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Feuilles Antarctiques n°5 - Spécial Encampement

mercredi 24 juin 2020

Chaque lundi de la semaine à partir du 18 mai 2020, Les Fleurs Arctiques proposent par écrit un moment de réflexion sur un sujet que nous avons choisi. Cela prend la forme d’un petit texte que nous avons écrit pour l’occasion et de nombreux conseils de lectures, de films, d’émissions radios et autres formats autour d’un thème commun. Les thèmes seront parfois en résonance avec l’actualité de l’épidémie et de sa gestion mais ce sera aussi l’occasion d’approfondir des questions moins actuelles qu’il serait bien dommage de laisser de côté. La cinquième de ces « Feuilles Antarctiques » aborde la question de l’encampement comme mode de gestion et d’enfermement des populations.
L’ensemble des documents proposés est édité dans le pdf qui peut être téléchargé ici.

Dans la période récente, environ 6 millions de personnes se retrouvent dans des camps de migrants plus ou moins humanitaires, avec ou sans statut de « réfugiés », les 400 camps de rétention européens voient transiter environ 50 000 personnes par an, les camps dits « auto-établis » (donc les bidonvilles), bien que de taille inférieure aux autres camps, sont plusieurs milliers dans le monde (la France compterait 350 camps « roms », accueillant 17 000 personnes par exemple). Ces chiffres, forcément approximatifs et partiels, datent de 2014 [1]. La crise sanitaire liée à l’épidémie de Covid19 a très récemment démultiplié l’usage de l’encampement des populations qui a clairement été utilisé comme l’un des dispositifs de gestion de la pandémie. De nouveaux camps ont été créés, des camps existants ont vu leur population décupler de par la fermeture des frontières, les mises en quarantaine ont bouclé des lieux d’habitat et/ou de travail qui avaient déjà presque tout du camp, et où des dizaines de milliers de personnes se sont retrouvées enfermées pour la « bonne gestion » de la pandémie, en particulier là où les gouvernements ont refusé de confiner toute la population pour éviter que tout le monde ne soit pas au travail. Si l’on prend un peu de recul historique, on se rend compte que, depuis que l’être humain s’est autorisé à enfermer ses semblables, la mise en camps, l’encampement, est le dispositif qui s’impose dès lors qu’une crise de quelque ordre qu’elle soit implique une population nombreuse non gérable à flux tendu. C’est donc dans le camp qu’on stocke, sur des critères variés selon les lieux et les époques, les êtres humains dont on ne sait pas quoi faire du tout ou du moins pas dans l’immédiat. Grâce à ce mode de fixation des populations, dont le mouvement lui-même est difficile à contrôler et à gérer, on peut ainsi, à bas coût, grâce à une standardisation et une limitation à l’extrême de ce qui est considéré comme nécessaire pour survivre, prendre le temps d’observer, de trier, de laisser mourir, de tuer éventuellement, de faire travailler parfois, ceux qui s’y retrouvent enfermés.

Dans cette cinquième livraison des Feuilles Antarctiques, on voudrait ouvrir cette vaste question des camps et de « l’encampement », de leur histoire, leur finalité et leurs usages, dans le but de trouver des pistes, aujourd’hui, pour lutter contre ce qui est depuis bien longtemps un mode à la fois d’enfermement et de gestion des indésirables, et de toutes celles et tous ceux qui se re- trouvent en situation d’être le plus directement « gérés » (enfermés, déplacés, expulsés et pire encore parfois, mais aussi « logés », mis au travail, rééduqués…) donc à la merci des besoins du capital et des États. En effet, le camp est d’abord un lieu où une autorité (le plus souvent l’État, mais aussi des formes « révolutionnaires » autoritaires ayant pris le pouvoir ou fonctionnant comme des proto-États) garde sous la main une partie de la population, dans des buts qui varient dans le temps et l’espace, mais sous des formes qui ont des points communs. Le camp est donc d’abord une affaire logistique, liée aux conditions matérielles nécessaires pour fixer et garder à disposition des êtres vivants par une mise à l’écart, en cours ou en attente de gestion.

