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« O gentilshommes, la vie est courte, si nous vivons, nous vivons pour marcher sur la tête des rois. »

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Et après, que nous reste-t-il ?

jeudi 20 décembre 2018

C’est un réveil qui sonne à intervalle régulier, depuis des dizaines d’années, et toujours dans le même but. C’est une alarme réglée par une sphère qui me dépasse, pour dresser « ma sphère » privée, ma vie, ma pensée. Déjà enfant, j’entendais souvent ce signal habituel qui signifiait : « attention dés maintenant tu ne te lèvera que pour ça ! ». Le bip retentissait, aussi prévenant qu’un mot d’amour : « Alors ma petite, quel travail veux tu faire plus tard ? » me demandait-on.

Quelques années passèrent et ce fut un double bip, un signal récurant qui se réenclenche même quand vous l’arrêtez, histoire de mieux vous réveiller : « Alors qu’est ce que tu veux faire de ta vie ? », la nuance était subtile mais elle suffisait à soulever la question sous jacente : « Quel travail veux tu être ? » puisque travail = vie. C’était donc ça qu’il fallait comprendre de toutes ces années de dressage au réveil matinal (et/ou mental). Ce fut la révélation.

Mais oui, enfin, me disait on, avec le travail, on a un rôle, une fonction à jouer au sein de l’organisation sociale, on « gagne sa vie » et puis, plus on travaille, plus on gagne bien sa vie ! La vie elle se gagne, au prix de nombreux efforts ! Il fallait l’intégrer ! Un bon travail = une bonne vie. L’équation parfaite d’une société où l’on glorifie théoriquement le travail, où on le dresse en valeur, en condition même de la cohésion sociale. Alors oui, en effet, le réveil est la plus grande invention, dans le meilleur des mondes.

Et pourtant, si je tend l’oreille, j’entends chuchoter aux arrêts de bus, dans la rue, au supermarché, partout, des petites phrases telles que : « vivement les vacances ! Marre de ce boulot ! j’suis crevé, j’en peux plus ! ». Une rumeur s’échappe de tous les recoins de la société, la rumeur silencieuse et timide qui porte en elle ce vieux rêve d’une vie sans travail, d’une vie, sans labeur et sans contrainte. Oui, mais quoi ? Quoi à la place du travail ? me dira-t on. Sommes nous au moins capable de penser la vie sans le travail… ?

En effet, tant d’années de conditionnement n’auront pas servi à rien. Car malgré notre épuisement, notre lassitude, nous ne pouvons plus penser notre vie sans travail. Alors on se rattache à ce qui nous reste et on continue…On continue à se lever quand le réveil sonne…
Finalement, que nous resterait-il si on nous l’enlevait ? Pourquoi se lèverait-on le matin ?

Pour rien ! Penser sa vie comme une œuvre, penser sa vie comme une création, comme un voyage…ou tant d’autres manières de la penser, ceci semble impossible (même si au fond on le souhaite plus que tout) dans une société qui nous empêche de penser par soi même, dans une société où je ne peux pas me réveiller toute seule, quand je veux et surtout pour faire ce que je veux. Voila le drame d’une société enchaînée malgré elle au réveil matinal du travailleur.

Aspirine.
In Non Fides, n°1, juin 2008.