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L’ultra-gauche dans la tourmente révisionniste

Par François-Georges Lavacquerie (mars 1992)

lundi 21 avril 2014

« J’en vis un autre qui s’efforçait de réduire la glace en poudre à canon. Il me montra aussi un traité sur la malléabilité du feu qu’il avait l’intention de publier. »
Swift, Voyage à Laputa


IL Y A UN MALENTENDU, c’est le moins qu’on puisse dire, au sujet de la Vieille Taupe : elle se réclame de Marx, se proclame libertaire, anti-autoritaire et partie prenante du mouvement révolutionnaire, alors qu’elle est partout dénoncée comme une officine de propagande antisémite et néo-nazie. C’est que cette Vieille Taupe est double : avant d’être ce qu’elle est – le quartier général en France des « révisionnistes » –, elle fut une librairie révolutionnaire ; à ce sujet, on se reportera à l’article passionnant de La Banquise n° 2 (mars 1983) qui explique très bien la genèse de l’embrouille et notamment les raisons de la rupture de ses rédacteurs avec Pierre Guillaume. Celui-ci avait, en 1980, ressuscité l’enseigne Vieille Taupe, librairie dont il avait été le propriétaire entre 1965 et 1973, rééditant et diffusant bon nombre de textes révolutionnaires inaccessibles ; il fit rapidement de la Vieille Taupe 2 une officine uniquement consacrée aux thèses révisionnistes : « On ne sait toujours pas ce que la VT pense de la Deuxième Guerre mondiale, depuis quatre ans, il n’a été question à la VT2 que de gazage et du droit d’en parler » (LB 2). Cette rupture, dès 1980, se fit aussi avec les gens de La Guerre sociale avec qui avait été envisagée une activité commune et qui, dès lors, s’embarquèrent dans l’aventure révisionniste, donnant à Pierre Guillaume les moyens de persévérer dans son délire. Toutefois, la critique de la dérive révisionniste de P. Guillaume achoppa sur un point précis, porteur de lourdes ambiguïtés pour l’avenir : le refus de trancher la question de l’existence des chambres à gaz et le renvoi dos à dos des « exterminationnistes » et des « révisionnistes ».

Pour les historiens, que la Vieille Taupe appelle « exterminationnistes », elle n’est qu’une aberration particulière de la secte révisionniste (qu’ils préfèrent appeler négationniste [1]). Les historiens qui travaillent sur la Seconde Guerre mondiale, et plus précisément sur les camps, ont réfuté en bloc et en détail les « arguments » » des révisionnistes. Des livres fort bien faits – La Solution finale dans l’histoire d’Arno Mayer, La Destruction des Juifs européens de Raul Hilberg, Le terrifiant secret de Walter Laqueur, Les Chambres à gaz secret d’État d’Eugen Kogon, le terrible film de Lanzman, Shoah – ainsi que la publication des Discours secrets d’Himmler et de la confession de Rudolf Hess ont réglé la question au fond. Pierre Vidal-Naquet, entre autres dans Un Eichmann de papier et Les Assassins de la mémoire, a montré dans toute leur nudité les trucages, les dissimulations et les mensonges des révisionnistes. La question est de savoir pourquoi c’est dans le milieu radical que cette question a surgi et pourquoi il est le seul (avec l’extrême droite radicale) à avoir soutenu d’une façon militante le mythe de l’inexistence des chambres à gaz et avoir accordé du crédit à des truqueurs avérés et des antisémites. Pourquoi enfin, alors que la rupture avec un Guillaume ou un Guionnet est consommée, certains se cramponnent-ils encore au « doute » ou refusent de trancher une « fausse question » qu’ils ont eux-mêmes contribué à mettre sur la place publique ?

D’une façon générale, le révisionnisme ressort à différentes idéologies : antisémitisme nazi ou maurassien, « antisionisme », anticommunisme, nationalisme allemand ou de divers pays de l’Est. Sa variante « libertaire » ou ultragauche est plus rare et mal distinguée tant sa dénonciation de la démocratie et du sionisme prête facilement à confusion. De plus, à l’exception de P. Vidal-Naquet, l’idéologie particulière de la VT est parfaitement étrangère aux historiens classiques. Ils ne la prennent pas au sérieux, l’assimilent à une pose, à une ruse. Et s’ils jettent un œil aux textes de la VT ou de La Guerre sociale [2] (GS), ils n’y voient qu’un fatras de références au vieux mouvement ouvrier, à la Gemeinwesen, qu’une phraséologie hégélo-marxeuse particulièrement indigeste et rébarbative, complètement coupée de toute réalité. Ils ne comprennent pas quel intérêt on peut porter à ces thèses et ils ne retiennent que l’aspect de la négation du génocide et des chambres à gaz. Que la VT tire de cette négation des conclusions anti-autoritaires ne retient pas leur attention. Ils retrouvent dans les écrits de la VT les mêmes rengaines que chez les néo-nazis allemands ou américains : le typhus comme « explication » de la mortalité juive, les ergotages sur le nombre de Juifs dans les territoires soviétiques, la lecture à la lettre du langage codé des nazis, etc. Ils constatent aussi que la VT fréquente des néonazis, les soutient lors de leurs procès, diffuse leurs textes, et que ceux-ci font de même à son égard. Ils la considèrent comme une variante secondaire du révisionnisme classique et ne s’intéressent particulièrement à elle que parce qu’elle donne une couverture de « gauche » aux délires antisémites des révisionnistes.

