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Introduction à l’édition anglaise de « Angry Brigade »

Refuser les carcans d’une lutte délimitée par l’Etat

Par Jean Weir (1985)

lundi 6 janvier 2014

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En 1972, les huit anarchistes en procès devant la Cour d’Assises de Londres, désignés par l’État britannique comme les « conspirateurs » de la Angry Brigade, se sont retrouvés non seulement face à l’ennemi de classe avec tous ses instruments de répression, mais aussi face à l’incompréhension et à l’esprit obtus - quand ce n’était pas juste la condamnation - de la gauche organisée.

Décrits comme des « fous », des « terroristes », des « aventuristes », ou au mieux comme les auteurs de « gestes d’un désespoir inquiétant », la Angry Brigade fut condamnée sans aucune tentative d’analyser leurs actions ou de comprendre ce qu’ils étaient dans le contexte général des luttes de l’époque. Les arguments utilisés pour justifier cela étaient simples : en définissant les actions de la Angry Brigade comme des actes « terroristes » et en les stigmatisant comme « individualistes », les organisations du mouvement - dont la tendance naturelle est à voir la relation entre l’individu et la masse comme quelque chose d’inexistant - les ont soigneusement exclus de leurs préoccupations. Assez étrangement, cette attitude ne s’est pas limitée à la gauche, mais fut aussi répandue dans le mouvement libertaire, où encore aujourd’hui une tendance s’efforce d’ignorer le rôle de l’individu dans la masse et le rôle du groupe spécifique dans le mouvement de masse. Lorsque la question est soulevée, c’est habituellement sous la forme d’une condamnation absolue. Par exemple, dans un article intitulé Terrorisme (sic) dans le journal Class War, nous lisons : « si quelques personnes prennent la responsabilité de s’engager dans la « Lutte Armée », cela nous évoque, en plus de l’hostilité publique, le harcèlement policier, les arrestations et les campagnes de défense, la perte de toutes nos leçons politiques, de nos bénéfices et de nos forces. »

Les problèmes rencontrés par les camarades de la Angry Brigade étaient semblables à ceux d’autres groupes actifs à l’époque qui refusaient les carcans d’une lutte délimitée par l’État - les limites prétendues de la légalité, au-delà desquelles les mécanismes répressifs sont libres de frapper - et qui prenaient comme point de référence le niveau d’intensité des luttes massives. Ce choix, au mépris de la définition des limites de la lutte par l’État, défiait aussi les limites imposées par le mouvement ouvrier officiel et les organisations extra-parlementaires, y compris dans le mouvement anarchiste. La Symbionese Liberation Army (SLA) aux USA, la RAF en Allemagne, les premières Brigades Rouges en Italie, ont toutes été isolées par les organisations « révolutionnaires », condamnées comme agitatrices, provocatrices, comme des terroristes individualistes menaçant la croissance du mouvement de masse.

Sur l’attitude de la SLA, Martin Sostre écrivait en Amérique : « la dénonciation de la SLA par la presse du mouvement est indiscernable de celle de la classe dirigeante. Chaque organisation de gauche semble rivaliser avec les autres pour sa légitimité en dénonçant la SLA… Mais sensiblement absentes de ces dénonciations sont les discussions sur le rôle de la lutte armée. On voit la violence révolutionnaire comme quelque chose de répulsif qu’il faut à tout prix éviter. La presse des mouvements de gauche voudrait nous faire croire que pour renverser l’ordre existant nous aurions simplement dû organiser des mouvements de masse, des manifestations de protestation ou répéter des slogans révolutionnaires. »

Un journal américain de cette gauche - The Trotskyist Red Mole - s’est distingué en appelant à la solidarité avec les camarades de la Angry Brigade en procès, avec la réserve suivante : « Il est inutile pour la gauche organisée de critiquer la politique de la Angry Brigade, à moins que nous ne reconnaissions aussi pourquoi beaucoup de potentiellement très bons camarades rejettent les diverses organisations léninistes et recourent en effet aux explosifs - jusqu’à ce qu’ils se fassent attraper, une option facile qui ne se préoccupe pas de la compréhension politique du peuple ». Assez compréhensible, vu le programme léniniste. Mais quelle perspective anarchiste ? Nous pouvons lire en première page d’une publication assez récente éditée par Freedom, « Même la campagne d’attentats à la bombe effectuée par la Angy Brigade, qui était techniquement brillante… n’a absolument rien réalisé, parce que, en contradiction directe avec leurs idéaux, ils essayaient d’agir comme une avant-garde laissant les gens ordinaires en spectateurs passifs de leurs actions. Loin d’aboutir à un « réveil des masses », cela a abouti à une crainte de l’anarchisme et de ses idées qui a significativement contribué à notre impuissance actuelle ».

