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Être ou paraître anarchiste ?

Par Giuseppe Ciancabilla (1899)

mardi 4 décembre 2018

Il se passe le contraire de ce qui devrait arriver. Pour la plupart, être anarchiste est un problème de forme ; pour une minorité, pour très peu seulement c’est une question de substance. La forme, l’apparence : voilà l’éternelle imposture qui nous fait dévier du juste chemin de la vérité et nous traîne, dans une agréable illusion, vers les sentiers faciles des satisfactions momentanées.

La préoccupation de la forme est ce qui retarde le jour de l’avènement de la pensée (anarchiste) [initial. « Idea, » ndt] ; la tendance à présenter cette pauvre Pensée sous l’aspect flatteur et charmeur d’un beau petit homme paré et bien en place, qui sait complimenter tout le monde, qui ne choque personne, qui veut concilier les esprits les plus contraires, c’est une tendance que j’appellerais de bonnes intentions, mais qui en pratique se trouve nuisible et négative.

Comme en littérature les proxénètes de la forme noient de solides principes dans une mièvre indigeste, comme la plastique, la préoccupation de finir les contours selon la précision symétrique détruit la ligne forte et expressive de l’audacieuse conception artistique, de la même manière que dans le mouvement libertaire, la préoccupation pour la forme et l’apparence détruit la vigueur [initial. « virilità  », ndt] âpre et rude, soit, il me convient d’ouvrir un chemin, vers l’Idéal.

Il y a entre nous un défaut d’esthétisme : celui de vouloir rendre beau à tout prix ce qui aux yeux, voilés par les préjugés des profanes, semble heurter les conceptions conventionnelles de la vie sociale d’aujourd’hui. Et cette manie esthétique nous fait minimiser, rogner, retoucher, réarranger, amincir l’apparence plastique gigantesque de la pensée qui, neuve, vierge, robuste, va de l’avant, en balayant les obstacles sur la route – mais ne souffre pas des minauderies des adorateurs raffinés, qui la voudraient poudrée et embellie, pour le plaisir de tous.

Et ainsi naturellement se pose la question d’être ou de paraître anarchistes. Bien entendu je ne mets pas du tout en discussion la question de la bonne ou mauvaise foi. Je parle au contraire des cas d’ailleurs les plus typiques de (très) bonne foi.

Pour moi la bifurcation des deux tendances se sépare dans ce dilemme : être anarchique pour soi ou l’être pour les autres. Il pourra sembler pour certains que je fasse des paradoxes, que je veuille me perdre dans l’absurde et dans l’étrange par caprice de singularité.

Et pourtant ce dilemme est pour moi si clair, si précis, si distinctement gravé dans ma tête, qu’il me semble qu’il doive être saisis par tous et aisément accepté.

En effet je crois que pour « être » anarchiste, nous devons surtout l’être pour nous-mêmes. Quand chez l’individu s’est développé le besoin de fonctionner physiologiquement et psychologiquement dans un environnement libre, sans contraintes, sans obstacles à toutes ses potentialités propres. Quand dans l’individu le concept de vie libertaire devient si enraciné dans son être jusqu’à le contraindre à se rebeller contre toutes les formes imposées et conventionnelles de la vie sociale et individuelle d’aujourd’hui, il est alors anarchiste pour lui-même, par un besoin puissant de son être, qui se sent étouffer dans le milieu actuel, il cherche à rompre les barrières qui l’empêchent de plonger dans sa nouvelle vie, où il sait trouver de l’air, de la lumière, du soleil, un idéal – le bonheur finalement.

On objectera : mais cet individu agira pour lui-même, et donc de manière inadéquate pour réaliser son but ; il négligera ceux qui peuvent, ou mieux doivent l’aider à vaincre.

Ce n’est pas vrai. Justement parce qu’il veut se battre, l’individu, par un besoin naturel, sera contraint à attirer les autres dans l’orbite de son action et de sa théorie ; il cherchera à les convaincre, à leur donner l’énergie qui abonde dans son être, de les pousser à l’action. Seulement sa propagande, justement parce que subjective, sera naturelle, sincère, elle sera la vraie manifestation de ses conceptions individuelles spontanées, et ne sera façonnée sur aucun schéma imposé et suggéré par quelques personnes influentes. Ce sera finalement le produit logique de ses idées intellectuelles et morales. Ceux qu’un tel individu aura attiré seront des individus, comme lui, qui pourront affirmer avec force le principe spécifique de leur individualité. Ce seront des individus distincts qui lutteront, en se retrouvant spontanément et nécessairement dans la lutte, sans se perdre, par manque d’approche qui leur est propre, dans la masse incolore et sans forme des disciples en manque d’idéal, disciplinés dans les différentes formes d’organisation.

L’individu qui est anarchiste pour lui-même l’est nécessairement pour les autres ; mais il est de manière subjective, dans la mesure où cela lui convient à lui-même. L’individu au contraire qui est anarchiste pour les autres, dans la majeure partie des cas paraît, mais ne l’est pas en substance. Ce dernier est l’individu qui se préoccupe de vendre à un beau public un maximum de ses produits. Sa propagande est somme toute objective, parce qu’il n’a pas besoin de son être, mais c’est la fixation de qui vit pour avoir derrière lui une ribambelle de personnes convaincues par sa Pensée. Pour cela il est contraint de présenter ces idées sous l’aspect le plus séduisant, s’accommodant aux exigences de son public, en diluant ce qu’il peut sembler âpre et difficile à concevoir, en l’adaptant à toutes les exigences curieuses de ceux qui veulent savoir, veulent prévoir, et veulent, avant de démolir, reconstruire idéalement le futur.

La pensée vient ainsi en dehors de cette propagande arrangée à toutes les sauces et à tous les arrangements – parce qu’on doit s’adapter à tous les goûts ; et celui qui fait de la propagande pour être entouré de sympathisants plus ou moins convaincus, sans entendre le besoin d’agir pour soi-même, doit justement s’adapter aux goûts des autres, pourvu qu’il ait la satisfaction de la rendre plaisante et bien admise. Outre la propagande théorique, il y a aussi la propagande sur l’action continue des deux individus. L’anarchiste pour lui-même tentera, s’efforcera de vivre dès à présent de la manière la plus libertaire possible : cet état permanent de rébellion contre tous les obstacles, les présupposés et les conventions de la vie d’aujourd’hui sont pour lui une nécessité, une impulsion naturelle de ses fonctions organiques. L’anarchiste pour les autres ne se préoccupera pas, par contre, de cet exemple vivant de la réalisation pratique de l’idéal, puisque celui-ci n’a pas d’individualité propre, ayant dispersé dans les infinies adaptations de la propagande objective chaque atome de son caractère particulier.

Ce sont ces idées exprimées ici tant bien que mal le fruit de réflexions que je voudrai voir s’élaborer aussi dans l’esprit des compagnons. C’est un problème qui peut sembler Byzantin, qui fera hurler de nombreux suiveurs de la propagande objective et centralisatrice, qui finalement semblera, comme j’ai déjà dit, paradoxale, mais pour moi c’est un problème de vie ou de mort, celui d’être ou de paraître anarchistes.

Giuseppe Ciancabilla,
In La Question Sociale, Année V, n. 93, 7 janvier 1899.

[Traduction libre reprise de Cracher dans la soupe.]


Ndt. : Les guillemets et les parenthèses sont de la traduction. Certains mots ont été remplacée par des synonymes ou termes projetant la même idée afin de traduire le texte de manière plus actuelle ou correcte (tout en cherchant à ne pas s’éloigner du sens voulu par l’auteur).