De 1965 à 1973, la Vieille Taupe fut une librairie et un centre de rencontres et d’activités qui se consacrait à la diffusion d’une critique anticapitaliste radicale. Si, à la Vieille Taupe « première manière », quelques personnes s’étaient intéressées aux premiers ouvrages de Rassinier [3], « l’homme de gauche, le révolutionnaire », sans prendre garde que par la suite cet individu avait eu des fréquentations nazies et commis des livres antisémites (Le Drame des Juifs européens, Les vrais responsables de le Seconde Guerre mondiale), il a fallu attendre l’affaire Faurisson pour que l’on associe au révisionnisme et au négationnisme le nom d’une librairie où se rencontrait autrefois le milieu « radical ».

On ne présente plus le Pr Faurisson. Disons simplement qu’il apporta à la VT deux choses : une « expertise » autoproclamée sur la question des chambres à gaz et un parfum de scandale. Guillaume fut fasciné par le petit prof lyonnais qui avait selon lui un instinct remarquable pour détecter le faux et était un grand exégète de Rassinier dont Guillaume partageait les thèses depuis les années 70. Guillaume se hâta de nouer avec ce petit prof « apolitique » une alliance tactique et essaya d’y entraîner ses relations. A cet effet, il reprit l’appellation Vieille Taupe. La Vieille Taupe avait été une librairie, qui tirait une bonne part de son prestige dans le milieu révolutionnaire des activités d’un groupe informel de « révolutionnaires ». Au nom de ce groupe informel dont ils avaient été partie prenante à différentes époques, un certain nombre de proches de Guillaume se désolidarisèrent de cette résurrection d’un label au profit du révisionnisme. Certains mêmes (dont S. Quadruppani) le lui firent savoir par écrit. Guillaume répondit que la Vieille Taupe était une librairie qui lui appartenait, un point c’est tout.

D’autres parmi ses relations, principalement ceux qui étaient regroupés autour de La Guerre sociale, ne virent dans l’affaire Faurisson et la réhabilitation de Rassinier qu’une raison contingente, une façon adroite d’ouvrir un débat sur la Deuxième Guerre mondiale et, par le biais de la critique de l’antifascisme, de ruiner le consensus démocratique. Impressionnés par l’habileté de Guillaume et heureux de le voir revenir à une activité politique, c’est bien volontiers qu’il s’intéressèrent à la dernière lubie de Guillaume : la défense du petit prof lyonnais et le réhabilitation de Rassinier ; ces bons radicaux avaient franchi le Rubicon. La VT deuxième manière apporta dans la corbeille de mariage son label ultragauche et son réseau militant. Les intellectuels étaient piégés. Ils pouvaient ignorer les néonazis ou l’ultragauche, mais un professeur d’université procédurier réclamant au nom de la liberté de recherche en histoire le droit d’être entendu, c’était autre chose. Rapidement, Pierre Guillaume, le leader de la VT, ne se consacra plus qu’à deux tâches : tout d’abord réhabiliter Rassinier, et faire admettre ses idées ; ensuite, obtenir le droit à la parole pour Faurisson. Les activités révisionnistes furent bientôt sa seule occupation. Ses amis se rendirent alors compte que l’activité révisionniste, qui devait être le condottiere de la critique communiste, menait la guerre pour son propre compte et que les idées qui sous-tendaient cette démarche restaient parfaitement ignorées, les opposants aux révisionnistes ne voyant dans la VT que le révisionnisme et la négation des chambres à gaz.

La chose inquiéta certains radicaux mais ils ne mirent pas tout de suite en cause – ou du moins pas publiquement – cette surprenante orientation ni la confusion qui en résultait : les commentateurs assimilaient de plus en plus la Vieille Taupe faurissonisée avec la Vieille Taupe première manière et l’ultragauche en général. Mais à ce sujet, la discussion faisait rage entre les membres des différents groupes et à l’intérieur de ces groupes, car l’activité révisionniste, à l’ultragauche, se résumait à 2 % de théorie (élaborée pour l’essentiel par la Vieille Taupe et la GS) et 98 % de conversations de bistrot et de querelles sémantiques. Les querelles et les ruptures d’amitié furent très violentes, rappelant ce fameux dessin qui résumait si bien l’Affaire Dreyfus : une première case montrait un paisible déjeuner familial avec cette légende : « Surtout ne parlons pas de l’affaire Dreyfus ! » ; la seconde, un véritable champ de bataille où les convives se prenaient à la gorge sur la table renversée et en légende, cette amère constatation : « Ils en ont parlé… » Mais pendant très longtemps, on continua de considérer les « révisos » comme des camarades ou au moins d’anciens camarades qu’il aurait été odieux de dénoncer politiquement alors qu’ils étaient en butte aux attaques de gens abominables. À ceci se greffa un phénomène curieux : au fur et à mesure que des individus entraient dans cette querelle, ils faisaient leurs, peu ou prou, les analyses et les préoccupations des révisionnistes durs. Quand, ce qui manquait rarement d’arriver, quelques mois plus tard, jugeant que les choses allaient trop loin, ils rompaient avec eux, ils conservaient néanmoins comme un acquis telle ou telle partie du programme à laquelle, n’ayant pas avoir voulu faire le voyage pour rien, ils s’accrochaient fort. Lorsque ensuite ils participaient à des discussions, alors qu’ils pensaient avoir fait une critique sévère mais juste du révisionnisme, ils s’entendaient à leur grande fureur traiter de révisionnistes ou de crypto-révisionnistes. Hurlant à la chasse aux sorcières, ils s’empressaient de mettre leurs relations en demeure de prendre position pour eux et contre leurs calomniateurs, ce qui entraînait inévitablement tous leurs interlocuteurs à se précipiter sur les textes incriminés et la querelle, de mises en demeure comminatoires en ruptures fracassantes, faisait boule de neige, tant et si bien que la querelle toucha – et parfois coula – presque tout ceux qui, d’une façon ou d’une autre, appartenaient au milieu radical. [4]

Mais au fait, qu’est ce qui avait bien pu amener Guillaume, et à sa suite La Guerre sociale [5], à se poser cette tourneboulante question, et pourquoi ?

