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« O gentilshommes, la vie est courte, si nous vivons, nous vivons pour marcher sur la tête des rois. »

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Faire violence ?

Par Maria Desmers (Février 2020)

jeudi 6 février 2020

« L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente
 »

Guillaume Apollinaire, Le Pont Mirabeau.
« Ce qui est contraire est utile ;
ce qui lutte forme la plus belle harmonie ;
tout se fait par discorde
 »
Héraclite.
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La violence ? On est CONTRE. C’est normal. Peace and Love, on est pour l’amour et la paix. Le paradis et l’âge d’or, c’est sans violence, sans cri, sans coups, sans douleurs, pas un mot plus haut que l’autre, tout blanc, tout calme, pas trop de volupté non plus sinon on ne sait pas où ça pourrait nous mener. La violence, c’est le chaos et la barbarie des origines, ensuite est venue la parole, la logique, la raison, la justice, le contrat social, le respect et la morale. La violence, c’est le désordre, la loi du plus fort. On la dénonce, on la condamne. Elle est injuste et pas démocratique. C’est un terme immédiatement accusatoire : ce qui est violent est toujours trop violent. On rêve d’un monde sans elle, on a même déjà des techniques pour s’en prémunir, elle est irresponsable, irrationnelle et dangereuse. On la présuppose comme toujours possible dès qu’il y a de l’inconnu, l’inconnu c’est le danger d’une violence possible, et on n’en fait jamais trop pour s’en défendre. La violence, d’ailleurs, c’est pathologique, c’est le chaos intérieur, c’est le risque de la folie. La violence, c’est pulsionnel, ça s’éduque et ça se maîtrise sinon ça se soigne ou ça s’enferme, ça se réprime ou ça se castre. Mais, heureusement, on a de quoi la traiter, et le mieux, c’est d’en traquer les premiers signes dès la petite enfance.
Et comme ça, on généralise la peur, on rend la sécurité et la répression incontournables, vitales, voire désirables, et on maintient l’ordre.

Du coup, la violence, on est POUR. Fuck la police et la politesse, «  le conflit est père de toute chose », c’est la destruction de ce monde qui est une perspective désirable, et détruire, ce serait d’un aveuglement ou d’une hypocrisie sans borne que de considérer que ce n’est pas violent. D’ailleurs les discours sur la non-violence ne sont là que pour empêcher tout bouleversement d’advenir, pour maintenir l’existant en l’état. Et pour le transformer, l’existant, il va bien falloir lui faire violence.Vive la violence, donc. C’est simple, c’est vrai, ça marche, la plupart du temps : l’émancipation fait violence à l’ordre et au pouvoir qui le maintient. Refuser « LA violence » à l’orée de toute pensée ou de toute pratique, c’est refuser que quoi que soit ne change véritablement, et même conjurer que quoi que ce soit ne puisse véritablement changer.

Mais toujours ça dissone, et le pas qui a été fait est suivi d’un recul qui nous replonge dans la reproduction des solutions que ce monde propose : la violence, on est pour, mais la vraie violence, c’est l’État et la police, les fins de mois impossible, la misère, la domination familiale, scolaire, sociale, c’est pas nous. Et voilà la violence qui a besoin de se légitimer par le fait qu’elle répond à une violence plus grande. Vouloir la violence, c’est à nouveau un problème. Et puis la violence, on est pour, mais pas entre nous, pour sûr. C’est vrai qu’on ne rêve pas de se taper dessus pour un oui ou pour un non et que le plus fort règne. Et nous aussi on développe des techniques et un savoir faire de la pacification, en AG, en famille, entre amis. C’est à n’y plus rien comprendre.

Peut-être faut-il, pour sortir de là, faire un pas de côté (en restant prêt à replonger dans la tourmente dès que c’est nécessaire). Et constater que « LA violence » est une abstraction qui n’a pas de sens, et qui recouvre des réalités tellement hétérogènes les unes aux autres que l’employer est toujours une fausse évidence. Pas de sens ? Pas si sûr. LA violence, c’est d’abord ce qui empêche l’ordre de se maintenir, c’est une variété de situations regroupées dans le but de justifier leur pacification et ses moyens… y compris d’une extrême violence. C’est une simplification confortable pour faire croire à une entente sociale en vérité complètement fissurée. C’est le nom de ce qui fait peur et qu’on se donne la légitimité de conjurer par tous les moyens. On ne peut pas être « contre LA violence », sauf à accepter d’être pieds et poings liés du côté de l’ordre et de la paix… de l’État et du Capital. Être « pour LA violence » ne fait sens que dans une opposition (saine et nécessaire, mais limitée par sa nature réactive) au discours précédent.
Hors d’une réponse à la gestion pacificatrice de l’État, il est clair qu’être honnêtement conséquent dans l’absolutisation de la violence, ou de la non-violence d’ailleurs, sont deux postures également intenables, l’une comme l’autre, égales dans leur nihilisme. Dans les deux cas on n’en a plus rien à faire du monde et des autres, se revendiquer de l’une comme de l’autre est toujours une rodomontade.
Et pourtant, jour après jour, on est sommé de le faire, parce que ce monde le veut à toute force.