Comme nous pouvons le voir, la vieille préoccupation persiste : celle de la protection du mouvement (particulièrement anarchiste) des aventuristes.

De fait, le mouvement des exploités n’est pas et n’a jamais été une masse monolithique, agissant ensemble avec le même niveau de conscience. La lutte contre le Capital a depuis le début été caractérisée par une dichotomie entre le mouvement ouvrier officiel d’une part, avec ses organisations diverses - partis, syndicats et autres formes, canalisant le dissentiment dans une forme gérable de médiation quantitative avec les patrons. Et d’autre part, le mouvement souvent moins visible des « incontrôlables » qui apparaît de temps en temps sous des formes organisationnelles explicites, mais qui reste souvent anonyme, répondant au niveau individuel par le sabotage, l’expropriation, les attaques sur la propriété, dans la logique irrécupérable de l’insurrection. Il n’y a aucune ligne de démarcation distincte ou fixe entre les deux mouvements. Ils s’affectent souvent l’un l’autre, la volonté de la base obligeant les grandes organisations officielles à prendre une certaine direction, ou l’inverse, en mettant un frein aux luttes autonomes. Beaucoup d’entre ceux qui composent la masse d’adhérents des syndicats, sont aussi actifs dans des formes de lutte extra-syndicales. Chaque aspect, cependant, possède son propre héritage : d’un coté un héritage de négociations et de trahisons, les grandes victoires qui sont des défaites réelles dans le dos des ouvriers ; de l’autre, un héritage d’action directe, d’émeutes, d’insurrections organisées ou d’actions individuelles qui toutes ensembles forment une partie de la société que nous désirons, et sans lesquelles elle ne serait rien qu’un rêve utopique.

Un rapide coup d’œil au développement de la lutte en Angleterre montre cette dualité tout à fait clairement. Le mouvement anticapitaliste organisé tel que nous le connaissons aujourd’hui a commencé à prendre forme au début du XIXe siècle. À la différence des autres pays capitalistes européens qui se développaient en même temps, il n’y avait qu’une influence mineure du communisme, tant au niveau organisationnel qu’idéologique. Le traditionnel anti-intellectualisme britannique et le « bon sens » étaient peut-être fondamentaux pour une forme plus pragmatique d’organisation qui a pris l’apparence des syndicats. Ces syndicats étaient réformistes dès le début, bien que de temps en temps, par la pression de la base, certains ont connu des moments insurrectionnels. Les changements proposés par les syndicats étaient cependant contraints, pour réussir, d’utiliser des méthodes non-violentes dans les limites constitutionnelles.

Le plus numériquement significatif des premiers mouvements ouvriers fut le mouvement Chartiste, qui commença autour de 1838. Reconnu comme le premier mouvement massif moderne, la première pétition des Chartistes avait plus d’un million de signatures. Ce n’est clairement pas une évaluation qualitative des adhérents actifs. Ce mouvement fut lui aussi marqué par deux courants opposés : d’une part ceux prêchant la non-violence et la voie constitutionnelle du suffrage universel comme solution ; de l’autre, ceux qui ont parlé et agi avec rébellion par le biais de l’action directe armée. Cependant, les divisions entre les marchands et les manœuvres n’ont pas été surmontées, expliquant probablement la courte durée du mouvement.