Si ce qu’on appellera ici l’encampement est assurément une forme d’enfermement (et ce même s’il n’a parfois ni barreaux, ni cellules et que cet enfermement peut prendre place à peu près n’importe où, sur des bateaux de croisières, des îles, ou dans des chambres d’hôtel), sa logique se différencie de l’emprisonnement, principalement en ce que l’emprisonnement vise toujours, d’une manière ou d’une autre, chaque incarcéré d’une manière qui se veut individualisée. Le plus souvent cette individualisation de la peine est démontrée lors d’un procès lorsque la justice se charge d’attacher des faits ou des incriminations à une personne dont les « éléments de personnalités » seront d’ailleurs livrés en pâture à l’institution, et qui sera, pour son bien ou son mal, selon les conceptions, jetée en prison. Au contraire, le camp sépare, réunit et enferme en groupe, voire en masse, et plus personne n’y est considéré comme un individu particulièrement ciblé à sanctionner ou à rééduquer. Même quand il se donne ce genre d’objectif (voire plus bas), il le fait sans considération de chaque individu qu’il enferme. Le dispositif concentrationnaire nazi a poussé à l’extrême cette désindividualisation des enfermés, comme le montre la plupart des témoignages des rescapés, comme par exemple celui de Primo Levi dans Si c’est un homme. Le camp cible des groupes établis sur des critères divers sociaux, ethniques, comportementaux, (voire parfois des groupes de personnes qui se retrouvent par hasard au même moment au même endroit) sans considération des parcours individuels. Là où la prison met à l’écart, mais à l’intérieur d’un corps social, et inclut par la contrainte ou insère de force en obligeant à respecter les lois qui soudent la Nation, le camp écarte en séparant. Il s’établit toujours dans la constitution d’une forme d’altérité qui justifie que ceux qui se sont instaurés comme représentant « les uns » s’autorisent à enfermer ceux qui deviennent « les autres », ceux dont on ne voudra pas, du moins pas maintenant, pas comme ça, pas avant un tri, une décontamination ou un apprivoisement. Cette différence s’incarne dans le droit français par exemple dans la différence entre l’enfermement judiciaire et l’enfermement administratif, mais la même logique préside, y compris quand elle n’est pas explicitée par des dispositifs législatifs. Au point d’ailleurs que quand on veut punir individuellement dans le camp, on y construit une prison. La vie dans le camp est supposée être une vie « normale » et pas, en elle-même punitive, même si elle est difficile (et les associations humanitaires et autres ONG gestionnaires sont là pour bien montrer qu’on fait ce qu’on peut pour gérer au mieux…), pour ceux et celles qu’il enferme. De cette différence sont nées quelques absurdités, parfois désastreuses pour toute perspective de mise à bas radicale de ce monde, comme par exemple la revendication stupide de la libération de ceux qui sont encampés au motif qu’ils n’auraient « rien fait » contrairement aux prisonniers, comme si lutter contre une forme d’enfermement impliquait de valider l’autre… Rappelons une évidence : lutter contre l’enfermement, c’est lutter contre toutes les formes d’enfermement, que ce soit dans des camps humanitaires, des prisons spéciales anti-terroristes, des prisons populaires avec des vrais ennemis du peuple dedans ou la cave d’un père de famille autoritaire !

