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Faut-il conqué­rir les syndicats ou les détruire ?

(1929)

samedi 4 juillet 2015

Dans le siècle passé, au début du mou­ve­ment de la clas­se ouvrière, Karl Marx fut porté à con­s­idérer dans les or­ga­nis­mes syn­di­caux, les for­mes par les­quel­les la lutte de clas­se avait abou­ti à une lutte po­li­tique et révo­lu­ti­onn­ai­re. Les expéri­en­ces du ch­ar­tis­me en par­ti­cu­lier cont­ri­buèrent à étayer his­to­ri­que­ment l’opi­ni­on de Marx suiv­ant laquel­le les syn­di­cats, école du so­cia­lis­me, se­rai­ent l’arène de la Révo­lu­ti­on. Ce ju­ge­ment ne peut pas être con­damné si l’on con­s­idère la période his­to­ri­que, où il fut for­mulé. Mais si l’on se re­por­te à l’époque ac­tu­el­le, il faut cons­ta­ter que les syn­di­ca­lis­tes ont in­di­g­ne­ment spéculé sur l’an­ci­en­ne opi­ni­on de Karl Marx, pour at­tri­buer aux for­mes syn­di­ca­les l’ex­clu­si­vité du rôle révo­lu­ti­onn­ai­re. C’est un fait généra­le­ment ignoré en Fran­ce et en Ita­lie, que Marx, en ob­ser­va­teur scru­pu­leux du déve­lop­pe­ment de la lutte des clas­ses, et en ad­ver­sai­re in­las­sa­ble de toute con­clu­si­on dog­ma­tique n’a nul­le­ment manqué de réviser son point de vue à la lumière de l’expéri­ence his­to­ri­que. Il se ren­dit comp­te que les syn­di­cats enlisés dans les sa­bles de la résis­tan­ce éco­no­mi­que n’étai­ent plus les or­ga­nes na­tu­rels de la lutte de clas­se, comme l’af­fir­ment en­core les épi­go­nes de l’école léni­nis­te, (Trots­kis­tes, Bordi­gu­is­tes, Brand­le­ris­tes, etc.) mais que leur fonc­tion se li­mitait à résis­ter à la ten­dance des ca­pi­ta­lis­tes de réduire au mi­ni­mum pos­si­ble les frais d’exis­tence du ca­pi­ta­lis­me.

Il est avéré que cette résis­tan­ce des syn­di­cats ne sau­rait ame­ner au­cu­ne amélio­ra­ti­on réelle et générale dans la si­tua­ti­on ouvrière. La lutte éco­no­mi­que dans les li­mi­tes de la société ca­pi­ta­lis­te ne per­met­trait à l’ou­vri­er que de perpétuer sa vie d’es­cla­va­ge lors même que les cri­ses de chômage ne vi­en­d­rai­ent pas en­le­ver à de lar­ges mas­ses leurs mo­y­ens d’exis­tence.
D’autre part Marx re­mar­qua que les syn­di­cats man­quai­ent au rôle d’édu­ca­teurs révo­lu­ti­onn­ai­res du proléta­ri­at. Et c’était là, pour lui, l’élément es­sen­ti­el de déve­lop­pe­ment de la lutte de clas­se vers la vic­toire du so­cia­lis­me. Il va de soi qu’aucun révo­lu­ti­onn­ai­re ne sau­rait perd­re de vue le point de vue fon­da­men­tal qui con­ti­ent en soi la libéra­ti­on du proléta­ri­at et de la société toute entière. Ce que Marx ne pou­vait en­core voir, c’est la fin des or­ga­ni­sa­ti­ons syn­di­ca­les dans le ma­rais de la col­la­bo­ra­ti­on de clas­se. C’est ce que nous avons vu pen­dant et après la gu­er­re.

Après la gu­er­re mon­dia­le et la révo­lu­ti­on russe, deux ten­dances se trouvèrent en face dans le mou­ve­ment com­mu­nis­te, deux ten­dances qui don­naient au problème syn­di­cal des so­lu­ti­ons complète­ment différen­tes. Les uns, les Léni­nis­tes, préco­ni­sai­ent la néces­sité de conquérir les syn­di­cats, c’est- à- dire de rem­pla­cer les chefs réfor­mis­tes par des chefs com­mu­nis­tes, ou bien de révo­lu­ti­on­ner les syn­di­cats réfor­mis­tes. Les au­tres, extrémis­tes d’Al­le­ma­gne, tri­bu­nis­tes de Hol­lan­de, préco­ni­sai­ent la de­struc­tion des syn­di­cats. Aux syn­di­cats, comme in­stru­ments de lutte di­rec­te de la clas­se proléta­ri­en­ne, étai­ent opposés les con­seils révo­lu­ti­onn­ai­res sur­gis spon­tanément en Al­le­ma­gne au cours des mou­ve­ments in­sur­rec­tion­nels de 1918- 1919.

Il va de soi que ces deux ten­dances ne se ma­ni­festai­ent pas sans degrés in­termédiai­res. Il y avait en­core des éléments soit com­mu­nis­tes, soit syn­di­ca­lis­tes qui préco­ni­sai­ent la sor­tie des syn­di­cats réfor­mis­tes, pour for­mer des syn­di­cats révo­lu­ti­onn­ai­res. Il faut re­mar­quer que le léni­nis­me avait déjà rendu comp­te, sur­tout pen­dant la gu­er­re, de la na­tu­re cont­re-​ révo­lu­ti­onn­ai­re des syn­di­cats et de la na­tu­re bour­geoi­se de leur bu­reaucra­tis­me. Il est bien étran­ge que cette étude ne l’ait pas poussé sur des po­si­ti­ons ra­di­ca­les. C’est qu’en 1920 l’école léni­nis­te a senti le be­so­in de cap­ter la sym­pa­thie des mas­ses et c’est ainsi qu’elle a amené le mou­ve­ment révo­lu­ti­onn­ai­re dans le cer­cle vicieux de la conquête des syn­di­cats. En fait, la théorie d’après laquel­le les syn­di­cats se­rai­ent les or­ga­nes na­tu­rels du proléta­ri­at n’avait au­cu­ne ju­s­ti­fi­ca­ti­on his­to­ri­que. Si même ces or­ga­nes avai­ent été tels dans leur ori­gi­ne, ils avai­ent donné déjà la preu­ve de leur dégénéres­cence pen­dant et après la gu­er­re. Ils n’étai­ent plus seu­le­ment des or­ga­nes non- révo­lu­ti­onn­ai­res, ainsi que Marx les avai­ent définis, ils étai­ent aussi des or­ga­nes qui avai­ent mené à la col­la­bo­ra­ti­on de clas­se, à la vic­toire des forces cont­re-​ révo­lu­ti­onn­ai­res. Et ce n’est pas sans déplai­sir que nous li­sons dans le dis­cours de Bordi­ga au 2ème congrès du Kom­in­tern sur la ques­ti­on par­le­men­taire que « le syn­di­cat même quand il est cor­ro­mpu reste tou­jours un cent­re ou­vri­er ! ». Cette af­fir­ma­ti­on est si en­fan­ti­ne, que n’im­por­te qui peut en sai­sir 1’évi­den­te in­conséquence. Bordi­ga, qui veut légi­ti­mer la théorie de la conquête léni­nis­te, légi­ti­me la pos­si­bi­lité de cette conquête même par les or­ga­nes syn­di­caux réac­tionn­ai­res, même par les cor­po­ra­ti­ons fa­scis­tes. Cette manière d’en­vi­sa­ger le problème syn­di­cal est d’ail­leurs abs­trai­te et an­ti-​his­to­ri­que. Si les syn­di­cats sont cor­ro­mpus, ce n’est pas cer­tes à cause de l’exis­tence du réfor­mis­me. Le réfor­mis­me est au con­trai­re un pro­du­it de l’évo­lu­ti­on des syn­di­cats dans le sens cont­re-​révo­lu­ti­onn­ai­re. Le révi­si­onnis­me en Al­le­ma­gne se déve­lop­pe dans la so­ci­al-​ démocra­tie et la do­mi­ne, mais il a ses ra­ci­nes, sa force dans les syn­di­cats. La théorie de la conquête, qui admet la régénéres­cence syn­di­ca­le, part évi­dem­ment du point de vue que des forces extéri­eu­res ont cor­ro­mpu les or­ga­nis­mes de la résis­tan­ce proléta­ri­en­ne et qu’il faut les chasser pour mett­re à leur place des forces révo­lu­ti­onn­ai­res. Si on part de ce point de vue, que la cor­rup­ti­on syn­di­ca­le comme phénomène his­to­ri­que trou­ve sa rai­son d’être dans la na­tu­re du syn­di­cat, il ne peut être ques­ti­on de vou­loir con­ci­lier les nou­vel­les for­mes révo­lu­ti­onn­ai­res avec les vi­eil­les for­mes surannées cor­ro­mpu­es de la lutte de clas­se. Ce­pen­dant les élites po­li­ti­ques révo­lu­ti­onn­ai­res, dont l’em­bryon se trou­vait déjà dans la so­ci­al-​ démocra­tie in­ter­na­tio­na­le avant et pen­dant la gu­er­re et qui se ma­ni­festèrent dans les noyaux et par­tis com­mu­nis­tes de l’immédiat après- gu­er­re sont, d’après la théorie de la conquête, les or­ga­nes sur­gis pour révo­lu­ti­on­ner les mas­ses dans le vieil or­ga­nis­me syn­di­cal. Mais on va plus loin ! Les con­seils d’usi­nes, qui ne sont pas le pro­du­it d’une ac­tion de conquête des mas­ses, les con­seils d’usine qui se formèrent sur­tout en Al­le­ma­gne après la gu­er­re et qui ent­rent dans leur forme et ac­tivité révo­lu­ti­onn­ai­re en con­flit avec les syn­di­cats n’ont au­cu­ne im­port­an­ce pour les théori­ci­ens de la théorie de la conquête. En effet la théorie de la conquête, en s’aveug­lant sur le con­flit entre les syn­di­cats et les con­seils, a ravalé ces der­niers au ni­veau d’or­ga­nes légalisés, sub­or­donnés à la ligne cont­re-​ révo­lu­ti­onn­ai­re de la CGT al­le­man­de. Ainsi la na­tu­re an­ti-​dialec­tique de la conquête se dégage de l’expéri­ence his­to­ri­que du mou­ve­ment al­le­mand. Elle nie le con­flit entre les con­seils révo­lu­ti­onn­ai­res et les syn­di­cats, c’est-à-dire entre les forces proléta­ri­en­nes à l’usine et la bu­reaucra­tie syn­di­ca­le. Elle prétend d’em­ploy­er les nou­vel­les forces po­li­ti­ques pour régénérer les syn­di­cats ; mais toute l’ac­tivité des conquérants n’empêche pas ces for­mes à régénérer de se cor­ro­mp­re de plus en plus. Elle n’empêche pas l’ap­p­li­ca­ti­on de l’ar­bi­tra­ge ob­li­ga­toire : bien mieux les forces de la conquête sont obligées de manœuvrer dans le mi­lieu de la col­la­bo­ra­ti­on de clas­se. Le léni­nis­me qui s’est flatté tou­jours d’être sur­tout sur le ter­rain de la de­struc­tion de l’Etat n’a pas com­pris que les or­ga­nes cor­ro­mpus étai­ent aussi à détrui­re. Vis- à- vis des syn­di­cats il s’est ma­ni­festé to­ta­le­ment réfor­mis­te, sinon réac­tionn­ai­re. L’ac­tivité révo­lu­ti­onn­ai­re des élites po­li­ti­ques du proléta­ri­at ne dev­rait ja­mais les mett­re en tra­vers du pro­ces­sus his­to­ri­que, ne dev­rait ja­mais con­sis­ter à ca­cher les con­flits et à prétendre les résoud­re par un système de stratégie à re­bours. La fail­li­te de cette stratégie léni­ni­en­ne nous paraît au­jourd’hui in­con­tes­ta­ble. Per­son­ne ne sau­rait le nier si on con­s­idère les résul­tats que nous ven­ons de sou­li­gner. Et c’est le com­ble de l’in­conséquence, lors­que les conquérants s’ac­cro­chent en­core comme à une plan­che de sau­ve­ta­ge à cette théorie que l’expéri­ence his­to­ri­que a défi­ni­ti­ve­ment con­damnée. On ne con­quiert pas les or­ga­ni­sa­ti­ons cor­ro­mpu­es, on les détruit. L’extrémisme in­fan­ti­le, cont­re qui le léni­nis­me, en­har­di par ces succès tem­por­ai­res, di­ri­ge en 1920 les traits de son iro­nie, ne se lais­sa pas ébran­ler dans sa théorie de la de­struc­tion par la vague d’ent­housi­as­me qui, à ce mo­ment-​ là, aveug­la l’es­prit de bien des révo­lu­ti­onn­ai­res. Ce n’était pas là une théorie abs­trai­te et anti- dialec­tique, qui vou­lait ap­p­li­quer à l’his­toire des systèmes an­od­ins. Le léni­nis­me, à tra­vers la gran­de dif­fu­si­on de ses théories, de ses con­cep­ti­ons, a réussi à répand­re une ca­ri­ca­tu­re de l’extrémisme. Et Bordi­ga lui- même cont­ri­bue à défi­gu­rer l’extrémisme, lors­que dans son dis­cours au IIème congrès du Kom­in­tern il l’as­si­mi­le au syn­di­ca­lis­me. Or la théorie « de­struc­tive » de l’extrémisme est jus­te­ment an­ti­syn­di­ca­lis­te. Le syn­di­ca­lis­me idéalise les for­mes syn­di­ca­les, il voit en elles éter­nel­le­ment le re­nou­vel­le­ment des forces révo­lu­ti­onn­ai­res. Dans le syn­di­cat le so­cia­lis­me att­eint son but, ses for­mes par­fai­tes.