Pendant et immédiatement après cette période, existèrent aussi des formes autonomes de révolte, comme celle de nombreux artisans de l’industrie textile qui, menacés de perdre leurs emplois ou de se voir réduits à l’état de manœuvres non-spécialisés, s’organisèrent en groupes armés. Le plus significatif de ces mouvements insurrectionnels fut celui connu sous le nom de mouvement luddite, qui eut lieu entre 1810 et 1820. Pendant cette période, une quantité immense d’attaques contre la propriété privée a pu être constatée, y compris contre de nombreuses machines. Les luddites, reprenant le nom de Ned Ludd qui avait pris un marteau pour briser une machine, s’étaient organisés localement avec une solide coordination et malgré les déploiements énormes de soldats, particulièrement à West Riding et dans le Yorkshire où le mouvement était le plus fort. L’insurrection généralisée fut proche à de nombreuses occasions. Comme l’indiquait John Zerzan [1], ce n’était pas l’explosion désespérée d’ouvriers n’ayant aucun autre débouché, puisqu’une longue tradition de syndicalisme était déjà présente parmi les ouvriers du textile avant et pendant les soulèvements luddites.

Au début des années 1830, c’était au tour des ouvriers agricoles, devenus des manœuvres occasionnels, de s’organiser dans « l’armée » du Captain Swing, une figure mythique adoptée comme un symbole des ouvriers agricoles qui brûlaient des meules de foin et des granges, menaçant leurs oppresseurs - fermiers, curés, juges. Mais là où les luddites étaient extrêmement organisés, les hommes de Swing ont manqué d’une certaine culture de la sécurité. 19 d’entre eux furent pendus (seize pour incendie criminel), 644 emprisonnés et 481 expulsés en Australie.

Avec le développement inévitable des forces de répression sous ses formes policières et militaires, on peut voir le développement des syndicats comme une tentative d’instiller l’ordre à l’intérieur de la condition du travail. Par leurs divisions à la fois corporatistes et entre les ouvriers spécialisés et non-spécialisés, ils eurent un rôle non seulement de direction, mais aussi de fragmentation des luttes. Avant 1910 il y avait plus de 50 syndicats seulement dans l’industrie de l’équipement. Le mouvement révolutionnaire qui s’est par la suite développé a commencé en partie par se définir comme un dépassement des vieilles formes organisationnelles.

Trois mouvements importants se sont développés : le mouvement syndicaliste révolutionnaire d’influence française, les syndicalistes industriels (IWW) d’Amérique du Nord et le mouvement des délégués syndicaux, qui était particulièrement actif dans le Clydeside en Écosse. Ils luttèrent pour le contrôle de l’industrie par les ouvriers et contre l’échec des syndicats orthodoxes, ils quittèrent la voie parlementaire pour obtenir l’amélioration des conditions de travail. Mais ces mouvements, bien que forts au niveau local et capables d’organiser des grèves et des révoltes importantes, ne sont jamais allés au-delà des limites de l’ingénierie, de l’industrie du transport et des mines.

Les années de guerre ont vu un pacte se sceller entre les syndicats et le gouvernement, tous deux associés pour instiller de force le sens du patriotisme chez les ouvriers et les préparer au grand massacre qui devait venir. Les grèves sont devenues illégales suite à ces accords, montrant clairement comment la ligne de démarcation entre la légalité et l’illégalité sont des instruments malléables aux mains du pouvoir. Tous ne sont pas allés volontairement à l’abattage et les nombreuses désertions et mutineries, toujours brutalement réprimées, font aussi partie de l’histoire non-écrite du prolétariat.

Le Parti Communiste, formé en 1920 pendant la dépression d’après-guerre, était autoritaire et centralisé. Bien que le Parti n’ait jamais gagné le soutien dont ses homologues continentaux ont bénéficié, il a néanmoins rempli son rôle de maintien de l’ordre dans les luttes en cours à l’époque. Par exemple, il s’est infiltré dans les luttes de chômeurs qui furent organisées à l’intérieur de groupes locaux, expropriant nourriture et logements, pour transformer le caractère offensif de cette lutte en revendications réformistes à l’Etat dans de grandes manifestations comme la marche contre la faim de Jarrow [2].

La Grève Générale était emblématique du contraste entre la masse des ouvriers et les syndicats et partis qui prétendaient les représenter.

Cependant, avec le rétablissement et le développement de l’industrie lourde, les énergies principales des exploités ont été concentrées dans les lieux de travail. Le mouvement des délégués syndicaux a été ranimé dans les années cinquante et soixante, des années de prétendu boom économique. Mais, bien que plus proche de la base des ouvriers, il rompit l’espace de lutte encore plus que les syndicats. La division croissante du travail causa toujours plus de divisions dans la lutte, en conséquence, la solidarité entre les secteurs divers était limitée, même entre les ouvriers d’une même usine.

