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Huye hombre huye

Par Xosé Tarrio Gonzàles

lundi 20 mars 2017

Les extraits ci-dessous sont tirés du livre Huye hombre huye de Xosé Tarrio Gonzàles. Ce prisonnier incarcéré au régime FIES ne raconte pas “une histoire exceptionnelle mais une triste histoire qui se répète dans les prisons espagnoles. C’est l’humble tentative d’un néophyte de transmettre une réalité façonnée sur papier avec les limites d’un brevet des collèges. Pourtant, j’ai pensé que dans ce premier essai je pouvais vous offrir ma sincérité. Je n’ai pas prétendu embellir un thème aussi sérieux avec des ornements littéraires. J’ai voulu être sincère, dur, cru et critique comme le sujet l’exige, sans me poser en victime mais sans renoncer à raconter des faits que les médias ont tu. J’en assume les risques et les conséquences, étant toujours enfermé dans une cellule à la merci des excès de ceux que je critique ouvertement dans ce livre”. La traduction est tirée de la version italienne éditée en septembre 2000, et est parue dans un recueil d’articles contre les prisons diffusé par Tout le monde dehors ! début juin 2001.


Ces “sans coeurs” au cours d’une révolte le 18 mars 1991

[….] Entre temps la tension grandissait autour de la prison. Les Unités Spéciales d’Intervention (UEI) de la garde civile étaient prêtes à intervenir. Les détenus misaient le tout sur la doctoresse prise en otage. Les forces anti-émeutes ne seraient pas intervenues tant qu’elle serait là à cause de sa grossesse. Ils ne voulaient pas être responsables d’une lésion du fœtus ou risquer qu’elle soit tuée par les "bêtes sauvages"qui la retenaient en otage.
La réalité était différente : à l’intérieur, nous discutions de sa libération. C’était une décision compliquée car cela augmentait les risques d’un blitz des UEI. L’état de grossesse de l’otage remettait en cause, de part notre éthique, la séquestration puisque cela compromettait un innocent. Donc nous avons décidé de la libérer tout en sachant que cela augmentait les risques d’une intervention.
En fait ce geste humain dicté dans un moment de "faiblesse" ouvra la voie à l’intervention des troupes d’assaut. En fait, une fois la femme libérée, l’administration donnait une valeur mineure à l’échange d’otage. C’est ainsi que l’administration pensait et agissait. A l’aube du 19, les faits se sont précipités. Les forces d’assaut recevaient l’ordre d’intervenir pour mettre un terme à la séquestration. S’en suivirent des charges explosives et des rafales de mitraillettes. Tous se passa rapidement. Les détenus furent localisés et immobilisés pour être ensuite sauvagement tabassés avec des battes de base-ball. C’était la méthode habituelle des assauts qui voulaient terroriser les autres détenus. Cela se termina par le transfert de trois détenus à l’hôpital, deux autres mis en isolement et la libération des otages. L’assaut mit un terme aux revendications qui ne furent jamais divulguées. L’administration pouvait se sentir heureuse du devoir accompli.[…]