SELON UN DOGME répandu en milieu radical, tous les pouvoirs se valent et il n’y a pas plus de différences entre le fascisme et les démocraties qu’il n’y en avait en 1914 entre la France de Clemenceau et l’Allemagne du Kaiser. Un des points forts du corpus de thèses que partage l’ultragauche est certainement l’analyse que firent de la Première Guerre mondiale les groupes issus de la gauche italienne et allemande. Ce grand ébranlement du siècle porte en germe l’instauration des régimes fasciste, stalinien et nazi et la Deuxième Guerre mondiale, la grande leçon en était le rôle de chiens de garde joué par la social-démocratie, et le danger des idéologies bellicistes qui amènent le prolétariat à se ranger derrière sa bourgeoisie dans de mortelles croisades au nom de « la lutte de la civilisation contre la barbarie ».

Sous ses faux prétextes nationalistes, la guerre cachait sa vraie nature : la résolution des contradictions du capitalisme par la destruction des moyens de production ; le massacre du prolétariat comme antidote à la révolution. Par ailleurs, l’écrasement de la révolution allemande en 1919 par la social-démocratie, la liquidation de la révolution espagnole par les staliniens et les républicains, sans parler des guerres coloniales, montraient que les démocrates n’avaient rien à envier aux fascistes ou aux staliniens. Enfin l’analyse des rapports de classes montrait que, sous les rodomontades nationales-socialistes, dans l’Allemagne nazie, le capital exerçait un pouvoir dictatorial sur le prolétariat. De toutes ces observations très justes, bon nombre de révolutionnaires de l’entre-deux guerres tirèrent la conclusion que l’on se retrouvait dans le même cas de figure que lors de la Première Guerre mondiale et que tous les pouvoirs se valaient. Héritière de ces courants, l’ultragauche analysa le fascisme comme une manœuvre de la bourgeoisie pour soumettre le prolétariat et dénonça l’antifascisme comme une tentative de détourner l’attention des prolétaires de l’antagonisme fondamental qui oppose prolétariat et bourgeoisie, mais elle le dénonça sans arriver à le dépasser faute d’une analyse suffisante de la nature du fascisme et surtout du nazisme et sans percevoir l’originalité de ce dernier.

Dans la foulée de la Première Guerre mondiale, une gigantesque vague révolutionnaire avait balayé la vieille Europe, mais, dès 1923, elle avait été partout vaincue sauf en Russie – où elle avait été confisquée par les bolcheviques – et dans tous les pays ayant connu des tentatives de révolution, des régimes autoritaires, appuyés sur l’armée avaient écrasé le prolétariat. En dépit de leurs proclamations idéologiques, toutes ces dictatures, expression apparente de la petite bourgeoisie, avaient donné le pouvoir à la bourgeoisie. Pour l’ultragauche, il s’agissait simplement de régimes autoritaires, leurs différences apparentes n’étaient que folklore sans conséquences, leur dénonciation par les démocraties, qu’une resucée du bourrage de crânes de la Première Guerre mondiale.

LA MÊME ANALYSE devait donc s’appliquer au fascisme italien et à l’Allemagne nazie. Seulement, dans ce dernier cas, il y avait quelque chose qui gênait un peu : l’extermination des Juifs. Chaque camp ayant sa part de responsabilité dans le déclenchement de la guerre et les exactions contre les populations, seul le massacre raciste, prémédité et industriel permettait de faire la différence. En fait, ce seul point différenciait les perdants – les nazis –, des Américains, responsables du bombardement de Dresde et d’Hiroshima, des staliniens, responsables du goulag et de Katyn ou des Français, auteurs du massacre de Sétif. Et si ça n’était qu’un grand alibi ? Voilà qui serait pratique ! Afin de consolider leur emprise idéologique, les vainqueurs de la Deuxième Guerre mondiale auraient inventé quelque chose qui les différencierait intrinsèquement des nazis [6] : l’Holocauste.

Ruiner cet argument, c’était ruiner le consensus de la guerre froide, c’était interdire aux démocraties de dire qu’en dépit de leurs horreurs, elles étaient un moindre mal. Nos bons radicaux avaient trouvé leur œuf en or, la clé de voûte de l’idéologie du capital sur laquelle ils appuieraient le levier de la critique communiste qui soulèverait le monde. Car comment la démocratie se relèverait-elle du dévoilement d’un tel mensonge ? Ce dévoilement mettrait à nu tous les pouvoirs, les ferait apparaître comme les responsables des menaces périodiques qui s’abattaient sur les prolétaires, et ruinerait par ricochets tous les mensonges qui les empêchent de communiquer entre eux. Car il y avait bien eu massacres, seulement, ce qu’on présentait aux prolétaires comme les nécessités de la guerre, quand ils étaient perpétrés par les Alliés, et le résultat d’une idéologie raciste inhumaine, quand ils étaient le fait des nazis, ne relevait que du froid calcul du capital, qui épongeait ainsi la crise de 1929. D’ailleurs, en accord avec le dogme, les chambres à gaz qui gaspillaient la force de travail étaient incompatibles avec la nature du capital : « Le capitalisme ne peut exécuter les hommes qu’il a condamnés s’il ne retire du profit de cette mise à mort elle-même » (Auschwitz ou le grand alibi). C’est donc que les victimes étaient mortes d’épuisement par le travail (comme dans les camps staliniens) ou du fait de la dégradation générale des conditions de vie en Europe dont les prisonniers firent les frais en premier [7]. Si la révélation d’un tel secret n’amenait pas le prolétariat à rejeter le mensonge démocratique et à renverser ce monde où nous vivons, alors il n’y avait plus qu’à tirer l’échelle.

