France, c’est-à-dire de déserter. Ce n’est pas le côté le moins tragique de cette comédie, que de voir l’exploitation de la rentrée des épaves militaires dans la fournaise catalane, jugée préférable au poteau d’exécution chez Franco.

« Des armes ! » clament les socialistes, les communistes, les syndicalistes, les anarchistes. Des armes pour la guerre entre impérialismes, pour la prolongation de la guerre, pour qu’un front supplémentaire subsiste si demain la conflagration s’étend au monde.

La levée du blocus, que la lâcheté du prolétariat français n’a pu effectuer lui-même au profit de ses frères espagnols, alors maîtres de leur destinée, est exigée avec une violence accrue en faveur du gouvernement contre-révolutionnaire de Barcelone.

Ceux qui, en mai 37, excusaient les Montseny d’avoir brisé le sursaut révolutionnaire par crainte du sang versé, sont les plus ardents à s’extasier devant les dizaines de milliers de prolétaires immolés pour la défense des Prieto, des Diaz et des Valladares.

La folie gagne les milieux jusqu’ici les plus lucides et les plus intransigeants. Le vieux militant Bertoni, un des anarchistes italiens les plus écoutés, glisse vers les solutions guerrières. Comme un mauvais présage, le signataire du manifeste des Seize — cette tache sanglante qui souilla le mouvement libertaire en 1914 — le docteur Pierrot — reparaît pour prêcher — avec finesse et intelligence, certes — la défense des démocraties.

Les militants de la Gauche révolutionnaire maintiennent le mot d’ordre de la levée du blocus, qu’aucune argutie juridique ne peut désormais séparer de l’intervention et de la guerre.

Avec une classe ouvrière ballottée entre les tendances impérialistes, ayant perdu confiance en sa force et en ses possibilités, la manœuvre subtile et les consignes manouvrières ne peuvent que précipiter la débâcle et illusionner les leaders sur la valeur d’une agitation menée dans le vide.

Avant toute chose, il faut dénoncer l’usage qui est fait de milliers de libertaires, de marxistes révolutionnaires, de sans-parti dont la foi socialiste dépassait les doctrines, tombés pour une Espagne libre et égalitaire.

Grisés, volés, roulés, les survivants des « tribus » héroïques vont mourir pour une cause qui n’est pas la leur.

L’atmosphère est telle que ceux qui veulent clamer la vérité sont qualifiés de lâches et de déserteurs. Nous serons ces lâches et ces déserteurs — il en est qui fuient la guerre espagnole et qui viennent crier, eux aussi, la vérité.

Vérité négative, impuissante, pessimiste, mais vérité nue et cruelle que nous clamerons face à tous ceux qui vivent de la guerre « antifasciste ».

Associer le sacrifice des révolutionnaires à la défense de Négrin et de la démocratie bourgeoise serait briser l’espoir de leur résurrection dans les luttes qui viendront.

Nous avons conscience de pouvoir dire au nom de ceux qui tombèrent en miliciens de la révolution sociale : « Ce n’est pas pour cela qu’ils sont morts » et d’interdire aux clowns de la sociale de détrousser leurs cadavres.

[Editorial de Révision n°4, mai 1938.]