En résumé pour cette théorie le syn­di­cat est la seule forme, la forme éter­nel­le, qui ra­jeu­nit tou­jours dans la lutte de clas­se. Le syn­di­ca­lis­me iden­ti­fie ainsi la lutte des clas­ses avec le syn­di­cat, Et en cela, il ne se­rait pas bien loin du léni­nis­me, si la ques­ti­on du parti n’était pas là pour les séparer.

Le ra­di­ca­lis­me ou extrémisme se ren­dit comp­te des mo­di­fi­ca­ti­ons que le pro­ces­sus his­to­ri­que a ap­portées aux for­mes de la lutte de clas­se. Il voit bien que ce qui est cor­ro­mpu ne pour­ra ja­mais être guéri. Il est le pro­du­it des expéri­en­ces de l’his­toire de la lutte des clas­ses en Al­le­ma­gne ; il est une force vi­van­te qui res­sort du déve­lop­pe­ment de la révo­lu­ti­on. Ce n’est pas une théorie abs­trai­te, comme le syn­di­ca­lis­me, ce n’est pas un ana­chro­nis­me dans la révo­lu­ti­on proléta­ri­en­ne de l’Eu­ro­pe oc­ci­den­ta­le, comme le léni­nis­me. En Al­le­ma­gne le révi­si­onnis­me avait préconisé la col­la­bo­ra­ti­on de clas­se, et ayant ses ra­ci­nes dans les or­ga­ni­sa­ti­ons syn­di­ca­les, avait en­vahi tous les mi­lieux so­ci­al-​démocra­tes. La gu­er­re éclatée, le révi­si­onnis­me triom­phe. La bu­reaucra­tie syn­di­ca­le, l’aristo­cra­tie ouvrière avait déjà in­fecté la so­ci­al-​ démocra­tie et les syn­di­cats. Elles étai­ent le pro­du­it du déve­lop­pe­ment ca­pi­ta­lis­te et en même temps des for­mes pu­re­ment éco­no­mi­ques que la lutte de clas­se avait assumées. Ces for­mes pu­re­ment éco­no­mi­ques de lutte pour les re­ven­di­ca­ti­ons par­ti­el­les avai­ent ali­menté au sein de la clas­se ouvrière le so­ci­al-​ chau­vi­nis­me, la croyan­ce que les amélio­ra­ti­ons du proléta­ri­at étai­ent pos­si­bles sous le régime ca­pi­ta­lis­te. Il va de soi que ce préjugé me­nait les ou­vriers à cro­ire que leur bien- être ten­ait sur­tout à la suprématie de leur pa­trie ca­pi­ta­lis­te (ce préjugé est en­core au­jourd’hui très répandu parmi les ou­vriers français). Ainsi la lutte pour les mo­y­ens d’exis­tence avait dans ses for­mes syn­di­ca­les mené sur le seuil de la col­la­bo­ra­ti­on de clas­se. La gu­er­re intégra l’ap­pa­reil bu­reaucra­tique des syn­di­cats dans l’ap­pa­reil gou­ver­ne­men­tal de la bour­geoi­sie (ce qui ar­ri­va même en Fran­ce pour la CGT). La col­la­bo­ra­ti­on de clas­se fut pro­clamée of­fi­ci­el­le­ment par les or­ga­nes syn­di­caux qui nièrent la pos­si­bi­lité de la lutte de clas­se pen­dant la gu­er­re, qui poussèrent les ou­vriers à la gu­er­re ca­pi­ta­lis­te, en fidèles va­lets de l’impéria­lis­me.

La clas­se ouvrière al­le­man­de se trou­va ainsi en face d’un phénomène his­to­ri­que qui fai­sait d’or­ga­nes ori­gi­n­ai­re­ment clas­sis­tes, des armes do­ci­les aux mains du ca­pi­ta­lis­me. Cer­tes les syn­di­cats avai­ent lutté pour les huit heu­res, pour les aug­men­ta­ti­ons de sa­lai­res, ils avai­ent su pro­fi­ter des mo­ments de con­jonc­tu­re éco­no­mi­que pour ar­ra­cher au ca­pi­ta­lis­me des con­ces­si­ons qu’on fit re­spec­ter même pen­dant les péri­odes de crise. Mais ces con­ces­si­ons n’étai­ent que re­la­ti­ves, quand on con­s­idère le gi­gan­tes­que déve­lop­pe­ment du ca­pi­ta­lis­me et de ses pro­fits. Elles étai­ent, comme les événe­ments ultéri­eurs l’ont montré, extrême­ment précai­res. Les résul­tats de la lutte pour les mo­y­ens d’exis­tence menèrent à la for­ma­ti­on de syn­di­cats, qui eng­lo­bai­ent des mil­li­ons d’ou­vriers. Au som­met de ces or­ga­nis­mes se forme un ap­pa­reil bu­reaucra­tique cen­tra­lisé et nom­breux. Cette cou­che bu­reaucra­tique, qui pui­sait ses forces sur­tout dans la par­tie la plus pri­vilégiée de la clas­se ouvrière, l’aristo­cra­tie ouvrière, qui n’a ja­mais com­pris les aspi­ra­ti­ons des cou­ches inféri­eu­res du proléta­ri­at, ne pou­vait pas con­ser­ver l’es­prit révo­lu­ti­onn­ai­re et clas­sis­te. Au con­trai­re elle se détacha to­ta­le­ment dans ses ha­b­itu­des et ses idées de la clas­se, d’où elle avait ori­gi­ne. Son idéolo­gie dev­int ainsi ca­pi­ta­lis­te et con­ser­vatri­ce. En effet la con­ser­va­ti­on de cette cou­che so­cia­le n’était, n’est tou­jours pos­si­ble que par la perpétua­ti­on du régime ca­pi­ta­lis­te. La révo­lu­ti­on proléta­ri­en­ne a comme but la sup­pres­si­on de tout ce qui est pa­ra­si­taire dans la société. Or le bu­reaucra­tis­me n’est qu’un phénomène pa­ra­si­taire, que l’essor du ca­pi­ta­lis­me a déve­loppé, que les clas­ses ex­ploi­teu­ses ont, dans leur intérêt, fa­vo­risé et étayé. Le bu­reaucra­tis­me éta­tique a eu une crois­sance for­mi­da­ble sous la do­mi­na­ti­on bour­geoi­se même dans les pays où au début, il n’était qu’un élément négli­ge­able. Le bu­reaucra­tis­me syn­di­cal a marché, dans son déve­lop­pe­ment, de com­pa­gnie avec le bu­reaucra­tis­me d’Etat. En Al­le­ma­gne, en An­gle­terre et aux Etats-​Unis, ces deux éléments so­ci­aux n’ont au­cu­ne différence entre eux. Il n’est pas ex­tra­or­di­n­ai­re que le bu­reaucra­tis­me syn­di­cal ait ab­sorbé l’idéolo­gie bour­geoi­se ; qu’il ait essayé, avec succès par­fois, la mys­ti­fi­ca­ti­on de l’idéolo­gie proléta­ri­en­ne et la cor­rup­ti­on de la clas­se ouvrière el­le-​même. Dans son éloi­g­ne­ment de la clas­se ouvrière, comme force his­to­ri­que révo­lu­ti­onn­ai­re, dans sa col­la­bo­ra­ti­on avec le ca­pi­ta­lis­me, la bu­reaucra­tie syn­di­ca­le a idéalisé sa con­di­ti­on so­cia­le dans une théorie de col­la­bo­ra­ti­on in­ter­clas­sis­te. Il était na­tu­rel qu’elle éten­dit cette théorie à la clas­se ouvrière tout entière.

