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Je ne suis pas Charlie et je t’emmerde

jeudi 8 janvier 2015

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Les parisiens se sont réveillés ce matin, et à travers eux le monde entier, dans une odeur macabre de poudre. Quelques fanatiques religieux, ce ne sont pas les premiers, ce ne seront pas les derniers, ont ouvert le feu lors de la réunion hebdomadaire de la rédaction du journal satyrique Charlie Hebdo. Une douzaine de morts et des blessés, dont une majorité de journalistes et caricaturistes connus de tous et habitués des mass médias, ainsi que deux flics, qui à la différence des autres, recevaient salaire pour se faire tirer dessus. Hormis peut-être chez quelques vieux loups de guerre, la première réaction que ces événements suscitent est l’empathie face à la terreur de cet assaut. En effet, cet attentat qui est le plus meurtrier en France depuis celui, fasciste, du train Strasbourg-Paris le 18 juin 1961 lors de la guerre d’Algérie, ne peut que faire résonner l’effroi face à la détermination et la fuite en avant de ses perpétrateurs. L’effroi, également, face à l’infamie religieuse qui détourne plus que jamais une bonne partie de l’humanité d’une véritable réflexion sur le monde qui l’entoure. A cela, pour nous anarchistes et révolutionnaires, vient s’ajouter l’effroi de la sempiternelle union nationale. Cette union nationale que l’on nous ressort à chaque fois que les États ont besoin de chair à canon prolétarienne. Car ce sont toujours les mêmes à qui l’on demande de se sacrifier sur les sentiers de la gloire pour des intérêts qui ne sont pas les leurs, comme la nation, la « paix » ou la république, pendant que les décisionnaires se grattent le dos sous les dorures de leurs palais.


On nous avait déjà fait le coup il y a cent ans, en 1914, nous exhortant à l’unité face aux « boches », ou il y a quelques années avec « l’affaire Merah », et c’est pareil aujourd’hui. Patrons et travailleurs, prisonniers et matons, flics et « délinquants », riches et pauvres, tous unis main dans la main pour observer le deuil national. Aujourd’hui, il n’y a plus de classes, plus de barrières entre les gens, ni de barricades, pourtant des centaines de milliers de personnes défilent dans les rues de toute la France (et même ailleurs). Mais au fait, qui cela arrange-t-il ? Certainement pas les indésirables qui peuplent les rues de Paris et du monde. Soudain, le terrorisme d’État, le terrorisme républicain et démocratique, les terroristes du fric, versent leurs larmes de crocodiles et se font passer pour les gentils, les djihadistes leur servent l’opportunité sur un plateau qui prend les proportions de l’univers, à tel point qu’il ne nous manque plus aujourd’hui que le maréchal pour prendre la tête de l’organigramme. Mais aujourd’hui il ne s’agit pas de récupérer l’Alsace-Lorraine, il s’agit de « défendre les valeurs de laïcité et la liberté d’expression ». Que de la merde, en somme, pour nous qui voulons détruire toutes les religions, et qui refusons toute liberté d’expression à tout ce qui porte une cravate, une soutane ou n’importe quel autre uniforme ou titre de noblesse.

Chacun y va de son petit commentaire lacrymal, chaque parti, chaque organisation, de tous les bords imaginables et possibles, libertaires inclus [1], nous recrache le discours prémâché des « barbares » à l’assaut du « vivre-ensemble ».

Mais c’est quoi au juste un barbare ?

