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Il Faut présenter de façon outrancière les objets dont l’importance est minimisée

Par Günther Anders (1956)

mercredi 4 août 2010

Le terrain philosophique c’est la bombe — ou
plus précisément : notre existence sous le signe de
la bombe, car tel est notre thème. C’est un terrain
parfaitement inconnu. En dresser d’emblée la
carte est impossible. Il faudra d’abord nous laisser
dériver, nous contenter d’observer et d’enregistrer
les détails qui nous sauteront aux yeux. leur succession
paraîtra d’abord contingente et leur agencement
obscur. Mais les choses changeront en
cours de route. […]


Si l’image dans son ensemble reste encore floue,
j’ai cependant cherché à marquer d’emblée avec la
plus grande précision possible les contours des
détails qui la composent, c’est-à-dire à les accentuer
autant qu’il m’était possible de le faire. Cette
méthode exige quelques éclaircissements pour être
bien comprise.

Elle ne procède pas du désir de faire de l’esprit,
ce qui, étant donné la question serait terriblement
inconvenant ; elle est en fait exclusivement motivée
par la singulière invisibilité qui est celle de
notre objet : alors qu’il devrait être sans cesse présent
devant nos yeux dans l’éclat de sa menace et
de sa fascination, il reste, à l’inverse dissimulé au
cœur même de notre négligence. La grande affaire
de notre époque, c’est de faire comme si on ne le
voyait pas, comme si on ne l’entendait pas, de
continuer à vivre comme s’il n’existait pas : nos
contemporains semblent s’être jurés de ne pas le
mentionner. Il est bien sûr impossible de se
contenter de « simplement décrire » un tel objet. Si
un objet reste par essence indistinct, minimisé ou
refoulé, il faut alors pour l’exposer — et faire ainsi
apparaître la vérité qui est en lui — remédier à
cette indétermination en exagérant d’autant plus
ses contours qu’ils sont « estompés ».

En d’autres termes, s’il est à ce point difficile de
parler de notre objet, ce n’est pas seulement parce
qu’il est une « terra incognita », c’est aussi parce
qu’il est systématiquement maintenu dans l’incognito
 : parce que les oreilles auxquelles on tente de
parler deviennent sourdes dès qu’on mentionne cet
objet. S’il nous reste une chance de nous faire
entendre, ce n’est qu’en rendant notre propos aussi
tranchant que possible. C’est la raison pour laquelle
j’ai à ce point forcé le trait. Nous ne sommes pas
encore à l’époque heureuse où nous pourrons enfin
nous dispenser d’être outranciers et d’exagérer :
nous ne sommes pas encore à l’époque de la sobriété.
[…]

Il n’est pas certain que les termes de « morale »,
de « considérations morales » ou d’« éthique », conviennent
encore aux réflexions qui vont suivre. Par
rapport à la monstruosité de ce dont il est question,
ils semblent faibles et inappropriés. Jusqu’ici
les problèmes de morale consistaient à se demander
comment les hommes devaient traiter les
hommes, comment les hommes devaient considérer
les hommes, comment devait fonctionner la
société. À l’exception d’une poignée de nihilistes
désespérés du siècle dernier, il ne s’est guère trouvé
de théoriciens de la morale pour mettre en
doute le fait qu’il continuerait à y avoir des
hommes et qu’il devait en être ainsi. Débattre d’un
tel présupposé eût encore, il y a peu, paru absurde.
Mais la bombe, la prise de position ou plutôt l’absence
de prise de position sur la bombe à donné
une véritable actualité à cette question.

Cela signifie qu’à la question de savoir « comment
 » l’humanité devait continuer à exister s’est
substituée aujourd’hui celle de savoir « si » l’humanité
devait ou non continuer d’exister. Cette
question est écrasante, et l’homme contemporain,
dans son aveuglement face à l’apocalypse, dans
son angoisse face à l’angoisse, la sienne et celle des
autres, craignant de s’inquiéter lui-même ainsi
que les autres hommes, eux aussi condamnés à
mourrir, se refuse à la poser. Elle est néanmoins
posée par l’existence même de la bombe.
Il nous faut percevoir tout ce qu’a de monstrueux
le « si » par lequel débute cette nouvelle
question. Sa menace est suspendue, comme un
signe de mauvais augure, au-dessus des mots de ce
texte — comme une « lune rousse », auraient dit
les Anciens. J’espère que le lecteur, ne serait-ce
que pendant le temps qu’il consacrera à sa lecture,
n’arrivera pas à oublier cette chose suspendue au-dessus
de nos têtes.

Günther Anders, L’obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, 1956.