Il y a des gens qui ex­pli­quent le phénomène de col­la­bo­ra­ti­on entre syn­di­cats et Etats comme phénomène tran­si­toire, comme une conséquence d’une ac­cal­mie dans la lutte des clas­ses. Ces éléments idéali­sent le syn­di­cat ; ils font du syn­di­cat une forme éter­nel­le de la lutte de clas­se. Ils ne sai­sis­sent pas la différence qui exis­te entre le pro­ces­sus tout en­t­ier de la lutte de clas­se et ses for­mes qui ne sont pas tou­jours les mêmes. Ces gens sont portés à cro­ire même que, comme nous nions l’idéali­sa­ti­on des for­mes (qui leur est prop­re), nous nions même la lutte des clas­ses !

Trots­ky, lui- même, ne s’est pas rendu comp­te que les for­mes na­tu­rel­les de la lutte de clas­se ne sont plus de­puis quel­que temps, les syn­di­cats. Il af­fir­me dans son do­cu­ment sur 1917, que dans d’au­tres pays que la Rus­sie les or­ga­nes de la révo­lu­ti­on se­ront pro­ba­ble­ment les comités d’usi­nes et même les syn­di­cats. C’est là une con­fu­si­on évi­den­te. Chez Trots­ky l’éclec­tis­me est poussé jusqu’à ad­mett­re que ces deux for­mes de la lutte de clas­se sont iden­ti­ques. Dans cette con­cep­ti­on le syn­di­ca­lis­me pur est mélangé avec le ra­di­ca­lis­me ; l’an­tithèse his­to­ri­que de ces deux for­mes dis­pa­raît, et l’idéolo­gie bu­reaucra­tique est as­si­milée à l’idéolo­gie pu­re­ment proléta­ri­en­ne. Le réfor­mis­me fait front uni­que avec la révo­lu­ti­on. Il est d’ail­leurs éton­nant que les éléments de la « Révo­lu­ti­on proléta­ri­en­ne » ne se so­i­ent en­core aperçus de cet ar­gu­ment que Léon Trots­ky leur prête avec tant de légèreté. Ces éléments, par le canal de l’idéali­sa­ti­on des syn­di­cats, en sont arrivés au­jourd’hui à l’idéali­sa­ti­on du tra­vail­lis­me. Lou­zon, le lea­der théori­que de la ligue syn­di­ca­lis­te, est arrivé, sur la base d’un déter­mi­nis­me géogra­phi­que (qui n’a rien à faire avec le déter­mi­nis­me his­to­ri­que et matéria­lis­te), à trou­ver le point de ral­lie­ment de l’éco­no­mi­que et du po­li­tique dans le tra­vail­lis­me ang­lais et belge. Il a résolu pra­ti­que­ment et conséquem­ment, sur le ter­rain idéolo­gi­que de la ligue syn­di­ca­lis­te, les problèmes de la révo­lu­ti­on que Lo­ri­ot a théori­que­ment posés dans sa bro­chu­re. Il a donné une forme vi­van­te au fantôme idéolo­gi­que de Lo­ri­ot. Cham­be­land a fait plus. Il a rapproché pra­ti­que­ment la ligue syn­di­ca­lis­te du tra­vail­lis­me. Il a fait une apo­lo­gie très di­plo­ma­tique de la con­ci­lia­ti­on ob­li­ga­toire, a pos­te­rio­ri. Pier­re Na­vil­le, qui n’a pas en­core trouvé une forme précise pour son surréalis­me révo­lu­ti­onn­ai­re ajou­te une note apo­logétique à ce ta­bleau tra­vail­lis­te : l’honnêteté révo­lu­ti­onn­ai­re ! On ne sau­rait ima­gi­ner rien de plus gro­tes­que que ce rôle de di­rec­tion dans la révo­lu­ti­on at­tri­bué au syn­di­cat. Le syn­di­cat qui a brisé tous les mou­ve­ments révo­lu­ti­onn­ai­res, avec son bu­reaucra­tis­me co­los­sal et in­fect !

Le syn­di­cat qui, en Rus­sie, est au­jourd’hui l’arme de l’Etat bo­na­par­tis­te pour main­tenir le régime du tri­ang­le dans les usi­nes soviéti­ques ! Le syn­di­cat qui, en Ita­lie, n’a plus de place que dans les for­mes de la pure op­pres­si­on du proléta­ri­at, dans les cor­po­ra­ti­ons !