Tandis que les syndicats travaillaient avec les patrons au développement de l’industrie, la base développait différentes formes de luttes incontrôlables comme le ralentissement des cadences, les grèves sauvages, les grèves sur le tas, etc. Par exemple, des 421 grèves dans les docks du début des années soixante, 410 furent « sauvages », c’est-à-dire non négociées. Ces mêmes ouvriers avaient déjà expérimenté l’envoi des troupes dans les docks par un gouvernement de gauche, et le syndicat principal (Transport and General Workers’ Union - TGWU) participait aux poursuites judiciaires contre ses propres adhérents dix ans plus tôt.

L’accélération de l’automatisation et des cadences et l’aliénation, particulièrement dans l’industrie automobile au développement si rapide, ont créé des luttes qui sont allées contre le syndicalisme et sa logique de gestion. Contre la négociation et les dessous de table, les ouvriers de l’industrie automobile et les dockers en particulier, pratiquaient le sabotage sur les chaînes de montage, les grèves sauvages et les occupations. De temps en temps, ils réussirent à pousser leurs organisations de « défense » dans des situations d’attaque et à travers les frontières du corporatisme et des différences sectorielles dans lesquelles ils avaient été circonscrits. Mais l’économicisme des syndicats était l’une des armes les plus fortes du Capital. À l’époque où les émeutes industrielles et même les insurrections s’étendaient partout à travers l’Europe, chacune partant d’une minorité avec ses propres objectifs et se diffusant à d’autres catégories d’ouvriers dans les mêmes industries, puis au-delà, utilisant les piquets, les conseils ouvriers, les assemblées, etc. Les syndicats étaient les seuls organes capables de négocier avec la direction et d’obtenir des ouvriers qu’ils retournent travailler sous de grands slogans unitaires.

Ce dualisme a toujours existé dans le mouvement ouvrier entre les éléments de la base luttant directement et spontanément dans une situation économique précise, et les représentants de la politique nationale du mouvement ouvrier officiel, toujours prêts à mettre un frein aux luttes et à les formaliser (par des boycotts, des grèves, et même des grèves du zèle), les transformant en des instruments de négociation avec les industriels. Mais les actions de la base ne peuvent pas toutes être instrumentalisées et la poussée vers l’illégalité ne peut jamais être entièrement étouffée. De temps en temps, on pourrait le croire. Mais même pendant les relatives « accalmies », il existe un mouvement perpétuel d’absentéistes, d’expropriateurs et de saboteurs. Ce mouvement, qui apparut en force à la fin des années soixante, a dissipé le mythe de la classe ouvrière anglaise passive et stable. De même, l’image de l’ouvrier traditionnel a changé avec l’augmentation du nombre de femmes et d’immigrés dans le travail salarié et l’extension rapide des industries du service.

En même temps, un nouveau mouvement grandissait dans les écoles et les universités. Un des points de référence principal de ce mouvement était la Guerre du Vietnam. Dans chaque université, des groupes divers luttaient pour gagner plus d’espace politique. Pendant une période, il y eut une tentative de former un mouvement unifié des étudiants, la Fédération des Étudiants Révolutionnaires (Revolutionary Students Federation). Les groupes les plus significatifs étaient de tendance trotskiste, le Maoïsme ayant eu peu d’influence en Angleterre. Mais la politique stérile de la gauche étroite (trotskistes et autres léninistes) ne pouvait plus contenir le nouveau mouvement antiautoritaire qui commençait à se développer.

La politisation de la vie quotidienne - s’organisant autour de sa propre oppression en essayant de surmonter la division entre les ouvriers et les étudiants, entre les hommes et les femmes, formant des groupes autour de problèmes précis en opposition aux bannières politiques - était en plein développement. Un mouvement énorme de squatters et de féministes est apparu, n’exprimant pas le Droit au Travail, mais le refus du Travail, n’employant pas la tactique attentiste et éducationniste des syndicalistes, mais la reprise, Ici et Maintenant, de ce que l’on nous a refusé, et le refus de ce que l’on nous a offert. Une critique de la famille nucléaire comme bastion ferme du pouvoir capitaliste a mené à beaucoup d’expériences de vie communautaire. Ce mouvement dans toute sa complexité, pas tellement un mouvement étudiant, mais un cocktail comprenant de jeunes ouvriers, des étudiants et des chômeurs, pourrait être appelé le mouvement libertaire de l’époque.