Arrêtons-nous un instant sur ce terme. Du grec bárbaros (« étranger »), le mot était utilisé par les Grecs anciens pour désigner les populations n’appartenant pas à leur civilisation, définie par la langue et la religion helléniques. Le barbare est donc l’autre, celui qui ne partage pas la même soupe, ou bien celui qui ne la mange pas à la même table. Montaigne disait : « Nous appelons barbarie ce qui n’est pas de notre usage ». Comme nous l’avions déjà dit ailleurs, nous ne connaissons pas de barbares, nous ne connaissons que des individus survivant au sein de cette civilisation morbide. Nous ne connaissons pas d’en-dehors, nous connaissons des exclus, oui, mais ils ne pourraient pas être plus dedans qu’ils ne le sont déjà.
Les « barbares » du jour sont bien loin d’être en-dehors de la civilisation, bien qu’il soit probablement rassurant de le penser pour ses défenseurs. Tout comme le fameux « gang des barbares » en son temps, ils sont bien de purs produits de la civilisation. Ils en connaissent les codes, en utilisent les outils, et ne sont pas bien loin de ceux qui les fustigent en toute hypocrisie. Car cela ne fait que peu de différence, au fond, si les assassins portent un uniforme vert ou noir, s’ils crient « vive la démocratie » ou « Allahu akbar », s’ils portent un drapeau tricolore ou djihadiste, s’ils sont sanctionnés par l’opinion publique ou non, si leurs boucheries sont légales ou illégales, s’ils nous massacrent pour nous apporter leurs Lumières ou leur obscurité. En commettant leurs macabres exactions ils se mettent tous au même niveau, à partir du moment où ils refusent à l’individu de se réaliser comme il l’entend.

Le terrorisme n’est pas une pratique barbare, c’est une pratique hautement civilisée, la démocratie n’est elle pas née de la Terreur ? C’est pour cette raison qu’il faut combattre la terreur au même titre que la civilisation qui la produit et en a besoin, des « septembriseurs » de 1792 aux peines de prison exterminatrices et à Daesh aujourd’hui. Qui sont ils, ces porcs en cravate qui envoient leurs armées à l’assaut des populations de Centrafrique, d’Afghanistan et d’ailleurs, et qui aujourd’hui nous donnent des leçons de pacifisme lorsque douze personnes sont assassinées à Paris ? Ils sont exactement tous ceux qui défilent actuellement à la TV pour verser quelques larmes à peu de frais pour gagner ou ne pas perdre un ou deux misérables points de plus dans leurs tout aussi misérables sondages d’opinion.

Aujourd’hui, nous ne sommes pas plus Charlie qu’hier, et la mort ne transforme pas nos adversaires ou nos ennemis d’hier en amis d’aujourd’hui, nous laissons ce rapport au monde aux hyènes et aux vautours. Nous n’avons pas pour habitude de pleurer sur les tombes de journalistes (mêmes vaguement alternatifs ou libertaires) et de flics, car cela fait bien longtemps que nous avons identifié les médias et la police comme les deux armes essentielles de ce terrorisme civilisateur, par la fabrication du consentement, d’une part, par la répression et l’enfermement, de l’autre. Voila pourquoi nous refusons de pleurer des loups avec d’autres loups, ou même avec des moutons.

Ces prédateurs qui nous exhortent aujourd’hui à pleurer en chœur avec eux, à déclarer « Je suis Charlie », ces mêmes prédateurs en costards qui sont responsables de l’essor de groupes et de mouvances horrifiantes comme Al-Qaeda ou Daesh, anciens alliés des démocraties occidentales contre les périls précédents avant de prendre une place de choix sur le podium des périls géostratégiques d’aujourd’hui. Ces mêmes salauds qui chaque jour, dans leurs tribunaux, leurs commissariats, leurs taules, assassinent, enferment, mutilent et séquestrent celles et ceux qui ne suivent pas le chemin tout tracé qu’ils nous imposent à coups de trique et d’éducation. Ces mêmes êtres civilisés qui font crever chaque jour à leurs frontières celles et ceux qui tentent de fuir la misère et les guerres qu’eux-mêmes provoquent, ou leurs ennemis du jour, salafistes et consorts.