Ce schématisme marxeux n’était cependant pas partagé par La Banquise, où l’on développait une réflexion sur la banalité du mal. Les camps sont l’enfer d’un monde dont le supermarché est le paradis : par cette formule ramassée, les rédacteurs de La Banquise entendaient dénoncer l’hypocrisie du discours dominant, qui faisait des démocraties – du « monde libre » – le meilleur des mondes possibles, celui qui assurait le mieux la survie biologique des êtres humains et qui garantissait l’accès du plus grand nombre à la consommation et aux loisirs, tout en rejetant dans un autre monde, hostile et menaçant, à la fois le totalitarisme soviétique de l’est et les dictatures du sud et en renvoyant dans un autre temps – révolu – le nazisme. Cette diabolisation amenait à conclure que en dépit de tous ses défauts : « la démocratie était le pire des régimes, à l’exclusion de tous les autres ». Cette formule roublarde de Churchill permettait de faire apparaître la démocratie comme l’antithèse de la barbarie et dédouaner le capitalisme – pardon, le libéralisme – qui seul la rend possible, des crimes des dictatures et du totalitarisme. En fait face aux horreurs de la domination capitaliste qui contraint une bonne partie de l’humanité à vivre dans des conditions infrahumaines, le plus souvent bien pires que ce que connaissaient ces populations avant la domination capitaliste et la destruction de leur mode de vie traditionnel, face à la version moutonnière et privée d’esprit du bonheur marchand proposée comme idéal indépassable de l’humanité, il est effectivement difficile de ne pas éprouver un énorme dégoût. Cette bêtise triomphante, cette vulgarité partout étalée, les angoisses mortifères que suscite ce mode de production, les innombrables nuisances, du nucléaire aux vaches folles, en passant par l’amiante qu’il produit « naturellement » et surtout sa domination sans partage sont probablement la pire des sociétés possibles, moins à cause de ce mélange de Club Méd et de génocides que de sa prétention d’être indépassable et incritiquable sur le fond. Certes, à la différence des cauchemars d’Orwell, la critique des détails y est possible et les opposants de principe peuvent même y jouir parfois de la liberté de dire n’importe quoi et de l’écrire, mais il n’y a pas d’au-delà de la démocratie. Critiquer la démocratie ou l’idéologie des droits de l’homme en voulant renverser et non améliorer cette société ne peut être que le fait de fascistes, de staliniens ou d’obscurantistes divers. Toute critique doit être immédiatement intégrée et utilisée comme confirmation de l’excellence du fond et nécessaire critique des détails – qui en travestissent la perfection – ou stigmatisée comme totalitaire et folle. Mais si cette description – partagée par toute l’ultragauche – de notre monde, comme un système clos à la fois débonnaire et féroce, est somme toute assez juste, elle ne peut justifier, ni d’un point de vue moral, ni d’un point de vue intellectuel, le basculement qu’opérèrent certains radicaux regroupés autour de Guillaume, lorsqu’ils prétendirent ruiner cette idéologie en ruinant ce qui leur apparaissait comme « sa clé de voûte » : le génocide.

ÉVIDEMMENT, il fallait une certaine naïveté pour imaginer qu’on puisse situer en un point précis le mensonge du capital – et le détruire ! – et une grande niaiserie pour penser qu’une réfutation intellectuelle amènerait la ruine de l’idéologie et permettrait au prolétariat de communiquer. Il y avait d’ailleurs une petite contradiction dans le fait d’accorder une telle importance à l’idéologie alors que dans les prémices du raisonnement on lui avait refusé la capacité de jouer un rôle, même secondaire, dans la détermination de la politique d’un État. Puisque, selon ces radicaux, dans la question des camps, l’idéologie ne jouait qu’à la marge, seule comptant l’économie qui imposait l’exploitation de la force de travail.

Mais, analyser l’État nazi comme un simple gestionnaire du capital qui ne pouvait sortir de la logique capitaliste d’exploitation rationnelle de la force de travail et le considérer comme un bloc – à l’image de l’État stalinien – comme le firent les radicaux d’obédience bordiguiste, ne pouvait que rendre l’histoire de la déportation contradictoire, absurde et irrationnelle. Mais l’absurde, la contradiction et l’irrationnel étaient la réalité même des camps où coexistait le souci d’exploitation « minière » des détenus et la logique de l’extermination raciste « absurde ». En cela, les camps étaient le reflet fidèle de l’État nazi. Et c’est pour ne pas avoir pris la peine d’analyser ce dernier que les radicaux, tributaires de leurs schémas mécanistes et hyper rationalistes, écrivirent tant de bêtises dogmatiques sur la question des camps. Tout pour l’économie, rien pour l’idéologie.

Ce quiproquo sur la nature de l’idéologie est caractéristique de certains cercles ultra-gauche héritiers du schématisme bordiguiste : on refuse toute influence autre que marginale à l’idéologie dans les rapports de classes et on la réintroduit dans l’Histoire – ce mouvement par lequel la nature se fait humaine – et dans le prolétariat, la classe qui ne peut devenir elle-même qu’en se niant, l’instance suprême de l’histoire qui dissout toutes les séparations : la classe de la conscience.