À partir de ces éléments communs très généraux, on peut, sans prétendre à l’exhaustivité (pour exercer pouvoir et autorité sur ses semblables « l’esprit humain est capable de tout »…), constituer des grandes catégories correspondant à différentes « nécessités » ou projets gestionnaires. C’est en fonction de ces grandes catégories que les différents textes proposés à la lecture dans cette feuille seront organisés.
Le principal objectif de l’encampement, c’est d’écarter, de séparer, de rejeter, et même si on ne fera pas des camps nazis une question particulière dans cette feuille, justement pour la raison que ces camps-là demandent un traitement à tous égards particuliers, cette fonction y est particulièrement à l’œuvre dans la mesure où le système concentrationnaire s’articule au dispositif d’extermination. On peut dire d’ailleurs que le camp ouvre toujours la possibilité génocidaire même si elle est fort heureusement rarement mise en œuvre. Une fois qu’une catégorie de population est rassemblée, enfermée, et occupée à se maintenir en demi-vie, il est assez simplement possible si une « nécessité » quelconque (comme la préservation de la pureté de la « race »…) s’impose, de trouver des moyens, qu’ils soient ou pas systématisés et industrialisés, de s’en débarrasser. L’usure même des corps, la diffusion des maladies, la faim et l’absence de soins peuvent d’ailleurs faire leur office, comme ça a pu être le cas dans les hôpitaux psychiatriques en France sous le gouvernement de Vichy [2]. Les lieux d’enfermement des fous ont alors été traités comme des camps, auxquels la gestion générale des pénuries alimentaires « impose » de limiter l’approvisionnement : cette altérité-là, à la merci de la gestion d’État, ne sera pas prioritaire, parce qu’anormale et pas assez rentable. La gestion évacue alors toute perspective de soin et profite de la situation d’enfermement des personnes pour les laisser mourir, c’est pour- quoi on a pu parler à ce sujet d’ « extermination douce ». Tous les lieux qui concentrent une catégorie de personnes dont l’État peut décider de se désintéresser, tous les ghettos matériellement bouclables, sont susceptibles de subir ce genre de sorts et en ce sens peuvent devenir des camps. On peut aussi ranger dans cette fonction les écartements de population pour des raisons sanitaires, temporaires pour les quarantaines (que se passerait-il dans certains endroits du monde face à un virus plus virulent et plus meurtrier ?), ou définitifs comme c’était le cas pour les lépreux par exemple. L’histoire de « l’île des lépreux » en Grèce est à ce titre passionnante. Les camps humanitaires sont de cet ordre-là, la gestion de populations indésirables, même si elles ne sont pas strictement parlant indésirables pour les ONG qui les gèrent, revient au même résultat. La lecture de la « déclaration de New York » établie en 2016 en préparation du pacte mondial de l’ONU sur les réfugiés de 2018, est à ce titre révélatrice [3]. Même si les signataires déclarent, la larme à l’œil : « Nous acceptons la responsabilité partagée qui nous incombe de gérer les déplacements massifs de réfugiés et de migrants avec humanité, sensibilité et compassion et en veillant à répondre aux besoins de chacun », la première des fonctions qu’ils affirment remplir, c’est de « soulager la pression sur les pays qui accueillent des réfugiés » … Et c’est ainsi que le dispositif gestionnaire du camp fait de ceux qui le gèrent, malgré toutes les déclarations d’intention bien- veillante, les relais des politiques d’État quelles qu’elles soient, contribuant à affamer, à expulser ou à réprimer si la gestion l’impose, et en tous les cas, faisant partie intégrante du dispositif d’en- fermement.
À l’objectif d’écarter et de séparer, a pu parfois s’ajouter l’intention délirante de rééduquer à grande échelle tout un pan de la population. Enfermer pour rééduquer a été l’objectif affiché du Goulag administrant les camps soviétiques. Comme dans la plupart des régimes communistes, il s’agit d’accélérer la formation de l’Homme Nouveau exempt des tares idéologiques capitalistes. En tous les cas, celui qui rentre dans un camp de rééducation est assurément considéré comme indigne d’exister dans le nouveau régime post-révolutionnaire, en tant que ce qu’il est. De fait, ces camps ont enfermé un continuum de genre de populations allant des propriétaires terriens et assimilés (dans la période de ce que les historiens appellent la « dékoulakisation ») aux opposants au régime, au fil des purges, en passant par des groupes importants de personnes ciblées sur des critères ethniques (comme les Ingouches, les Balkars ou les Meskhètes). L’exemple le plus frappant de cet usage du camp est sans doute le régime Khmers Rouge qui a transformé le Cambodge en vaste camp de travail et de mort par tous moyens.
Car une partie des régimes qui enferment font travailler les enfermés, que ce soit dans un objectif de rentabilisation ou par obsession punitive d’user les corps de ceux qu’on enferme, le résultat revenant au même pour les enfermés : le plus souvent la mort par le travail. Le Cambodge des Khmers en témoigne : quand la gestion des êtres vivant devient absolue, c’est aussi par le travail qu’on les tue. Mais plus récemment, on peut aussi penser à ces zones industrielles dans lesquelles des travailleurs migrants vivent et travaillent, au Qatar par exemple, qui se sont refermées avec la gestion de la pandémie et dont les portes ont été gardées par l’armée, sans provisions suffisantes pour ceux qui s’y sont retrouvés bloqués. On peut aussi penser à cette décision du ministre français de l’agriculture qui, face à la « nécessité » de faire venir des travailleurs saisonniers, a proposé, pour éviter les risques de contagion, que les travailleurs soient enfermés en quarantaine sur leurs lieux de travail, les exploitations agricoles prenant alors toutes les caractéristiques du camp.