Ces salauds-là, nous n’avons aucune envie de les voir continuer à nous civiliser ou nous supprimer, et encore moins de se serrer les coudes avec eux. Car c’est contre eux que nous voulons nous serrer les coudes, contre eux et contre tous ceux qui sous divers prétextes, religieux, politiques, communautaristes, interclassistes, civilisateurs et nationalistes, ne nous envisagent que comme des pions à placer, à sacrifier, sur un échiquier immonde et absurde. Il est bon, aujourd’hui comme hier et demain, de rappeler ces quelques mots de Rudolf Rocker, lorsqu’il affirmait que « les États nationaux ne sont que des organisations d’églises politiques ; que la prétendue conscience nationale n’est pas née en l’homme mais enseignée à lui. C’est un concept religieux ; on est allemand, français, italien, exactement comme on est catholique, protestant ou juif ».

Cependant, il ne s’agit pas d’amoindrir le danger que représentent ces fous d’Allah, ces amoureux de l’auto-soumission et du masochisme moral. Et si nous sommes aujourd’hui complètement dépassés par leurs capacité à recruter un peu partout pour aller se faire sauter à droite à gauche, il faudra se poser des questions à ce sujet pour sortir de l’incompréhension. Tout en ne cédant pas aux sirènes de ceux qui ne souhaitent que nous diviser encore un peu plus en élargissant à partir d’une infime partie des musulmans, la stigmatisation de toute une population pour arriver au prétendu « choc des civilisations » qui les fait tant rêver, en fait la guerre civile, dont ils ne se rendent probablement pas compte des conséquences qu’elle pourrait avoir pour nous tous.

Et que dire de cet homme de ménage criblé de balles, froidement exécuté, qui n’avait rien demandé ? Qui s’en soucie ? Il n’avait probablement pas de compte twitter, il n’avait probablement pas ses entrées dans le spectacle moderne, il n’avait pas de nom, pas de visage, pas de copain pour le chialer à la TV. Il n’était pas Charlie. Il n’est qu’un dommage collatéral de quelques fous de dieu à la gâchette illuminée, comme tant d’autres en ce moment, comme les millions de victimes collatérales des États à travers le monde. C’est à lui que vont nos pensées ce soir.

Une chose est sûre, il n’y a rien à choisir entre peste et choléra, entre un quelconque dieu avec ses prophètes égorgeurs, crucifiés ou massacreurs et un quelconque État de merde avec ses flics et ses militaires assassins. Nous refuserons encore et toujours la sommation de choisir entre plusieurs formes d’esclavage et de soumission. Le choix que nous voulons faire ne pourra venir que de nous même, et c’est celui de la liberté.

Dans cette époque désespérante, face à la pseudo « unité nationale », face à la guerre civile, aux djihads des fanatiques et aux « guerres propres » des États, il nous faut remettre la guerre sociale sur le devant de la scène, jusqu’à ce que la scène brûle.

Des anarchistes,
le 7 janvier 2015.

P.-S.

NdNF (10/2015) : Il nous parait important de préciser, quelques mois plus tard, qu’au moment de l’écriture de ce texte, "je ne suis pas Charlie" ne faisait pas encore office de propositions politiques, mais seulement le "je suis Charlie". Il va sans dire que nous ne sommes ni Charlie ni pas Charlie, mais bien lointains de toutes ces idioties qui ne se définissent qu’en fonction ou en réaction à des valeurs qui nous sont étrangères, comme la "laïcité" ou le "droit" à ceci ou cela.

Notes

[1Petit jeu, ces déclarations sont elles extraites du communiqué du Groupe J.B Botul de la Fédération Anarchiste ou bien du discours de Francois Hollande ? : « Nos camarades de Charlie Hebdo viennent de payer un lourd tribut à la liberté d’expression. Plusieurs policiers font également partie des victimes. Nous rendons hommage à tous et à toutes ces victimes. […] les anarchistes respectent la liberté de croyance dès lors qu’elle s’exerce dans le cadre d’une république laïque. »