Devant la carence du prolétariat sociologique (celui qui bosse en usine), c’est donc au prolétariat ontologique (celui qui est révolutionnaire ou qui n’est pas) de mener cette critique, c’est-à-dire au mouvement communiste, le parti de la vérité, celui qui dit tout haut ce que le prolétariat ne sait pas qu’il pense. Pour permettre au prolétariat de penser – et de se penser –, il fallait donc détruire l’idéologie du capital en ruinant « l’histoire officielle ». Vaste programme. Aussi, plutôt que de le détruire point par point, on choisit de prendre un raccourci. Après quelques hypothèses vite abandonnées (dont la réhabilitation de Néron), on choisit la question des camps. Outre l’importance stratégique qu’on a vue, elle présentait un avantage tactique inespéré : la perspective d’une large diffusion par le scandale qu’elle ne manquerait pas de déclencher. En effet, si, du fait du petit nombre des révolutionnaires et de la surdité du prolétariat, les thèses de l’ultragauche sur le capitalisme, la démocratie, le communisme et la Gemeinwesen rencontraient peu d’échos, cette fois au moins les intellectuels ne pourraient faire semblant d’ignorer un tel sujet et les thèses qui lui servaient de soubassement. Leur indignation et leurs réfutations forcément contradictoires et incroyables (à la mesure du mensonge), prenant l’opinion publique à témoin, ne manqueraient pas de faire arriver aux oreilles des prolétaires les thèses de l’ultragauche. Les réfutations maladroites et intéressées des intellectuels finiraient pas les déconsidérer et établir la vérité qu’ils voulaient masquer. Cette nouvelle version du wagon plombé plaisait beaucoup aux radicaux de l’époque, cette façon de retourner contre l’ennemi ses propres armes leur paraissant le comble de la ruse et la preuve de leur redoutable sens tactique.

C’est cette tâche stratégique que les « prolétaires » de la VT s’assignèrent. Il y avait tout de même quelque chose de gênant dans ce raccourci : après tout puisque le mensonge était universel, pourquoi ne pas choisir un sujet dont les radicaux étaient familiers ? Hélas ! Ni l’Espagne de 36, ni la Commune de Paris, ni l’Ukraine de Makhno n’avaient une histoire officielle, mais des histoires officielles. Ce point aurait dû retenir l’attention des radicaux mais ils ne surent pas, ou ne voulurent pas, le voir. D’autre part, seule la solution finale présentait une telle accumulation de mensonges et de permanence dans le mensonge. Certes, on trouvait à toutes les époques et sur chaque événement historique de multiples mensonges, faux témoignages, bobards, mais toujours produits à l’usage particulier de tel ou tel parti et dénoncés au même moment, souvent au profit d’autres, par tous les autres partis. De plus, dès que la nécessité qui les avait fait naître avait disparu, ils étaient facilement désavoués, sinon avoués. Enfin, le mensonge portait en général sur des événements secondaires, son moyen habituel était le silence et s’il était plus général, il visait plutôt les interprétations que les faits eux-mêmes sur lesquels grosso modo tout le monde s’accordait à peu près.

Seul « le mensonge sur les camps » présentait ce caractère permanent, tonitruant et universel, puisque tous les pouvoirs le défendent. Enfin il reposait moins sur des interprétations que sur des faits inventés, car ce qui prouvait le faux c’est que les faits allégués étaient impossibles puisque contradictoires avec la nature du capital (définie par les représentants de la classe de la conscience). Le faux ainsi fondé théoriquement, il suffisait de l’établir en pratique, ce qui ne devait pas causer beaucoup de difficultés aux prolétaires de la VT, méprisant la spécialisation des tâches, bonnes pour les universitaires bourgeois. Ils se firent « sans plaisir [et sans rire] historiens, juristes, sociologues, psychologues, anthropologues et abattirent en quelques mois un travail qui aurait pris des années à des salariés de l’Université », tant il est vrai que les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien appris. Avec de telles méthodes et armés de leur rare sens critique, ils ne tardèrent pas à vérifier leur théorie : ils virent des faux et des faux témoins partout et même ils ne virent plus que ça.

C’est alors que la dialectique leur joua un petit tour dont ils ne sont toujours pas revenus : elle leur fit découvrir un mensonge universel bien particulier… Car enfin, une telle énergie dans le mensonge, une telle permanence, une telle haine contre ceux qui veulent le dévoiler doivent bien cacher quelque chose de vital et qui est présent ici et pas ailleurs : pourquoi ment-on sur le « génocide » juif ? Pourquoi les Juifs mentent-ils ? Si les Juifs n’ont pas été exterminés, pourquoi se font-ils passer pour des victimes ? Pour cacher quoi ? Sinon, bien sûr, qu’ils sont les maîtres ? Et la preuve c’est qu’ils peuvent imposer leur mensonge, car pour que tous les pouvoirs [8] qui s’opposent sur tout le reste s’accordent sur ce point, il faut bien que ce soit une force supérieure qui s’impose à eux. En fait, le mensonge du capital c’est de cacher son identité juive.

Certains radicaux se rendirent compte alors qu’il devait y avoir un bogue dans le programme. Ils accusèrent les promoteurs du révisionnisme de faire de l’antisémitisme comme monsieur Jourdain faisait de la prose car, s’il n’y avait pas eu génocide juif, il fallait bien en conclure qu’il y avait eu mensonge et complot juifs, comme le disaient Rassinier et les amis néonazis de la VT. La VT répondit qu’elle n’affirmait pas une chose pareille : elle se contentait de détruire un mythe. Pour le reste, l’interprétation était libre. L’argument fut jugé un peu court et, finalement, la plupart des bons radicaux fuirent la VT comme la peste à cause des conclusions nettement antisémites de la chose puisque, visiblement, le thème du mensonge démocratique comme scandale ne tenait pas la route face à celui du mensonge juif.

Et, de fait, les thèses de Faurisson et de ses amis eurent vite fait d’occuper tout le terrain « dégagé » par l’article De l’exploitation dans les camps à l’exploitation des camps (GS n° 3) déjà très infecté par les thèses de Rassinier, et cela notamment dans les analyses de Pierre Guillaume, pour ne pas parler du malheureux Guionnet, autrefois excellent camarade et qui vira à l’antisémitisme le plus délirant (avec notamment une curieuse fixation sur la circoncision).