En tout état de cause, dans le camp, on enferme pour pouvoir gérer, et on se donne les moyens de transformer en camp tout regroupement de personnes, des bidonvilles aux campements installés par les migrants comme a pu l’être Sangatte à proximité de Calais, dès lors qu’on se donne pour mission de gérer, et de contrôler. L’encampement permet la fixation des populations le temps de décider ce qu’on va en faire, vers quel pays et par quel moyen les ex- pulser dans le cas des centres de rétention par exemple. L’histoire de la rétention en France est à ce titre révélatrice. Depuis qu’on expulse en France, on enferme le temps de mettre en place la logistique nécessaire dont la vie de la personne à expulser devient l’un des éléments matériels, on gère a minima son alimentation, son sommeil, son déplacement jusqu’à avoir fini de s’en débarrasser. Le hangar d’Arenc est ainsi découvert en 1982 et appelé « prison illégale pour sans-papiers », illégale jusqu’à ce qu’elle soit légalisée par la création des centres de rétention, qui a satisfait tous les fanatiques de l’État de droit, sans changer pour autant cet enfermement de nature. Plus on expulse, plus on a besoin de marge de manœuvre logistique, alors on allonge les délais d’enfermement de manière à avoir les coudées franches, on utilise tous les types de lieux pour enfermer selon les besoins (selon la loi, n’importe
quel lieu peut, sur simple décret, être déclaré lieu de rétention ou zone d’attente), on construit des centres high-tech à proximité des aéroports, tout en continuant à mettre en rétention dans des cellules de garde à vue ou des chambres d’hôtel si la gestion s’en trouve facilitée.

Le travail n’est pas la seule manière de mettre à profit l’encampement. Si le camp est pratique, c’est avant tout, et de plus en plus, parce qu’il donne l’occasion de fixer les populations et de faire le tri entre ceux qu’on intègre et ceux qu’on rejette. Le camp optimise la frontière, il en fait plus qu’un point de passage. Il en est ainsi de la fonction historique d’Ellis Island « usine à fabriquer des américains » comme le dit Georges Perec, usine qui trie et a ses rebuts. À Ellis Island, derrière la statue de la liberté, on trie sur des critères de santé, de prédisposition au travail, de bonne morale, ceux qui deviendront dès la « porte d’or » franchie, des américains. Mais avant, il faut se faire peser, mesurer, marquer à la craie selon la catégorie de maladie qu’on est susceptible d’avoir, et il faut se soumettre à l’arbitraire de la gestion : y passer quelques heures le temps de franchir les contrôles, ou bien être refoulé, ou alors être enfermé un temps indéfini, et la gestion devient, pour ceux qui se retrouvent à sa merci, un enfer. Il en est de même en terme de logique des hotspots que Shengen veut organiser à ses frontières extérieures et qui ont vocation à devenir des lieux optimisés de la gestion et du tri des migrants : contrôles, identifications biométriques, examens sanitaires, répartition optimale en fonction des besoins en terme de main d’œuvre. Même logique, mais à une époque différente : il ne s’agit plus de constituer une nation américaine en intégrant tous ceux et celles qu’on juge intégrables, il s’agit de ne laisser rentrer que ceux et celles dont l’exploitation est nécessaire au capitalisme. Les autres pourront errer de vaisseau des morts en vaisseau des morts sur l’océan d’indifférence à l’humanité que ce système a construit.
Mais la froideur gestionnaire ne peut pas tout éteindre de l’aspiration à la vie. C’est dans le camp de réfugiés espagnols de Septfonds par exemple que Tosquelles commence en 1939, tout en aidant à organiser des évasions, à expérimenter des manières non conventionnelles de soigner, avec d’autres réfugiés qui n’ont aucune formation médicale ou psychiatrique, ceux et celles qui sont enfermés avec lui, traumatisés par cet enfermement ainsi que par le parcours de révolte et de répression qui les y ont amenés. C’est de cette solidarité entre encampés que naîtra un des principaux courants de l’anti-psychiatrie. Dans toutes les sortes de camps, des révoltes individuelles ou collectives ont lieu, certains s’en évadent, des conflits éclatent : aucun camp ne pourra enfermer la force impérieuse des migrations. Aux abords de toutes les frontières et dans tous les camps, plein de choses se passent qui échappent à la gestion.

L’optimisation de la gestion par l’encampement se fait toujours au détriment de celles et ceux qui sont enfermés, en négation de leur volonté de vivre, et c’est de leur côté que, toujours, nous nous tiendrons. Encadrées ou pas par le droit, ravitaillées ou pas par des associations humanitaires, les logiques de camps sont mortifères, comme toutes les logiques d’enfermement.

À bas toutes les prisons !
À bas la gestion et ses camps !
Vive la liberté !

[Introduction du n°5 des Feuilles Antarctiques.]


[1Chiffres tirés de Michel Agier (dir.), Un monde de camps, Paris, La Découverte, 2014

[2Drôles d’’histoires : l’extermination douce, Armand Ajzenberg, in Chimères, n°27, 1996.

[3La « Déclaration de New York » est un texte qui a défini, en 2016, le cadre d’action global des organisations qui gèrent les réfugiés.