Les gens qui ont idéalisé le syn­di­cat jusqu’à en faire l’or­ga­ne le plus sen­si­ble, même le plus révo­lu­ti­onn­ai­re pen­dant la dic­ta­tu­re du proléta­ri­at, n’ont pas con­s­idéré les résul­tats d’un siècle de lutte de clas­se. Ils n’ont pas vu et ils ne vo­i­ent pas au­jourd’hui en­core que la lutte de clas­se, si d’une part a créé le syn­di­cat, au­jourd’hui pour att­eind­re des for­mes plus élevées, des for­mes révo­lu­ti­onn­ai­res, ne peut plus trou­ver son ex­pres­si­on dans les or­ga­ni­sa­ti­ons syn­di­ca­les. Ils ne com­pren­nent pas que, si le point de départ de la lutte de clas­se est pu­re­ment éco­no­mi­que, le déve­lop­pe­ment de la con­sci­ence proléta­ri­en­ne dépasse his­to­ri­que­ment l’im­pul­si­on pu­re­ment éco­no­mi­que. La con­cep­ti­on de ces gens ra­va­le la dialec­tique matéria­lis­te au ni­veau d’une théorie pu­re­ment uti­li­ta­ris­te. Elle n’a pas com­pris que les for­mes éco­no­mi­ques de la lutte de clas­se ent­rent en con­tras­te avec les for­mes révo­lu­ti­onn­ai­res, jus­te­ment parce que les premières ten­dent à don­ner une li­mi­te aux se­con­des. Cer­tes la lutte éco­no­mi­que a of­fert et elle offre en­core un ter­rain d’expéri­ence qui se re­st­reint d’ail­leurs de plus en plus. Les agi­ta­ti­ons éco­no­mi­ques sont même très sou­vent le point de départ des agi­ta­ti­ons révo­lu­ti­onn­ai­res (pas tou­jours). Cette ten­dance des mou­ve­ments éco­no­mi­ques à de­ve­nir des mou­ve­ments po­li­ti­ques est un phénomène, qui trou­ve sa rai­son dans la na­tu­re des clas­ses. Mais cette ten­dance spon­tanée ne pou­vait ser­vir par elle- même à la réali­sa­ti­on de la révo­lu­ti­on. Sans cela la révo­lu­ti­on se­rait déjà ac­com­p­lie de­puis long­temps. L’élément de spon­tanéité révo­lu­ti­onn­ai­re trou­vait ses li­mi­tes dans le man­que d’expéri­ence de la clas­se ouvrière. Et ces li­mi­tes ra­menaient les mas­ses sur les po­si­ti­ons éco­no­mi­ques in­itia­les. Les syn­di­cats ont été et sont l’ex­pres­si­on or­ga­nisée de ces li­mi­tes. Cer­tes la spon­tanéité de la lutte de clas­se, ses mou­ve­ments ten­dent à se généra­li­ser, ses degrés de puis­sance sont pen­dant cer­tai­nes péri­odes en un cres­cen­do de plus en plus ac­centué. Et cette spon­tanéité a mené, en Al­le­ma­gne et en Ita­lie (au mo­ment de l’ef­fer­vescence révo­lu­ti­onn­ai­re la plus in­ten­se), à la for­ma­ti­on plus ou moins in­complète des con­seils d’usine. En Ita­lie, la spon­tanéité du mou­ve­ment révo­lu­ti­onn­ai­re a revêtu une forme ori­gi­nel­le au point de vue his­to­ri­que. Dans l’oc­cupa­ti­on des fa­bri­ques la spon­tanéité du mou­ve­ment a poussé la clas­se ouvrière jusqu’à l’ex­pro­pria­ti­on di­rec­te des usi­nes réalisée non par un arrêté d’un gou­ver­ne­ment con­sti­tué, mais par l’ac­tion des mas­ses ouvrières les plus avancées. Il ne faut d’ail­leurs pas con­fond­re cette ac­tion révo­lu­ti­onn­ai­re avec l’ac­tion pu­re­ment syn­di­ca­le, qui n’est ja­mais allée au delà de l’échel­le mo­bi­le, et d’une po­li­tique de ta­rifs, qui était un non-​sens au point de vue révo­lu­ti­onn­ai­re. Le mou­ve­ment des métall­ur­gis­tes ita­li­ens dépasse jus­te­ment les li­mi­tes de ce qu’il est con­venu d’ap­pe­ler l’éco­no­mi­que. Ici on pour­rait nous faire re­mar­quer qu’il n’y a pas de pur éco­no­mi­que au point de vue mar­xis­te, que tout mou­ve­ment éco­no­mi­que est un mou­ve­ment po­li­tique em­bryon­n­ai­re. Nous avons déjà fait re­mar­quer qu’il exis­te une ten­dance dans tout mou­ve­ment éco­no­mi­que du proléta­ri­at à de­ve­nir un mou­ve­ment po­li­tique, mais nous avons re­mar­qué qu’il y a des forces qui ramènent ces mou­ve­ments dans les li­mi­tes de l’éco­no­mi­que. C’est-à-dire que l’élément éco­no­mi­que a un dou­b­le as­pect. Il se déroule sur la base d’un di­lem­me : la lutte pour les mo­y­ens d’exis­tence ou la lutte pour la révo­lu­ti­on. Jusqu’à présent il n’y a que très peu d’ex­emp­les, que ce di­lem­me ait trouvé une so­lu­ti­on his­to­ri­que révo­lu­ti­onn­ai­re, et cela est arrivé tou­jours en de­hors des for­mes d’or­ga­ni­sa­ti­on syn­di­ca­le. L’ex­emp­le de l’oc­cupa­ti­on des fa­bri­ques nous mont­re le che­min que la révo­lu­ti­on pren­dra dans le pro­chain ave­nir en Ita­lie. Il dépasse dans sa spon­tanéité tou­tes les métho­des précéden­tes de lutte. En outre il se présente comme un phénomène d’unité réelle : il faut re­mar­quer que ce mou­ve­ment au début, fut une in­itia­ti­ve de la catégorie des métall­ur­gis­tes, se répan­dit parmi les au­tres catégo­ries. Et si ce mou­ve­ment n’avait pas été arrêté, il au­rait att­eint la to­ta­lité de la clas­se ouvrière. Beau¬coup de monde croit qu’il fut le pro­du­it de l’ac­tion syn­di­ca­le de la fédéra­ti­on métall­ur­gis­te. An­ge­li­ca Ba­la­ba­n­off dans ses mémoires prétend di­mi­nu­er l’im­port­an­ce de ce mou­ve­ment, lors­qu’elle fait al­lu­si­on à un mou­ve­ment ana­lo­gue, qui au­rait été pro­vo­qué en vérité par les fa­scis­tes avant l’oc­cupa­ti­on des fa­bri­ques en sep­tem­bre 1920. Elle ne donne au­cu­ne im­port­an­ce au grand mou­ve­ment de sep­tem­bre et n’es­saie d’au­cu­ne façon d’en ana­ly­ser les cau­ses et déve­lop­pe­ment. Il est évi­dent que pour elle ainsi que pour au­tant d’au­tres, il s’agit d’une ac­tion pu­re­ment syn­di­ca­le. Il faut d’abord re­mar­quer que l’oc­cupa­ti­on de sep­tem­bre fut précédée par deux mou­ve­ments très si­gni­fi­ca­tifs. Le mou­ve­ment des con­seils d’usi­nes à Turin et l’oc­cupa­ti­on de la Klia­ni et Sil­ves­tri à Na­p­les. Le pre­mier fut poussé sur un ter­rain pu­re­ment réfor­mis­te par les éléments com­mu­nis­tes de l’Or­di­ne Nuovo, sur le ter­rain du contrôle de la pro­duc­tion. L’oc­cupa­ti­on de la Flia­ni et Sil­ves­tri, fut dans son iso­le­ment, si on con­s­idère qu’il se pro­du­i­sit à Na­p­les, un peu plus loin du véri­ta­ble cent­re in­dus­tri­el, un symptôme très si­gni­fi­ca­tif des ten­dances révo­lu­ti­onn­ai­res qui agi­tai­ent les mas­ses ita­li­en­nes. Il se résolut par la résis­tan­ce des ou­vriers aux forces de po­li­ce et par l’as­sas­si­nat d’un mem­bre du So­viet, qui s’était con­sti­tué à l’intérieur de l’usine occupée. La gran­de oc­cupa­ti­on de sep­tem­bre 1920 fut pro­vo­quée par l’oc­cupa­ti­on spon­tanée de la part des ou­vriers de quel­ques usi­nes de Li­gu­rie et de Milan. Ce fut à la suite de ces mou­ve­ments spon­tanés que la Fédéra­ti­on des Métall­ur­gis­tes prit l’in­itia­ti­ve de l’oc­cupa­ti­on des fa­bri­ques, qui se se­rait déve­loppée d’ail­leurs au-​des­sus de la vo­lonté des di­ri­ge­ants du mou­ve­ment syn­di­cal. Et ce ne fu­rent pas seu­le­ment les ou­vriers de cette or­ga­ni­sa­ti­on, mais la to­ta­lité des ou­vriers métall­ur­gis­tes, qui par­ti­cipèrent à ce mou­ve­ment… Les di­ri­ge­ants de la Fédéra­ti­on déclarèrent que le ca­ractère du mou­ve­ment était pu­re­ment éco­no­mi­que. Le mou­ve­ment des con­seils, qui se déve­lop­pa au cours de l’oc­cupa­ti­on des fa­bri­ques préoc­cup­ait extrême­ment les fonc­tionn­ai­res syn­di­caux, qui lui pro­posèrent comme les Or­di­no­vis­tes à Turin un rôle réfor­mis­te de contrôle sur la pro­duc­tion. Il est bien étran­ge et con­tra­dic­toire que Bordi­ga ait em­poigné cet ar­gu­ment non pas seu­le­ment pour con­dam­ner l’« Or­di­no­vis­me », mais pour re­ven­di­quer le rôle clas­si­que de la CGT ita­li­en­ne. Bordi­ga pro­u­ve dans cette cir­con­stan­ce de n’avoir pas saisi la réalité du con­flit, qui s’est déroulé pen­dant l’oc­cupa­ti­on des fa­bri­ques en Ita­lie. Évi­dem­ment pour lui la tra­di­ti­on clas­sis­te de la CGT ita­li­en­ne l’em­por­te sur les con­seils, qui lui pa­raissent même des or­ga­nes réfor­mis­tes. Il va de soi que la forme que les or­di­no­vis­tes et les réfor­mis­tes ita­li­ens essayèrent de prêter aux comités d’usine était réfor­mis­te. Mais leur forme réelle n’était pas la forme que les réfor­mis­tes ont essayé de leur prêter. Leur forme réelle ten­dait à se réali­ser en hégémonie po­li­tique et en cela elle était révo­lu­ti­onn­ai­re. Le déve­lop­pe­ment ultérieur de l’oc­cupa­ti­on des fa­bri­ques au­rait donné aux con­seils d’usi­nes le rôle de di­rec­tion po­li­tique. Mais les li­mi­tes de l’éco­no­mi­que, représentées non pas seu­le­ment par la Fédéra­ti­on Métall­ur­gis­te et par la CGT ita­li­en­ne, mais par tou­tes les or­ga­ni­sa­ti­ons syn­di­ca­les (Union Syn­di­ca­le Ita­li­en­ne, Fédéra­ti­on des Do­ckers, Syn­di­cat des Che­mi­nots, etc.), tou­tes les or­ga­ni­sa­ti­ons po­li­ti­ques imposèrent au mou­ve­ment des li­mi­tes éco­no­mi­ques ou bien les ac­ceptèrent sans op­po­ser une résis­tan­ce quel­con­que, ce qui re­vi­ent au même. Parmi eux se trou­vai­ent aussi les éléments qui fondèrent le Parti Com­mu­nis­te, quat­re mois après à Li­vour­ne.

Le mou­ve­ment de sep­tem­bre 1920 en Ita­lie pro­u­ve une fois de plus, que si le point de départ éco­no­mi­que peut mener le proléta­ri­at jusqu’à des po­si­ti­ons spon­tanément révo­lu­ti­onn­ai­res, les syn­di­cats ten­dent à le ra­me­ner sur le point de départ. La vic­toire des con­seils en Ita­lie était la fin des or­ga­ni­sa­ti­ons syn­di­ca­les. Et pour­tant il faut re­mar­quer que le déve­lop­pe­ment de l’aristo­cra­tie ouvrière avait été extrême­ment fai­ble en Ita­lie. Et la bu­reaucra­tie syn­di­ca­le était vis- à- vis de celle des au­tres pays, re­la­ti­ve­ment limitée, bien qu’elle ne fut ni moins cor­ro­mpue, ni moins as­tu­cieu­se.

Les or­ga­ni­sa­ti­ons syn­di­ca­les qui avai­ent à leur tête des so­cia­lis­tes d’extrême gau­che, des an­ar­chis­tes, des syn­di­ca­lis­tes révo­lu­ti­onn­ai­res ne fu­rent pas moins que les au­tres des or­ga­nes qui s’opposèrent à la mar­che de la révo­lu­ti­on, qui la ramenèrent dans les li­mi­tes de l’éco­no­mi­que, qui pro­vo­quèrent l’of­fen­si­ve réac­tionn­ai­re et la défaite du proléta­ri­at. Ces or­ga­ni­sa­ti­ons, où le ma­xi­ma­lis­me ver­bal des chefs ex­pri­mait en général la crain­te des mas­ses révo­lu­ti­onn­ai­res, ont été dans le pro­ces­sus révo­lu­ti­onn­ai­re de la lutte des clas­ses en Ita­lie des or­ga­nis­mes cont­re-​ révo­lu­ti­onn­ai­res. Le che­min de la révo­lu­ti­on en Ita­lie comme ail­leurs n’est pas celui des syn­di­cats. La ten­ta­ti­ve d’un re­nou­vel­le­ment de l’expéri­ence syn­di­ca­le, après la fin igno­mi­nieu­se de ce mou­ve­ment est un ana­chro­nis­me cont­re-​ révo­lu­ti­onn­ai­re. Col­la­bo­rer à re­stau­rer des or­ga­nes en qui la révo­lu­ti­on a déjà décou­vert des en­nemis, si­gni­fie tra­vail­ler dans le sens de la cont­re-​révo­lu­ti­on.