Ce mouvement était composé de groupes autonomes agissant à l’extérieur de l’atmosphère stagnante du mouvement anarchiste traditionnel avec ses propres centres de pouvoir microscopiques qui, comme Bakounine l’avait astucieusement prophétisé, fut aussi abominable que toutes les autres structures de pouvoir. Un parallèle peut donc être fait entre la dichotomie dans le mouvement ouvrier et celle qui existe dans le mouvement anarchiste. Il y a les camarades qui tiennent des positions de pouvoir, ne contribuant pas au développement d’une conscience révolutionnaire, mais qui passent leur temps à présider des meetings et des conférences visant à influencer des camarades plus jeunes par l’incantation de principes abstraits. Ces principes sont soutenus comme les seuls vrais principes de l’anarchisme et sont acceptés par ceux qui, par paresse ou par faiblesse, les reçoivent de façon acritique. Les manifestations de ces îlots de pouvoir prennent habituellement la forme de publications répétitives à parution permanente. Ils ont l’apparence extérieure de « forums ouverts » à l’usage du mouvement dans son ensemble, mais l’idéologie de base - celle de la conservation et de la stagnation - est filtrée à travers la rafale de « sauveurs » qui remplissent et produisent ces publications. Ces publications sont les premières à condamner les actions autonomes qui prennent leurs points de référence dans les mouvements illégaux d’exploités. Ils sont les premiers à les dénoncer, les accusant d’amener la répression policière dans le mouvement anarchiste. Dans leurs rêveries, ils ont oublié que la répression a toujours existé et existe toujours, et que seulement dans sa forme la plus sophistiquée, elle crée le cimetière paisible des concessions dans lequel on ne permet qu’aux fantômes de marcher. Beaucoup des plus puissantes rébellions sociales récentes ont été diffusées par la réponse populaire à la répression policière.

Le mouvement anarchiste traditionnel se retrouve lui-même menacé par cet autre mouvement anarchiste, celui des groupes autonomes et des individus qui basent leurs actions sur une évaluation critique des méthodes passées et sur une mise à jour théorique et analytique. Ils utilisent aussi les pratiques traditionnelles du tract et des journaux, mais les utilisent comme des outils de critique révolutionnaire et de contre-information, essayant toujours d’aller au-delà de la lutte massive, tout en y contribuant personnellement et méthodologiquement. Il est tout à fait cohérent et nécessaire, s’ils doivent être des participants actifs à la lutte, qu’ils appliquent aussi les instruments d’action directe et la lutte armée. Ces groupes refusent la logique de centralisation du pouvoir. Chaque individu est responsable de son action, qui est décidée à partir de l’obtention d’informations et de la compréhension, une tâche sans fin. Un peu de cela peut aussi être gagné par la transmission des compagnons plus âgés ou plus expérimentés dans le groupe, mais jamais de façon acritique. De même qu’il n’y a aucune frontière fixe entre les deux mouvements ouvriers, il n’y en a pas entre les deux mouvements anarchistes. Il n’y en a pas non plus entre ce mouvement anarchiste et les mouvements insurrectionnels ouvriers. Quand la lutte s’intensifie, ces mouvements se rapprochent et se mélangent. Les anarchistes ont cependant toujours pour but de pousser la lutte à une conclusion révolutionnaire et d’offrir leurs méthodes afin d’empêcher la récupération par des structures autoritaires. L’autre mouvement anarchiste lui, le traditionnel, a trop souvent montré par le passé son empressement à former des alliances avec les structures du mouvement ouvrier officiel.