C’était une chose de resituer les massacres commis par les nazis dans la continuité historique et de refuser de voir derrière l’unicité ou l’originalité des moyens de ses massacres quelque chose qui en ferait un mal absolu relativisant donc tous les autres massacres, c’en était une autre d’absoudre le nazisme en niant ou relativisant ses crimes en faisant disparaître la spécificité du massacre : son organisation industrielle et scientifique et son moyen inédit, les chambres à gaz.

Cela, un certain nombre de radicaux surent le voir, mais beaucoup ne surent pas fixer où commençaient exactement leurs désaccords avec la VT une fois admis qu’ils partageaient bon nombre des prémices de ses raisonnements, de ses références et de ses préoccupations. Pourtant, non seulement le coup révisionniste n’avait en rien fait connaître les idées de l’ultragauche, mais le désaveu du révisionnisme s’étendit aux gens et aux groupes qui avaient voulu lancer dans le camp adverse – celui de la démocratie – une grenade qui maintenant leur pétait dans les mains. Le comble fut atteint lorsque les bons radicaux se virent sommés par Pierre Guillaume de s’engager pour garantir le droit au Pr Faurisson de faire reconnaître ses thèses dans l’université, l’édition, la presse, voire la justice… au nom du respect de la démocratie, eux qui étaient entrés dans la danse pour combattre la démocratie ! En y regardant de plus près, certains s’aperçurent que Faurisson, sur bien des points, se faisait l’exécuteur testamentaire des nazis (La Banquise n° 2) et tenait très fort au mensonge juif, et qu’il était de surcroît d’une rigueur sélective et truqueur à l’occasion. S’appliquant à eux-mêmes le conseil qu’ils avaient prodigué à autrui, les signataires de la lettre à Libération « Avez-vous lu Rassinier ? » entreprirent de le lire ce qu’ils avaient omis de faire jusqu’alors, les livres étant difficilement trouvables et Pierre Guillaume les ayant assurés que ces livres étaient honnêtes et conformes à ce qu’on pouvait attendre d’un révolutionnaire, pacifiste, antiraciste et antistalinien. Hélas ! Il fallut bien se rendre à l’évidence : sa réfutation des pertes juives dans Le Drame des Juifs européens était grotesque dans ses méthodes et odieuse dans l’analyse. Quant à Les Véritables Responsables…, « C’est trente longues citations qu’il faudrait pour donner toute la mesure du caractère platement antisémite de cet ouvrage. » (LB n° 2). Considérant qu’ils avaient dans cette affaire travaillé pour le roi de Prusse et devant l’impossibilité de tirer la VT et la GS de ces errances, les futurs rédacteurs de La Banquise rompirent avec Guillaume et donnèrent leurs raisons (LB n° 2).

Mais le débat passablement houleux sur les chambres à gaz et le « Faut-il défendre Faurisson ? » continua de déchirer l’ultragauche pendant des années. La capacité de la VT à nuire aux historiens et au consensus démocratique, son succès dans la pratique du scandale continuaient de fasciner l’ultragauche tandis que sa misérable réalité de secte, son activisme obsessionnel, les relents nauséabonds de ses discours et ses louches fréquentations la dégoûtaient de plus en plus. Beaucoup ne sachant exactement où porter leurs attaques et faire la critique de ce qui était commun entre eux et la VT, l’accusèrent de pousser le bouchon un peu trop loin. Ils attaquèrent la mégalomanie de Guillaume, la folie antisémite d’un Guionnet (Aigle noir). Ils se rattrapèrent aux branches en excommuniant la VT, à cause de son juridisme, de sa volonté de mener un débat démocratique, de jouer les experts, sans jamais trancher sur le fond de la question, puis se rappelant les fréquentations honteuses de la VT, ils se souvinrent d’une maxime, un peu courte mais qui serre bien : « Pris ensemble, pendus ensemble ! », et ils détalèrent.

Finalement, de ruptures en excommunications, il ne resta plus sur le terrain du révisionnisme militant [9] que la VT, qui compensa les défections en puisant dans le vivier des amis de Faurisson. En effet, vers la fin des années 80, la VT [10] fut la seule à continuer de « travailler » à l’élaboration théorique du révisionnisme en publiant des travaux ou en décortiquant tel ou tel document ou en ratiocinant sur tel ou tel texte ; elle constitue ce qu’on pourrait appeler le premier cercle du révisionnisme. Relié au premier, on trouve encore une sorte de deuxième cercle du révisionnisme rassemblant différents groupes ultragauche, le plus souvent réduits à deux ou trois personnes faisant du « révisionnisme de seconde main », en recyclant les « travaux », parfois euphémisés, de la VT ou de ses amis nazis pour développer leur propre critique de la démocratie ou de l’antifascisme. Le révisionnisme étant utilisé non seulement pour son utilité stratégique, mais aussi comme un critère de radicalité permettant de faire le tri entre les vrais révolutionnaires, indifférents aux calomnies de la bourgeoisie et de ses suppôts (Bordiga ne disait-il pas à propos des staliniens : « Je tiens beaucoup à être appelé par ces gens-là traître, bandit, fasciste et contre-révolutionnaire. »), de ceux, qui, infectés par l’idéologie démocratique canaient au moment où il fallait faire preuve de détermination. Ce genre d’attitudes dérivait facilement lors des discussions arrosées vers un révisionnisme de café du commerce particulièrement lourdingue, où le goût de choquer et de se montrer le plus radical possible amenait certains à s’enfermer dans le rôle de l’horrible réviso antisémite et fascisant. Le résultat de ces discussions était évidemment terrible, et figeait dans le rôle du réviso celui qui, par vanité, refusait de se dédire. Enfin, à la périphérie de ce deuxième cercle existait une nébuleuse d’individus et de groupes se contentant d’allusions aux thèses révisionnistes au détour d’un texte ou d’une discussion, comme si ses thèses faisaient partie des acquis du mouvement révolutionnaire, sur lesquelles il n’y avait plus guère à revenir ; ce révisionnisme mou et insidieux se révélant le plus difficile à combattre, car ceux qui le portaient affectaient la plus grande indifférence aux thèses révisionnistes et refusaient donc de discuter de « points de divergence secondaires ». Ils accusaient leurs contradicteurs de leur chercher de fausses querelles et de les entraîner sur un terrain piégé sur lequel ils étaient décidés à ne pas entrer, tout en maintenant bien sûr « le point de détail » : l’inexistence, ou le caractère douteux, des chambres à gaz, ce qui, « à leur grande surprise », mettait en fureur leurs contradicteurs.