« Prométéo » a cons­taté jus­te­ment que nous nions toute forme d’or­ga­ni­sa­ti­on de masse en Ita­lie. Nous fe­rons re­mar­quer que de­puis notre départ de la frac­tion bordi­gu­is­te, nous avons com­mencé à pen­ser, à réfléchir avec un cer­veau plus libre. Sans aucun en­ga­ge­ment di­sci­pli­n­ai­re, qui nous força au créti­nis­me dog­ma­tique, nous avons dû re­gar­der la réalité en face. Elle nous a paru un peu différente de celle qu’on nous avait fait voir. Et la réalité que nous avons vue et ex­aminée n’est pas le rêve de notre pensée, c’est bien l’his­toire du mou­ve­ment clas­sis­te en Ita­lie. II y a bien, nous le sa­vons, des or­ga­ni­sa­ti­ons de mas­ses en Ita­lie : ce sont les cor­po­ra­ti­ons fa­scis­tes qui sont, aussi bien que les syn­di­cats en Al­le­ma­gne, en Rus­sie, etc., les geôles de la con­sci­ence de clas­se, de l’es­prit proléta­ri­en. Les cor­po­ra­ti­ons sont vis-à-vis des syn­di­cats, ce que le fa­scis­me est vis-à-vis du réfor­mis­me. C’est- à- dire deux cho­ses par­fai­te­ment ana­lo­gues et complémen­taires. Tels sont les der­niers éléments d’expéri­ence dans le spon­tané : là, où les syn­di­cats n’ont pas, à tra­vers une évo­lu­ti­on et cor­rup­ti­on gra­du­el­le, due à une très forte aristo­cra­tie ouvrière et bu­reaucra­tie syn­di­ca­le, att­eint pro­gres­si­ve­ment la col­la­bo­ra­ti­on de clas­se ou le fa­scis­me éco­no­mi­que, ils n’en ont pas moins joué un rôle cont­re-​ révo­lu­ti­onn­ai­re.

Pour tran­cher le problème de la néces­sité de détrui­re les syn­di­cats, pour mett­re en re­li­ef l’im­port­an­ce et la si­gni­fi­ca­ti­on his­to­ri­que du con­flit entre syn­di­cats et con­seils révo­lu­ti­onn­ai­res, il n’est pas in­u­ti­le de se rend­re comp­te de l’énorme in­flu­ence qui fut exercée par le mou­ve­ment des con­seils d’usine sur les cou­rants idéolo­gi­ques d’Al­le­ma­gne.

Re­con­nais­sons d’abord que, même avant la gu­er­re, Rosa Lu­xem­bourg avait déjà en­vi­sagé le con­flit entre la lutte pour le morceau de pain et la lutte pour la révo­lu­ti­on (en par­ti­cu­lier dans la bro­chu­re « So­zi­al­re­form oder Re­vo­lu­ti­on »). Seu­le­ment la théorie n’a pas le pou­voir de réali­ser les problèmes à prio­ri et Lu­xem­bourg ne pou­vait prévoir les for­mes concrètes de cette lutte. Au con­trai­re les con­seils en se déve­lop­pant dans les usi­nes comme les or­ga­nes de la lutte révo­lu­ti­onn­ai­re ap­por­tai­ent la so­lu­ti­on his­to­ri­que, et cela, non parce qu’ils étai­ent tout sim­ple­ment des or­ga­nis­mes préféra­bles aux syn­di­cats par leur struc­tu­re or­ga­ni­sa­toire, mais parce qu’ils étai­ent le pro­du­it d’un ni­veau élevé de con­sci­ence his­to­ri­que.

On méconnaît ou l’on igno­re en Fran­ce l’in­flu­ence que le mou­ve­ment des con­seils exerça sur les meil­leurs théori­ci­ens et com­bat­tants révo­lu­ti­onn­ai­res, sur Rosa Lu­xem­bourg et Karl Lieb­knecht. Nous li­sons dans le « Dis­cours sur le Pro­gram­me », pro­noncé le 30 décem­bre 1918 par Rosa au Congrès de fon­da­ti­on du Spar­ta­cus­bund, et dont on trou­vera la tra­duc­tion dans les numéros 11 et 12 de la « Lutte de Clas­ses », l’apprécia­ti­on suiv­an­te du mou­ve­ment des con­seils révo­lu­ti­onn­ai­res :

« Ca­ma­ra­des, c’est là un champ énorme à la­bou­rer. Il faut préparer d’en bas aux con­seils d’ou­vriers et sol­dats un tel pou­voir, que quand le gou­ver­ne­ment Ebert-​Schei­de­mann ou n’im­por­te quel gou­ver­ne­ment sem­bla­ble sera ren­versé, ce ne sera que le der­nier acte. »

(…) « Nous de­vons prend­re le pou­voir, nous de­vons poser la ques­ti­on de la prise du pou­voir de cette manière : que fait, que peut faire, que doit faire chaque con­seil d’ou­vriers et de sol­dats dans toute l’Al­le­ma­gne ? »

(…) « La di­rec­tion des lut­tes éco­no­mi­ques et l’am­pli­fi­ca­ti­on de ces lut­tes dans des voies de plus en plus lar­ges doit être entre les mains des con­seils ou­vriers. » En at­tri­buant aux con­seils d’usine même la di­rec­tion de la lutte éco­no­mi­que, Rosa Lu­xem­bourg ne niait-​ elle pas le rôle des syn­di­cats dans la lutte de clas­se, ne ti­rait-​el­le pas la leçon de la gran­de gu­er­re et de la col­la­bo­ra­ti­on ou­ver­te des syn­di­cats avec le gou­ver­ne­ment, de leurs décla­ra­ti­ons « pas de lutte de clas­se en temps de gu­er­re » ? Ne voyait-​ elle pas dans les con­seils l’ex­pres­si­on di­rec­te de l’uni­ver­sa­lité de la clas­se ouvrière guidée par ses éléments les plus ex­ploités et les plus révo­lu­ti­onn­ai­res, se sub­sti­tu­ant comme or­ga­nis­me de clas­se à la représen­ta­ti­on par un ap­pa­reil de bon­zes syn­di­caux ali­mentés par les pri­vilèges cor­po­ra­tifs ? Et Karl Lieb­knecht n’était-​il pas d’ac­cord avec elle lors­qu’il s’écriait :

« La so­ci­al-​démocra­tie et les syn­di­cats al­le­man­ds se sont souillés dans leurs chefs de­puis la tête jusqu’aux pieds… Ils ont anéanti l’édi­fice, jadis si su­per­be, des or­ga­ni­sa­ti­ons ouvrières. Ils ont placé le mou­ve­ment proléta­ri­en en face de la néces­sité d’une lutte in­tes­ti­ne meur­trière qui du­re­ra des années… Une lutte qui ne pa­ra­ly­se­ra pas les forces révo­lu­ti­onn­ai­res du proléta­ri­at, qui ne les af­fai­bli­ra pas non plus, car les forces des éléments révoltés, délivrés du fétiche di­sci­pli­n­ai­re et de l’or­ga­ni­sa­ti­on bu­reaucra­tique force­ront la mar­che vers la révo­lu­ti­on… »

Et plus tard, à la veil­le de sa mort, le héros proléta­ri­en, flétriss­ant dans les « An­no­ta­ti­ons po­li­ti­ques » les réfor­mis­tes Le­gi­en et Kir­dorf, écri­vait ceci : « Unité de l’es­prit de lutte – oui, et pour tou­jours-​ unité de la forme morte, qui tu­er­ait l’es­prit de lutte, ja­mais. La de­struc­tion d’une or­ga­ni­sa­ti­on qui représente une chaîne pour la clas­se ouvrière » (il s’agit de la Confédéra­ti­on al­le­man­de du Tra­vail) « abou­tit à rend­re à la clas­se ouvrière sa force de com­bat. Con­ser­ver et ren­forcer cette chaîne, abou­tit à préci­pi­ter la clas­se ouvrière dans le mal­heur. »

Ici, la pensée de Karl Lieb­knecht ne pro­cla­me pas seu­le­ment la néces­sité de la de­struc­tion des syn­di­cats réfor­mis­tes, elle frap­pe par avan­ce les par­tis­ans de la conquête. Lors­que Lénine raillait d’un air mépri­sant l’ »In­fan­ti­lis­me « al­le­mand, c’est aussi sur Lieb­knecht et sur Rosa que tom­bai­ent ces raille­ries, de­s­tinées aux représen­tants les plus clair­voyants et les plus cou­ra­geux de la par­tie la plus con­sci­en­te du proléta­ri­at mon­di­al. L’his­toire a déjà fait jus­ti­ce dans son déve­lop­pe­ment in­ex­ora­ble. Ce sont les Léni­nis­tes eux- mêmes, qui à la dernière ses­si­on de l’Exécutif du Kom­m­in­tern ont dû re­con­naître la fail­li­te de la conquête. Ils ad­met­tent au­jourd’hui que les syn­di­cats réfor­mis­tes sont entière­ment soudés avec l’ap­pa­reil éta­tique de la bour­geoi­sie, que les mil­li­ons d’adhérents de la Confédéra­ti­on al­le­man­de du Tra­vail sont sous la do­mi­na­ti­on ab­so­lue, numérique et idéolo­gi­que, de l’aristo­cra­tie ouvrière. Les léni­nis­tes de la IIIème In­ter­na­tio­na­le re­con­naissent cela non parce qu’ils sont des révo­lu­ti­onn­ai­re sincères en train de re­con­naître leurs er­reurs, mais parce que l’Etat bo­na­par­tis­te russe ne peut cher­cher un ter­rain d’in­flu­ence dans la clas­se ouvrière in­ter­na­tio­na­le que parmi les éléments qui ne sont pas liés par leur si­tua­ti­on et leur or­ga­ni­sa­ti­on aux di­vers Etats na­tionaux des au­tres bour­geoi­sies d’une manière pro­fon­de et ren­forcée, comme c’est le cas pour les aristo­cra­tes ou­vriers et la bu­reaucra­tie réfor­mis­te. Le Sta­li­nis­me ab­an­don­ne des po­si­ti­ons sur les­quel­les il n’avait plus au­cu­ne pos­si­bi­lité de ma­no­eu­vre ; ce n’est pas la dernière des sur­pri­ses que le néo-​ca­pi­ta­lis­me russe nous prépare, que ce cours à gau­che dans le­quel il est réservé à la bu­reaucra­tie soviétique de li­qui­der le léni­nis­me, dont elle se réclame, comme une tac­tique défi­ni­ti­ve­ment dépassée par les événe­ments sur le ter­rain de l’Eu­ro­pe oc­ci­den­ta­le.