Visite d’un maton de Zamora

[…] Dans la prison de Zamora il m’avait tabassé avec ses collègues, et maintenant il m’obligeait à me souvenir de ce fait pour lui héroïque.
– Qu’est-ce qui se passe fils de pute ? me dit-il à travers le judas.
– T’en as pas marre de recevoir des coups de triques ? Aujourd’hui c’est mon tour de garde, fais donc attention, au premier faux-pas tu vas manger, ou bien tu m’as oublié ?
Je m’en souvenais parfaitement.
– Bien sûr que je m’en souviens, lui répondis-je en m’approchant de la porte.
- Bien, car je n’ai pas envie de t’écouter toute l’après-midi. Compris ?
Je ne répondis pas à la provocation.
Une heure après, ils vinrent me chercher pour la promenade. Dans une de mes tennis, j’avais caché un petit couteau en fer de ma fabrication. Ce fils de chienne l’aurait payé une fois pour toutes.
Je n’eus pas de problème à passer le couteau à la perquisition qu’on me faisait d’habitude à la sortie de la cellule.
Il était près de la porte d’accès à la cour. Sa figure reflétait l’arrogance de celui qui se sent protégé par l’uniforme, par le système, car il sait qu’il peut agir en toute impunité. Il s’approcha pour me dire quelque chose, et mon poing le toucha en pleine figure, le faisant tomber. Surpris qu’un détenu ose lever la main sur lui, il se dirigea vers la guérite et sortit armé d’une matraque.
– Tu vas en chier ! cria-t-il furieux en s’élançant sur moi .
Me baissant, je sortis le couteau de ma chaussure. En le voyant, il s’arrêta, jeta la matraque et leva les mains sans opposer de résistance.
– Calme-toi, Tarrio, s’il te plaît…
Je m’approchais de lui en le faisant s’agenouiller devant moi. Je lui lançais un coup de couteau à hauteur de la tête qui s’arrêta sur l’une de ses mains avec laquelle il essayait de se protéger.
– Qu’est ce qu’il y a ? Tu ne fais plus le dur ? – hurlais-je, hors de moi.
– Ou bien es-tu courageux seulement devant un adolescent tout nu et sans défense ? ajoutais-je en faisant allusion au tabassage de Zamora.
– Reste calme, mec, tranquille. On arrangera cela avec calme, OK ? criait un garde à l’autre bout du module.
– Déconnes pas Tarrio, s’il te plaît calme toi …
Je regardais mon otage. J’avais envie de le tuer, mais j’ai résisté en pensant aux conséquences qu’une telle action auraient pu me causer. Je le libérais.
– Regarde porc, cette fois-ci je te libère. Si un jour tu essaies de prendre ta revanche et de me toucher à nouveau. Je te tuerais. Est ce clair ?
– Oui , Tarrio. Promis, cela n’arrivera pas…
Je me dirigeais vers la cellule et me débarrassais du couteau en le lançant à Camaño par la fenêtre. Je m’allongeais sur le lit, tendu pour les possibles conséquences.
Peu après, plusieurs gardiens sont arrivés, ils m’ont menotté et transféré dans une autre cellule. Ils ne me frappèrent pas ni me menacèrent, ils se limitèrent à me changer de cellule. Ils me demandèrent le couteau et je répondis l’avoir jeté dans les WC. Ils me laissèrent seul avec les menottes dans une cellule vide.
Plus tard, le gardien blessé vint me voir. Il avait la main bandée et était habillé en civil. J’ai supposé qu’il était suspendu, nous parlâmes à travers le judas.
– Ecoute Tarrio, je sais que ce que j’ai fait à Zamora n’était pas bien, mais je n’obéissais qu’aux ordres, ainsi que les autres agents – s’excusa-t-il. Ce qui s’est passé aujourd’hui m’a fait voir les choses différemment. J’ai parlé avec mes collègues pour qu’il n’y ait pas de représailles contre toi.
– Bien… - répondis-je surpris par son attitude.
– Avec le temps, nous nous abrutissons tous, ne penses pas que ce soit facile de travailler ici, mais il faut bien manger quelque chose.
– Il est préférable d’avoir faim plutôt que de torturer pour l’éviter – ai-je répondu.
– Oui, mais il faut bien que quelqu’un fasse ce travail. Ecoute, y avait-il du sang sur le couteau ? Je te demande cela à cause du sida, car tu es séropositif…
– Non, il était propre.
– Il faut que je m’en aille. Désolé que cela se termine ainsi.
– C’est la prison – ai-je répondu en résumant avec ce mot tous les maux du monde, cette institution devrait être éliminée de la surface du globe par les hommes et les femmes. […]

Le chemin de la répression

[…] A cette époque, j’ai reçu une lettre avec deux mois de retard, elle était d’Ana, elle m’envoyait aussi des photos. En me la donnant, le gardien me dit :
– Lis-la, et quand tu auras fini, je viendrai la reprendre car c’est interdit de garder les lettres en cellules.Je ne répondis pas et je commençais à la lire. Elle voulait venir me voir, mais il lui fallait le permis du juge d’application des peines. Je regardais les photos, elle était assise et je trouvais qu’elle était belle, comme toujours. Je l’aimais et j’espérais pouvoir la voir au plus tôt. Je lui répondis vite et préparais la lettre pour le tribunal afin de solliciter un permis de visite. Ensuite, je m’allongeais sur la plaque en fer qui servait de sommier et je mis une serviette en guise d’oreiller, je regardais de nouveau les photos en me laissant bercer par le sentimentalisme. A l’heure du déjeuner, le gardien me demanda la lettre, mais naturellement, je refusais.
Il se fâcha et me menaça :
– Si tu ne me donnes pas la lettre, nous viendrons la chercher nous-mêmes.
Donc après avoir ramassé le plateau et l’avoir posé sur le lit, j’ai déchiré la lettre et les photos et je les ai jetées dans les toilettes. J’ai appuyé sur la chasse, et malgré la douleur de voir ainsi disparaître des fragments de ma vie, je répondis en souriant à l’agent :
– C’est tout pour toi.
– Vous aurez un rapport, dit-il en claquant la porte avec force.[…]

[La traduction intégrale a été publiée sous forme de livre il y a quelques années :
Huye, Hombre, Huye - Chronique de l’enfermement, Xoré Tarrio Gonzales, Nyctalope Editions, France, 2011.]