A cause de la confusion entre ces différents types de révisionnisme radical, traversés par les trajectoires individuelles, et du poids, terrible en milieu radical, des amitiés et des inimitiés, il n’y eut pas de condamnation nette, définitive et collective du phénomène réviso avant le tract Les ennemis… (cité en annexe) et sa dénonciation fut à l’image du révisionnisme radical, ambiguë, partielle, fluctuante et contradictoire. Toutefois, en dépit de ses manœuvres, la VT finit par être ostracisée et le « deuxième cercle » : la GS, le Frondeur ou Guerre de classes, jugés par la plus grande partie du milieu ultragauche infréquentables végétèrent, puis disparurent.

On verra cependant certains radicaux revenir donner un coup de main, « en solidarité contre la répression de l’État » ou pour « affirmer le droit à la libre expression démocratique ». Cette attitude « voltairienne » est cependant assez suspecte. Les camarades prendraient-ils la défense d’un groupe qui, parce qu’il aurait affirmé que les nègres puent et qu’en plus ils sont très bêtes, serait en butte à la répression étatique ? Prendre la défense des révisos, c’est dire qu’on les juge encore proches ou bien qu’il y a dans leurs thèses des choses défendables ou du moins tolérables et faire un distinguo entre eux et les ordures du PNFE. C’est permettre à la VT de continuer son petit jeu de trompe-couillons, car la VT se prétend toujours révolutionnaire et trouve encore quelques oreilles pour l’écouter.

Pour la VT en effet, l’attitude révisionniste n’est qu’un sous-produit de son activité générale de critique de l’idéologie et d’affirmation d’un point de vue communiste sur le monde. Elle se présente comme une fraction isolée du prolétariat luttant sur le front de l’Histoire contre le mensonge capitaliste et les multiples rackets idéologiques qui le défendent. Pour elle, idéalement, l’activité révisionniste ne devait être qu’une facette de son activité, un raid rapide et destructeur sur le terrain de l’ennemi, et elle proclame qu’elle y renoncerait bien volontiers… pourvu que ses idées soient admises et le « mythe » officiellement abandonné. Et plusieurs fois elle a chanté victoire, crié : « Le mythe est mort ! », et annoncé un retour à des occupations plus classiques. Seulement voilà, le « mythe » résiste, la victoire se fait attendre. Ses actions provocatrices, ses analyses délirantes et ses manipulations mensongères ont déclenché non seulement la fureur et l’anathème, mais aussi un renouveau d’enquêtes, de travaux universitaires et (ironie de l’histoire) un réel travail de révision de l’histoire qui a mis à terre son château de cartes [11].

La VT a été obligée de redoubler d’activité pour colmater les brèches, critiquer de plus en plus de témoignages, de travaux, et reprendre sans cesse son travail de Sisyphe. « Les prolétaires de la VT » ont dû, les forces manquant dans leur milieu naturel, nouer des « alliances tactiques » avec des gens situés politiquement à leurs antipodes, comme avait dû s’y résoudre Rassinier : les néonazis du PNFE, de la Librairie française ou d’Ogmios. Ceux qui n’étaient pour eux, au départ, que des alliés de circonstance auxquels ils reconnaissaient volontiers tous les défauts du monde, sauf que, sur un point précis – et peut-être pour des raisons odieuses aux prolétaires –, ils défendent la vérité, devinrent des alliés puis des amis [12]. Et les prolétaires de la VT de se tourner vers leur milieu d’origine, l’ultragauche, pour lui reprocher d’avoir, par manque de courage, déserté le front et de laisser, si la VT n’était pas là, le monopole de la vérité en histoire aux néonazis. La VT ne manque pas de rappeler d’ailleurs que, conformément à l’orthodoxie ultragauche, toutes les idéologies se valent et sont également ennemies et que leur reprocher de fréquenter (uniquement pour des raisons tactiques, précise-t-elle benoîtement) des néonazis, c’est faire de la démagogie gauchiste, voire, péché suprême en milieu radical, de l’antifascisme… D’ailleurs, explique-t-elle, puisque le génocide n’a pas eu lieu, les nazis ne sont pas pires que les Américains ou les staliniens. De plus, c’est une idéologie vaincue. Alors que leurs adversaires, eux – l’impérialisme américain, le sionisme et les démocraties –, qui couvrent de boue les révisionnistes mais aussi à chaque occasion le mouvement révolutionnaire, sont toujours au pouvoir (la liste contenait encore il y a peu le stalinisme, mais depuis il a fait défaut). Les bons radicaux opinent du chef.