Au­jourd’hui les théori­ci­ens et les apo­lo­gis­tes de la conquête, les défen­seurs de la tra­di­ti­on et de l’unité syn­di­ca­le ont pour base le mécon­ten­te­ment des éléments aristo­cra­tisés et réfor­mis­tes des sec­tions oc­ci­den­ta­les de la IIIème In­ter­na­tio­na­le, leur aspi­ra­ti­on à une col­la­bo­ra­ti­on plus fruc­tu­eu­se que celle qui les enchaîne à Moscou, à une col­la­bo­ra­ti­on avec leur prop­re bour­geoi­sie et leur prop­re gou­ver­ne­ment. Les droi­tiers de tous les pays, guidés par les bu­reaucra­tes dégommés du léni­nis­me, ex­al­tent la neu­tra­lité syn­di­ca­le, aspi­rent au tra­vail­lis­me. Cela nous vaut la bonne for­tu­ne de re­trou­ver dans l’op­po­si­ti­on de droi­te, à la dernière étape d’une lon­gue dégénéres­cence, l’an­ci­en gau­chis­te Paul Frö­lich qui pro­cla­mait en 1919 dans la « Cor­re­spon­dance Com­mu­nis­te des Con­seils » (n°11) :

« Les syn­di­cats n’ont ni au­jourd’hui, ni de­main, le moind­re rôle à rem­plir. Ils sont de­venus une ent­ra­ve à la révo­lu­ti­on par conséquent il ne reste qu’à les détrui­re… L’or­ga­ni­sa­ti­on néces­sai­re pour la lutte révo­lu­ti­onn­ai­re c’est l’or­ga­ni­sa­ti­on sur la base d’usine, que le PC al­le­mand devra édi­fier. »

Il est ab­so­lu­ment im­pos­si­ble de ne pas re­con­naître que la si­tua­ti­on en Al­le­ma­gne en 1919 exi­ge­ait une rup­tu­re complète avec la Confédéra­ti­on Générale du Tra­vail et un tra­vail révo­lu­ti­onn­ai­re sur la base des con­seils d’usine. Telle fut en effet l’ori­en­ta­ti­on pri­mi­ti­ve du Spar­ta­cus­bund et du Parti Com­mu­nis­te. Dans le 3° « Bul­le­tin de Com­bat » du Parti (6 mai 1920), il était pro­clamé que les Con­seils d’Ou­vriers ne pou­vai­ent main­tenir de lien avec les or­ga­ni­sa­ti­ons (la Confédéra­ti­on générale) qui ser­vent le pa­tro­nat cont­re la clas­se ouvrière révo­lu­ti­onn­ai­re. A la réunion plénière des con­seils d’usi­nes de la ban­lieue ber­li­noi­se (oc­tob­re 1920), il fut voté à l’un­ani­mité et sous l’in­flu­ence prépondérante du Parti Com­mu­nis­te une réso­lu­ti­on af­fir­mant entre au­tres « qu’au­cu­ne place ne pou­vait être ac­cordée aux or­ga­ni­sa­ti­ons qui n’étai­ent pas fondée sur la base du pur système des con­seils d’usi­nes. » Uti­li­sant cont­re ce cou­rant spon­tané de la con­sci­ence révo­lu­ti­onn­ai­re en Al­le­ma­gne l’au­to­rité des héros d’Oc­tob­re, les hési­ta­ti­ons des mas­ses, l’appui des ralliés so­ci­al-​ démocra­tes, et sur­tout le pres­ti­ge il­li­mité de la Révo­lu­ti­on russe, l’In­ter­na­tio­na­le, sous la di­rec­tion de Lénine, im­po­sa au Parti Com­mu­nis­te Al­le­mand un com­plet chan­ge­ment de route. On entre dans l’or­ga­ni­sa­ti­on réfor­mis­te pour la conquérir, et l’on déserta les con­seils comme base d’ac­tion. Le di­vorce entre le mou­ve­ment des con­seils et le Parti Com­mu­nis­te, le rat­ta­che­ment des con­seils au mou­ve­ment réfor­mis­te et à l’Etat avec la com­pli­cité des com­mu­nis­tes of­fi­ciels, l’iso­le­ment des noyaux de résis­tan­ce révo­lu­ti­onn­ai­re et proléta­ri­en­ne qui sub­sistèrent et se pro­lon­gent en­core ac­tu­el­le­ment sur la base des usi­nes, tout cela déroula à par­tir de 1921 une phase de dégénéres­cence d’où les con­seils ou­vriers sor­ti­rent légalisés, syn­di­ca­lisés, vidés de leur con­tenu révo­lu­ti­onn­ai­re ori­gi­nel. La démons­tra­ti­on fut faite une fois de plus qu’au­cu­ne or­ga­ni­sa­ti­on ne sau­rait être ga­ran­tie cont­re la dégénéres­cence par la na­tu­re de son ori­gi­ne ou de sa struc­tu­re. Les syn­di­cats ont eu, eux aussi leur époque de tra­vail sain et utile, mais tan­dis qu’ils fu­rent protégés ar­ti­fi­ci­el­le­ment cont­re la montée révo­lu­ti­onn­ai­re des mas­ses par les di­ri­ge­ants com­mu­nis­tes eux- mêmes, les con­seils au con­trai­re ont été, en Al­le­ma­gne, ar­ti­fi­ci­el­le­ment con­du­its à la dégénéres­cence par ces mêmes com­mu­nis­tes.
La nais­sance du mou­ve­ment pour les con­seils révo­lu­ti­onn­ai­res n’est pas en­core vi­eil­le de douze années, et a été un trait ca­ractéris­tique de l’as­cen­si­on et de la cul­mi­nan­ce révo­lu­ti­onn­ai­re en Eu­ro­pe oc­ci­den­ta­le. Rien n’au­to­ri­se à nier que ce même mou­ve­ment sous des for­mes différen­tes, mais ana­lo­gues, ne soit pas de­s­tiné à réali­ser dans un ave­nir rapproché la tâche révo­lu­ti­onn­ai­re qu’il s’était fixé en 1919 : de­struc­tion des syn­di­cats et prise du pou­voir sous la forme de la dic­ta­tu­re di­rec­te de la clas­se ouvrière.

C’est pour préparer les voies au pro­chain élan de la clas­se ouvrière européenne que l’élite des lut­teurs proléta­ri­ens al­le­man­ds, groupés dans le Parti Com­mu­nis­te Ou­vri­er et dans quel­ques au­tres or­ga­ni­sa­ti­ons comme l’Union Générale Ouvrière (qui ont mal­heu­reu­se­ment, sem­ble-​t-​il, ab­di­qué une part de leur in­tran­si­ge­an­ce), con­ti­nu­ent la lutte de­puis dix ans, face au léni­nis­me, sur la base des or­ga­nis­mes d’usi­nes et sur la « ter­rain du mar­xis­me révo­lu­ti­onn­ai­re.
Quant à nous, nous ne re­ven­di­quons pour notre po­si­ti­on au­cu­ne ori­gi­na­lité : nous avons par­ti­cipé à une expéri­ence révo­lu­ti­onn­ai­re moins complète que celle de nos ca­ma­ra­des al­le­man­ds, et ils nous a na­tu­rel­le­ment été par­ti­cu­lière­ment dif­fi­ci­le de nous as­si­mi­ler les con­clu­si­ons de l’his­toire dans la me­su­re où elles ne s’étai­ent pas imposées à nous par la pra­tique, et en par­ti­cu­lier de nous dégager de l’au­to­rité et de la di­sci­pli­ne des chefs. Ancrés à la tra­di­ti­on bordi­gu­is­te, il nous a fallu de longs ef­forts pour chasser de notre pensée le système de préjugés qui nous cachait en­core cette réalité, puisée di­rec­te­ment dans la lutte de nos ca­ma­ra­des al­le­man­ds. C’est une gran­de joie pour nous d’y être par­venus.

Comme nous l’avons fait ent­re­voir précédem­ment, le déve­lop­pe­ment révo­lu­ti­onn­ai­re en Ita­lie s’est ma­ni­festé sur la base d’un con­flit entre syn­di­cat et usine, mais n’a pas trouvé d’ex­pres­si­on éner­gi­que dans le mou­ve­ment idéolo­gi­que. En Al­le­ma­gne, il a dépassé les li­mi­tes du pur ob­jec­tif ou spon­tané et s’est reflété dans l’idéolo­gie avec une par­ti­cu­lière éner­gie. Le con­seil ou­vri­er do­mi­ne et dans la lutte révo­lu­ti­onn­ai­re et dans la pensée des idéolo­gues proléta­ri­ens. Il n’y a chez ces der­niers aucun dog­ma­tis­me, aucun as­pect de sta­bi­lité défi­ni­ti­ve, ces évo­lu­ti­ons de la pensée mar­xis­te étant précisément le re­flet d’une réalité révo­lu­ti­onn­ai­re et proléta­ri­en­ne pure qui ex­pli­que précisément le con­flit avec l’éclec­tis­me léni­nis­te.