Étant donné la situation à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix, avec ses vagues d’agitations industrielles, ses luttes étudiantes dans les universités, les luttes des chômeurs et des femmes, la Angry Brigade apparaît comme un produit de cette réalité. Les rejeter comme une sorte de déviance sociale témoigne d’un aveuglement à la réalité de la lutte à ce moment précis. Le fait que leurs actions ont délibérément eu lieu dans le domaine de l’illégalité, en sollicitant d’autres à faire de même, ne les disqualifient vraiment d’aucune façon de ce qui était, dans sa véritable essence, un mouvement illégal. Il est possible de le voir même dans le contexte des attaques à la bombe qui eurent lieu dans ces années (bien qu’en faisant cela, nous n’avons pas l’intention de réduire les moyens divers et nombreux à celui de la bombe) : Major Yallop, chef des Laboratoires de Woolwich Arsenal, le témoin à charge principal dans le procès de la supposée Angry Brigade, a été forcé d’admettre qu’en plus des 25 attaques à la bombe entre 1968 et la mi-1971 qui leurs sont attribués, 1075 avaient été recensées.

En analysant les attaques à la bombe revendiquées par la Angry Brigade, nous pouvons voir qu’ils se concentrent sur deux secteurs de la lutte fortement sensibles à l’époque. Le premier était la lutte dans l’industrie : l’attaque à la bombe contre le Département pour l’Emploi et la Productivité le jour d’une grande manifestation contre le Projet de loi sur les Relations Industrielles ; l’attaque à la bombe contre la maison de Carr le jour d’une encore plus grande manifestation ; l’attaque à la bombe contre la maison de William Batty pendant une grève chez Ford à Dagenham ; l’attaque à la bombe contre John Davy, Ministre du Commerce et de l’Industrie, pendant la crise des chantiers navals de l’Upper Clyde ; l’attaque à la bombe de la maison de Bryant pendant une grève sur l’un de ses chantiers de construction. Pour compléter ces attaques, il y avait les bombes qui visaient directement l’appareil répressif de l’État dans une période où la répression se généralisait lourdement en réponse à l’effervescence notable de tous les secteurs de la lutte ; l’attaque à la bombe contre la maison du Commissaire Waldron, chef de Scotland Yard, l’attaque à la bombe contre l’ordinateur central de la police à Tintagel House, la maison du Procureur Général Peter Rawlinson et celui d’un Centre de Recrutement Territorial de l’armée juste après que l’internement fut introduit en Irlande du Nord tombent dans cette catégorie. L’attaque à la bombe contre la boutique Biba de High Street et celle du fourgon de la BBC la nuit avant le concours Miss Monde étaient des tentatives de pousser plus loin vers la destruction des stéréotypes et de l’aliénation du spectacle, des rôles sociaux et du consumérisme.

Par ses actions, la Angry Brigade est aussi devenue une partie de ce spectacle, mais une partie qui en prit la forme pour contribuer à sa destruction. Ses attaques ne prennent pas la forme d’une vieille marchandise poussiéreuse que nous époussetons avant de la remettre sur l’étagère comme une relique qui appartient au passé. Les activités accomplies - pour lesquelles cinq anarchistes ont payé par de lourdes peines de prison - sont une contribution à la lutte sans trêve qui change de forme au rythme du changement des stratégies du Capital pour se restructurer et se préserver. Une évaluation critique de la Angry Brigade doit donc avoir lieu ailleurs que dans les pages stériles de cet ouvrage. Elle doit avoir lieu dans les considérations actives d’un mouvement qui a une tâche à accomplir, et qui ne tient pas compte de la condamnation et de la diffamation de ceux dont le but suprême est de se protéger. Beaucoup de problèmes sont posés par une relecture des actions et des expériences de la Angry Brigade - la clandestinité ou pas, l’action symbolique ou l’attaque directe, des actions anonymes ou l’utilisation de communiqués transmis par les médias - pour n’en citer que quelques-uns. Les pages qui suivent ont pour but d’aider à mettre en évidence ces questions, dont la solution sera seulement trouvée dans le domaine concret de la lutte.

Jean Weir, 1985. Traduit de l’anglais et publié dans Angry Brigade – Elements de la critique anarchiste armée en Angleterre, Ravage Editions, 2012.


[1Qui a tué Ned Ludd ?, John Zerzan, traduit en français et édité par Non Fides, Novembre 2008.

[25 octobre 1936, les habitants de l’une des villes les plus touchées par la crise économique de 1929 se lancent dans une marche massive contre la faim. Une foule de chômeurs se rassemble et prend la route en direction de Londres. Depuis le début de la crise, plusieurs marches semblables ont été organisées, mais celle de Jarrow reste la plus connue et emblématique.