N’étant plus du tout des fils et filles des âges farouches confrontés à la violence brute des phénomènes telluriques et des grosses bêtes préhistoriques, mais bien des enfants civilisés par des siècles de rationalité et assagis par la démocratie (avec en plus des parents de gauche pour certains…), c’est plutôt à la pacification que nous avons à nous confronter. Alors évidemment, on sera l’enfant trop violent pour ses parents ou pour l’école, le casseur en manif, l’esclave qui frappe son maître, la victime qui tue son bourreau. Toutes les violences ne se valent pas, mais toutes les pacifications sont des entreprises de domination et de maintien de l’ordre, que nous subissons et dont nous payons le prix. Et nous savons bien que tout ce qui se fera pour s’y opposer s’appellera « violence ».

Ce sont les situations concrètes qui nous imposent de nous déterminer par rapport à une notion forgée contre nous par le pouvoir, surtout dans sa forme démocratique. La paix sociale demande qu’on sépare « les casseurs » des manifestants de bonne volonté, parce que les premiers sont violents ? Nous serons les violents, les casseurs, car en tout état de cause nous sommes ce qui vient bouleverser cet ordre. Et là, pas de doute, pas de questionnement, on est du côté de ce que l’ordre appelle « LA violence », on est contre l’entreprise de notre pacification. Mais ne nous y trompons pas et sachons que cette catégorie est celle de l’ennemi dans laquelle nous aurions tort de nous laisser encager, pas plus que nous ne nous encagerons nous-mêmes dans des entreprises de pacification interne et de contractualisation, en reproduisant cette fausse opposition entre violence et non-violence qui ne sont que les deux face d’une même pièce répressive.

Car vers chez nous (au sens très large, disons du côté des anti-autoritaires…) aussi le refus de « LA violence » sert sans conteste à pacifier, éviter les conflits, gérer, voire gouverner de petits royaumes, à agir une autorité qui se représente comme légitimement incontestable, et peut sans autre forme de procès (ou avec des procès autogérés, et sans place pour la défense, en prime…) réprimer autoritairement ce qui la conteste. L’incohérence est parfois alors poussée à son comble : il n’est pas rare de voir certains fantasmer l’autonomie et ses barres de fer ou l’attaque diffuse de la propriété et des personnes, tout en excluant ceux qui leurs déplaisent parce qu’ils ont mal parlé ou ne disent pas bonjour, ou bien vanter le fait que les conflits doivent se résoudre sans médiation tout en ameutant le ban et l’arrière-ban dès que quelqu’un d’autre qu’eux et leurs proches s’avise de ne pas se laisser faire. Tous les ordres, des plus petits aux plus grands, et même les ordres à prétention subversives, se plaignent de la violence de ceux qui les contredisent, et utilisent des procédés violents pour les réduire au silence ou à l’invisibilité. La question est toujours de comprendre qui fait violence à qui et pourquoi. Et puis d’identifier tous ces dispositifs qu’on met en place en famille, entre amis, entre compagnons et camarades, en soi-même aussi, et peut-être déconstruire ce qui les rend si nécessaires, pour ceux du moins qui ne sont là que pour maintenir un ordre, conjurer une peur de l’inconnu ou exclure de l’indésirable. Et du coup, peut-être, construire un peu plus d’autonomie théorique et pratique, et moins d’autorité.

On pourrait en tout cas constater qu’autour de cette notion règne une certaine complexité. Sur le moment, dans la réalité d’une situation, il n’est pas compliqué de voir ce qui va dans le sens de la répression et ce qui s’y oppose. Mais ce n’est pas en alignant des poncifs sur-théorisés à propos de la question de LA violence, ni en énonçant des monceaux de principes à son sujet qu’on pourra établir des lignes de conduites ou de pensée. Voila une question, et pas des moindres, au sujet de laquelle chercher des prêts-à-penser idéologiques pour slogantiser ensuite d’une seule voix ne mène à rien d’autre qu’à se noyer dans l’incohérence en reconduisant sans y prendre garde ce justement contre quoi on lutte, perdant en chemin toute puissance.

Ce qui reste certain, c’est que le maintien de la paix se fait contre nous.

A bas la paix ! Contre tous les paradis pacifiés !

Février 2020,
Maria Desmers.

[Ce texte est une contribution à la discussion proposée aux Fleurs Arctiques intitulée « Les comportements violents seront sévèrement réprimés » prévue le 7 février 2020.]