L’ori­gi­ne du mou­ve­ment syn­di­cal est ca­ractérisé comme suit par Karl Marx : « La ten­dance générale de la pro­duc­tion ca­pi­ta­lis­te ne se tra­du­it pas par la hausse, mais par la baisse du sa­lai­re nor­mal moyen ». Pour se défend­re cont­re « l’agres­si­on du ca­pi­tal » dirigée cont­re le ni­veau d’exis­tence de la clas­se ouvrière, le proléta­ri­at est porté à op­po­ser une résis­tan­ce à la ten­dance générale du ca­pi­ta­lis­me. Pour Marx, en 1864, cette résis­tan­ce éco­no­mi­que du proléta­ri­at me­nait à des résul­tats po­si­tifs, en ce sens que le relève­ment des sa­lai­res ne mo­di­fie pas dans son en¬sem­ble le prix des mar­chan­di­ses, et cor­re­spond par conséquent à une réduc­tion générale des pro­fits ca­pi­ta­lis­tes. Marx, en effet, a com­bat­tu la thèse de l’ang­lais Wes­t­on selon laquel­le les sa­lai­res règlent le prix des mar­chan­di­ses (si les sa­lai­res mon­tent, les prix mon­tent, di­sait Wes­t­on), en con­statant que cette thèse se réduit à une tau­to­lo­gie et en lui op­po­sant sa théorie de la val­eur d’échan­ge. Il est évi­dent que ceci est plei­ne­ment valable pour un marché « libre ». Mais si Marx avait rai­son en 1864 quand le mo­no­po­le n’était qu’une sim­ple ten­dance, il n’en est pas moins vrai que le ca­pi­ta­lis­me mo­no­po­lis­te et tru­sti­fié (qui n’est pas le ca­pi­ta­lis­me sans con­cur­rence de Bouk­ha­ri­ne) a entre ses mains le moyen de s’op­po­ser à la baisse des prix, ou de s’op­po­ser par leur hausse à une di­mi­nu­ti­on du pro­fit en cas de hausse des sa­lai­res no­min­aux. En fait l’aug­men­ta­ti­on des sa­lai­res réels n’exis­te plus de­puis de lon­gues années pour l’en­sem­ble des cou­ches ouvrières. La lut¬te pour les ta­rifs a cessé de représen­ter un ob­jec­tif po­si­tif com­mun à tous les ou­vriers. Elle ne donne de résul­tats que pour des cou­ches ouvrières limitées, et cela dans la me­su­re même où elle n’entraîne pas par la généra­li­sa­ti­on du succès, la réac­tion du ca­pi­ta­lis­me sous la forme de la hausse des prix… (co­ali­ti­on, in­fla­ti­on)…

Pour le proléta­ri­at, comme clas­se, le mou­ve­ment syn­di­cal est une im­pas­se dans l’état ac­tu­el du ca­pi­ta­lis­me. Alors que les syn­di­cats au siècle der­nier représen­tai­ent les or­ga­nes d’uni­fi­ca­ti­on du proléta­ri­at dans la résis­tan­ce à la baisse des sa­lai­res, ils représen­tent, au­jourd’hui , des or­ga­nis­mes par les­quels s’in­tro­du­it une inégalité de con­di­ti­ons et de situa¬tions dans la clas­se proléta­ri­en­ne. Pour le grand nom­bre ils sont un in­stru­ment in­u­ti­le, pour d’au­tres, un moyen pour se con­sti­tu­er des pri­vilèges et les sauve¬gar­der par des com­pro­mis de clas­se…

En lui- même le mou­ve­ment syn­di­cal ne peut être ni toute « la lutte de clas­se », ni toute « l’école du so­cia­lis­me ». Cela a été si­gnalé par Marx lui- même dans l’ou­vra­ge déjà cité : les syn­di­cats « man­quent à leur but général, car ils se li­mi­tent à une guérilla cont­re les ef­fets immédiats du système ac­tu­el, au lieu de tra­vail­ler à son ren­ver­se­ment, au lieu d’em­ploy­er à son éman­ci­pa­ti­on défi­ni­ti­ve, c’est-à-dire à la sup­pres­si­on du sala­ri­at, la force or­ga­nisée de la clas­se ouvrière ». Au­jourd’hui que l’évo­lu­ti­on de la si­tua­ti­on a fait des syn­di­cats des or­ga­nis­mes dont on ne peut voi­ler le rôle réac­tionn­ai­re en face de la révo­lu­ti­on mon­dia­le, les droi­tiers se rac­cro­chent à une ex­pli­ca­ti­on portant sur la na­tu­re même du fait syn­di­cal, comme mou­ve­ment « élémen­taire » des mas­ses ouvrières. Au lieu de con­s­idérer que les for­mes idéolo­gi­ques d’une époque ne sont valables que pour elle, et de­vi­en­nent en­sui­te cont­re-​ révo­lu­ti­onn­ai­res – et que tel est le cas du syn­di­ca­lis­me qui a subi une régres­si­on con­ti­nu­el­le de­puis sa léga­li­sa­ti­on à la fin du siècle der­nier – ils préten­dent faire de la fail­li­te des syn­di­cats la fail­li­te de l’in­itia­ti­ve et de la spon­tanéité ouvrière, ils iden­ti­fi­ent l’éco­no­mi­que au spon­tané, la struc­tu­re ar­chi­bu­reaucra­tique des syn­di­cats à une création au­to­no­me du proléta­ri­at… Ils préten­dent avec Lénine que « la clas­se ouvrière livrée à ses seu­les forces ne peut ar­ri­ver qu’à la con­sci­ence tra­de-​unio­nis­te. ». Ainsi donc le proléta­ri­at ne se­rait sen­si­ble qu’à une des faces de la réalité, il ne réagi­rait qu’à cer­tains éléments de sa prop­re con­di­ti­on, il ne systéma­ti­se­rait ses réac­tions que d’une manière si in­complète qu’elle im­pli­quer­ait une im­puis­sance défi­ni­ti­ve, n’était l’in­ter­ven­ti­on pro­vi­den­ti­el­le du « révo­lu­ti­onn­ai­re pro­fes­si­onnel ». Dans « Que faire » Lénine sépare l’idéolo­gie po­li­tique com­mu­nis­te du déve­lop­pe­ment his­to­ri­que du proléta­ri­at. Pour lui, la con­sci­ence révo­lu­ti­onn­ai­re du proléta­ri­at est un re­flet de l’idéolo­gie so­cia­lis­te, qui est « le résul­tat na­tu­rel et fatal du déve­lop­pe­ment de la pensée chez les in­tel­lec­tu­els so­cia­lis­tes-​révo­lu­ti­onn­ai­res ». Pour Lénine le so­cia­lis­me est donc « un élément im­porté du de­hors et non quel­que chose qui en sur­git spon­tanément ».

Sur cette base théori­que on com­prend très bien pour­quoi Lénine est arrivé en 1919 à la théorie de la conquête. Il a voulu in­tro­du­i­re du de­hors dans les syn­di­cats l’idéolo­gie, la con­sci­ence so­cia­lis­te. Lénine ne voit donc pas de degrés de la con­sci­ence révo­lu­ti­onn­ai­re. Cette con­sci­ence est un a prio­ri, qui n’évolue pas au fur et à me­su­re que la lutte de clas­se évolue. Dans sa sub­stan­ce l’idéolo­gie so­cia­lis­te reste quel­que chose d’im­mo­bi­le. En effet, si Lénine avait sim­ple­ment en­vi­sagé les deux pro­ces­sus de l’idéolo­gie so­cia­lis­te et de la lutte de clas­se comme séparés (ce se­rait là une er­reur aussi), évo­luant par­allèle­ment, il n’au­rait pas pu par­ler d’un élément im­porté du de­hors. Com­ment peut- on im­po­ser un élément du de­hors s’il n’est pas précis, s’il re­vi­ent tou­jours ? Mais on voit clai­re­ment que chez Lénine la pensée so­cia­lis­te est déjà quel­que chose de com­plet, une sci­ence ex­ac­te à laquel­le le proléta­ri­at ne cont­ri­bue d’au­cu­ne manière. Le degré de con­sci­ence révo­lu­ti­onn­ai­re est donc écarté chez les mas­ses. Cel­les-​ ci au­rai­ent sim­ple­ment la pos­si­bi­lité d’ab­sor­ber en degrés la con­sci­ence so­cia­lis­te qui plane sur leur tête. Lénine n’a pas vu qu’il y a un rap­port entre le déve­lop­pe­ment de la lutte de clas­se et l’idéolo­gie so­cia­lis­te, qui a juste¬ment des degrés, de la con­sci­ence proléta­ri­en­ne qui évolue et qui in­flue sur le déve­lop­pe­ment de l’idéolo­gie so­cia­lis­te. Lénine tombe ainsi dans la méta­phy­si­que et dans les vérités ab­so­lues. C’est là du reste le fond de sa pensée phi­lo­so­phi­que ! Dans son livre « L’Em­pi­rio-​Cri­ti­cis­me » où il avan­ce des ar­gu­ments très jus­tes cont­re le Ma­chis­me, il igno­re la re­la­ti­vité de la réalité ac­tu­el­le dans le sub­jec­tif et l’ob­jec­tif. Il peut seu­le­ment sem­bler con­tra­dic­toire que dans ce livre c’est sur­tout l’ob­jec­tif qui est con­damné à l’im­mo­bi­lité. Il en est de même dans « Que faire ? ». L’er­reur fon­da­men­ta­le de la théorie de la conquête est là. Elle découle de cette ri­gi­dité méta­phy­si­que de la pensée de Lénine qui, à son tour, résulte des con­di­ti­ons ob­jec­tives de la Rus­sie, où la révo­lu­ti­on ne pou­vait être pu­re­ment proléta­ri­en­ne. Ce sont là des tra­ces évi­den­tes de la na­tu­re équi­vo­que de l’idéolo­gie de Lénine, semi- bour­geoi­se et se­mi-​proléta­ri­en­ne.

La base mar­xis­te n’a que ceci de défi­nitif : la li­qui­da­ti­on du défi­nitif, de l’im­mo­bi­lité méta­phy­si­que. Elle n’en­vi­sa­ge pas une conquête par en haut de la masse proléta­ri­en­ne. Elle étudie les for­mes de la lutte de clas­se et en tire des con­clu­si­ons, qui n’ont rien à faire avec la soi- di­s­ant stratégie a prio­ri du léni­nis­me. Elle ne nous im­po­se pas des for­mu­les dog­ma­ti­ques, qui de­vi­en­nent en­sui­te des armes de réac­tion. Au de­meu­rant, pour Marx, la clas­se ouvrière ne peut bri­ser ses chaînes que par sa prop­re in­itia­ti­ve et par sa seule force. Il est évi­dent que Marx iden­ti­fiait le déve­lop­pe­ment de l’idéolo­gie proléta­ri­en­ne à cette force. L’idéolo­gie com­mu­nis­te n’est pas une sim­ple tra­di­ti­on d’in­tel­lec­tu­els bour­geois, qui ont ana­lysé et con­damné la struc­tu­re éco­no­mi­que et po­li­tique de la société bour­geoi­se, mais une force qui se déve­lop­pe tou­jours, qui s’en­ri­chit tou­jours de nou­veaux éléments. Ces progrès de l’idéolo­gie révo­lu­ti­onn­ai­re sont sub­or­donnés au déve­lop­pe­ment de la lutte de clas­se. Il n’est pas vrai que la clas­se ouvrière livrée à ses pro­pres forces ne puis­se ar­ri­ver qu’à la con­sci­ence tra­de-​unio­nis­te. L’ex­emp­le ita­li­en où tou­tes les forces po­li­ti­ques qui se récla­mai­ent de la clas­se ouvrière jouèrent un rôle cont­re-​révo­lu­ti­onn­ai­re, pro­u­ve que la spon­tanéité de la clas­se ouvrière a dépassé dans l’ac­tion tous les éléments idéolo­gi­ques. En Al­le­ma­gne, en Rus­sie même, les con­seils en sont une preu­ve frap­pan­te. Et la con­sti­tu­ti­on ar­ti­fi­ci­el­le de par­tis com­mu­nis­tes en Fran­ce et ail­leurs n’a d’au­cu­ne sorte élevé le ni­veau idéolo­gi­que du proléta­ri­at. L’idéolo­gie subit les in­flu­en­ces de la lutte proléta­ri­en­ne, elle est con­di­ti­onnée par la dialec­tique des forces ant­ago­nis­tes. Que la clas­se proléta­ri­en­ne soit agres­si­ve, que ses at­taques de­vi­en­nent de plus en plus fu­ri­eu­ses et on as­sis­tera à un nou­vel épanouis­se­ment de l’idéolo­gie so­cia­lis­te. Cer­tes la force, le dy­na­mis­me des mas­ses se fait en­core res­sen­tir dans la période de re­flux des forces révo­lu­ti­onn­ai­res où l’arme de la cri­tique con­ti­nue son in­ves­ti­ga­ti­on in­ces­san­te. Mais si le re­flux de­vi­ent une lon­gue période de sta­gna­ti­on, nous as­sis­tons à une décom­po­si­ti­on de plus en plus ac­centuée dans les orga¬ni­sa­ti­ons po­li­ti­ques, à un ef­fri­te­ment de cel­les-​ ci.

Mais pour­quoi, si l’idéolo­gie, si les for­mes po­li­ti­ques de la lutte de clas­se, sont une sim­ple par­tie du déve­lop­pe­ment révo­lu­ti­onn­ai­re, le proléta­ri­at n’a-​t-​il pas vain­cu dans sa dernière of­fen­si­ve cont­re le ca­pi­ta­lis­me ? Nous avons déjà répondu ail­leurs à cette ques­ti­on. Parce que le proléta­ri­at n’avait pas att­eint un degré suf­fi­sant d’expéri­ence, de con­sci­ence révo­lu­ti­onn­ai­re. Ce n’est pas parce qu’un parti vrai­ment révo­lu­ti­onn­ai­re man­quait, mais c’est jus­te­ment parce qu’il man­quait les prémis­ses de ce parti. Faut- il ad­mett­re comme im­pos­si­ble la for­ma­ti­on d’une con­sci­ence po­li­tique au sein de la clas­se ouvrière ? Rosa Lu­xem­bourg en­vi­sa­ge ce problème dans un ar­ti­cle écrit avant la gu­er­re et répond négati­ve­ment : il n’est pas pos­si­ble que le proléta­ri­at puis­se att­eind­re comme clas­se le ni­veau idéolo­gi­que att­eint par la bour­geoi­sie française avant la révo­lu­ti­on. Le proléta­ri­at n’a pas les mo­y­ens éco­no­mi­ques pour y ar­ri­ver. Cer­tes, le proléta­ri­at n’a pas en­core les mo­y­ens matériels pour ar­ri­ver à déve­lop­per la sci­ence ainsi que l’a fait la bour­geoi­sie avant la révo­lu­ti­on, il n’a pas la pos­si­bi­lité d’épanouir ses forces in­tel­lec­tu­el­les jusqu’au point à en faire un le­vier pour un nou­veau bou­le­ver­se­ment tech­ni­que et so­ci­al de la société. Mais cette con­sta­ta­ti­on ne doit pas nous mener à une négati­on to­ta­le des forces spi­ri­tu­el­les du proléta­ri­at qui ont déjà donné la preu­ve de leur puis­sance. Déjà, dans son dis­cours sur le pro­gram­me, Rosa Lu­xem­bourg com­mence à voir clai­re­ment que les éner­gies révo­lu­ti­onn­ai­res trou­vent leur ra­ci­ne dans la masse vi­van­te du proléta­ri­at. Elle a con­damné aussi la « conquête ». C’est qu’un siècle de lutte éco­no­mi­que nous a donné une base d’expéri­ence suf­fi­san­te pour com­prend­re que cette méthode, étant donné le déve­lop­pe­ment in­ter­na­tio­nal du ca­pi­ta­lis­me, n’offre pas en el­le-​même une so­lu­ti­on, que les or­ga­ni­sa­ti­ons basées sur cette méthode ne peu­vent qu’abou­tir à la col­la­bo­ra­ti­on de clas­se.

Un nou­vel as­pect de struc­tu­re n’est pas une sau­vegar­de éter­nel­le cont­re le glis­se­ment dans l’op­por­tu­nis­me. Si du reste ces or­ga­nis­mes se pro­po­sent en effet de trans­for­mer les lut­tes éco­no­mi­ques du proléta­ri­at, en mou­ve­ment révo­lu­ti­onn­ai­re, que ne le font- ils sans con­du­i­re le proléta­ri­at au com­pro­mis avec le pa­tro­nat. La par­ti­ci­pa­ti­on à toute lutte par­ti­el­le du proléta­ri­at est indénia­ble­ment néces­sai­re, mais la con­sti­tu­ti­on d’or­ga­nis­mes per­ma­n­ents basés sur les for­mes inféri­eu­res de la con­sci­ence et de la lutte clas­sis­tes n’a plus de rai­son d’être en un temps où la révo­lu­ti­on doit pou­voir sur­gir d’un mo­ment à l’autre. Tout or­ga­ne qui cher­che dans une voie trom­peu­se le salut de la clas­se ouvrière, à l’heure où ce­lui-​ ci ne peut être trouvé que dans la prise du pou­voir, est, par cela même, un agent de la cont­re-​révo­lu­ti­on. C’est jus­te­ment pour­quoi la méthode léni­nis­te qui consiste à se trom­per avec les mas­ses, à les aider à se trom­per, pour ob­tenir d’elles une con­fi­an­ce (bien mal placée) et se mett­re à leur tête, est une méthode réac­tionn­ai­re, enchaînant la con­sci­ence ouvrière aux er­reurs du passé, et four­nis­sant des rem­parts à la cont­re-​révo­lu­ti­on. Nous sa­vons bien qu’on nous ob­jec­te­ra que même le réfor­mis­me syn­di­cal est en avant des mas­ses, que les mas­ses sont pas­si­ves et ne peu­vent être amenées di­rec­te­ment sur le ter­rain de la lutte po­li­tique. C’est sup­po­ser que les mas­ses ne peu­vent pas s’ébran­ler d’el­les-​mêmes pour l’as­saut, sous le choc des événe­ments. Car alors les rem­parts qu’on bâtit « en avant des mas­ses » ne se­ront que des obst­a­cles sous leurs pas, à l’heure de la révo­lu­ti­on. Si les par­tis po­li­ti­ques et les syn­di­cats ac­tu­els ont sur­tout pour con-​tenu la par­tie du proléta­ri­at qui peut ob­tenir ac­tu­el­le­ment quel­que chose du capi­ta­lis­me, ou qui se fi­gu­re pou­voir l’ob­tenir, pour­quoi les cou­ches inféri­eu­res et pro­fon­des de la clas­se ouvrières, qui n’ont rien à espérer, et qui le sen­tent ob­scurément, vi­en­d­rai­ent-​el­les au­jourd’hui à l’or­ga­ni­sa­ti­on ? Pour qu’elles y vi­en­nent, il faut qu’on leur mente, qu’on leur fasse cro­ire qu’elles at­tra­pe­ront quel­que chose en lut­tant dans le sens réfor­mis­te, d’une façon con­ci­li­an­te, ou même d’une façon agres­si­ve. Pour­quoi ne pas leur dire tout de suite la vérité ? Pour­quoi ne pas leur dire que les syn­di­cats sont les or­ga­nes de l’aristo­cra­tie ouvrière, que les par­tis sont cor­ro­mpus par leur ad­ap­ta­ti­on au régime qu’ils se pro­po­sent d’ab­olir, que la clas­se proléta­ri­en­ne pen­dant la crise mor­tel­le du ca­pi­ta­lis­me, doit concrétiser dans les or­ga­ni­sa­ti­ons d’usi­nes les résul­tats de son expéri­ence, prend­re con­sci­ence par elle-même des déve­lop­pe­ments his­to­ri­que accélérés qui la met­tent en face de sa tâche ou de son sui­ci­de, et se lan­cer à corps perdu dans une mêlée où les prolétaires « ont un monde à ga­g­ner, et tout au plus des chaînes à perd­re ».


[Texte publié par épisodes dans L’Ou­vri­er Com­mu­nis­te, n°1, 2, 3 et 4, d’août à no­vem­bre 1929.]

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[Nous créditions André Prudhommeaux pour l’écriture de ce texte. C’était une erreur.]