La VT rappelle par ailleurs tout ce qu’elle a encore de commun avec l’ultragauche et le soutien que beaucoup il y a quelques années lui ont accordé [13], les analyses qu’ils partagent encore (sur la nécessité d’une révolution communiste ou la dénonciation de la démocratie) et combien les historiens « exterminationnistes » devraient être odieux à tout radical : ne sont-ils pas des universitaires, des journalistes ? Ne défendent-ils pas toujours la démocratie, l’État et « l’histoire officielle » ? Ne sont-ils pas, horrosco referens, antifascistes et pour la plupart prosionistes ? Les radicaux jurent leurs grands dieux qu’ils n’ont rien à voir avec de tels gens, qui leur semblent aussi odieux que les folkloriques nazis – et bien plus dangereux.

La VT évoque le climat de lynchage et de chasse aux sorcières qui entoure son activité et qui vise autant, dit-elle, son activité révisionniste que sa position de classe. D’ailleurs, une telle virulence de la part de gens attachés à défendre tous les pouvoirs ne prouve-t-elle pas que la VT dérange ? Une telle unanimité de tous les rackets idéologiques contre elle ne plaide-t-elle pas en sa faveur ? Nos bons révolutionnaires sont troublés. Ils n’ont certes pas envie de faire chorus avec les universitaires bourgeois et les antifascistes contre d’anciens camarades avec qui ils conservent parfois des liens d’amitié. « Tout de même, ces fréquentations avec des fascistes ? – N’avez-vous pas vous-mêmes fréquenté des universitaires ou des gauchistes ? », et cet argument, qui ferait rire partout ailleurs qu’à l’ultragauche, remet la balle au centre : un point partout.

C’EST QUE LA CRITIQUE de la VT en tant que secte d’ultragauche décomposée n’a pas été menée jusqu’au bout. Certes, il est loin le temps où la VT pouvait, à l’occasion d’une démonstration de consensus civique, comme la manif Copernic en 1980, faire diffuser un tract d’inspiration faurissonienne à tout un cartel de groupes ultragauches en mal d’unité tactique. Et la plupart des gens qui animaient ces courants ont rompu avec Pierre Guillaume, décidément trop délirant. Certains même (cf. La Banquise) ont expliqué publiquement les raisons de leur rupture mais la plupart ont quitté ce terrain en catimini, jurant, mais un peu tard, qu’on ne les y prendrait plus. Pourtant, par commodité, et pour éviter de déchirantes remises en cause, certains ont longtemps regardé comme un « acquis » le « doute » sur les chambres à gaz. Ils reconnaîtront certes volontiers qu’il y a eu un massacre des Juifs et qu’il était voulu, concéderont même que les nazis ont essayé de dissimuler le crime, mais c’est déjà beaucoup pour eux. Ils s’arrêtent là et attendent les félicitations. Mais félicite-t-on quelqu’un qui a entendu un coup de tonnerre de l’acuité de son ouïe ? Et puis, sur la question des chambres à gaz, ils pilent. Ils ne parlent plus de mensonge ni de mythe, mais ils tiennent pour le doute. Ils ne savent pas… Il faudrait vérifier les sources, savoir l’allemand, il faut se méfier de « l’histoire officielle ». C’est leur dernier mot. Surprenante modestie – mais sur ce seul sujet.

De toute façon, pour eux, les chambres à gaz n ajoutent ni ne retirent rien à la réalité du massacre et à son horreur. C’est une question qui n’a pas d’importance. Mais dire que cette question n’a pas d’importance, c’est dire que pour soi, elle n’a pas d’importance et que le fait que l’interlocuteur la juge importante n’a pas non plus d’importance ni non plus le fait que tant de gens la jugent importante. On se retrouve alors en pleine schizophrénie, car il faut à la fois affirmer que la question n’a pas d’importance et soutenir en même temps avec la dernière énergie qu’on refuse de la trancher… puisqu’elle n’a pas d’importance. Pourtant, si elle n’a pas d’importance, pourquoi en avoir débattu pendant tant d’années, pourquoi refuser de la trancher ? Est-ce si difficile que ça ? Et pourtant, elle est importante, cette question. D’abord pour la compréhension du mécanisme de l’extermination. Aucun révisionniste n’a contesté vraiment l’existence des Einzatsgruppen – dont on possède les comptes rendus détaillés d’opération – et qui firent des centaines de milliers de morts et si l’Etat nazi a choisi d’autres moyens, c’est parce que les fusillades de masse lui posaient trop de problèmes (les exécutants étaient moralement détruits par cette expérience) et c’est pour cela qu’il a choisi un mode industriel moins impliquant pour les bourreaux et plus « rentable » ; on est là au cœur de l’originalité du crime nazi. Ensuite, elle a une importance morale écrasante, car la nier, c’est priver les victimes de leur mémoire et en faire le jouet non de leurs bourreaux mais de leurs illusions, de leur fausse expérience, de leur fausse conscience. Quant à dire qu’elles ont existé comme métaphore de l’horreur nazie et que c’est aussi important que si elles avaient existé « en vrai », c’est affirmer qu’on se refuse (quand ça vous arrange) à discerner le mythe de la réalité – ou qu’on en est incapable – et donc renoncer par-là même à toute analyse historique. Mais dans ce cas, il fallait le dire tout de suite et s’abstenir de tout travail historique ou politique.

Elle est importante enfin car refuser de la trancher, c’est avaliser le doute et donner raison aux révisionnistes. Et c’est justement ce doute que cherche à établir, à titre de programme minimum, la secte révisionniste : ce doute joue le rôle de la cartouche à blanc dans un peloton d’exécution. Il a le même effet dissolvant sur la conscience. Il permet de « participer » tout en dégageant sa responsabilité intellectuelle. On conserve le bénéfice – la dénonciation de l’idéologie de la supériorité des démocraties sur le totalitarisme, le caractère « ordinaire » du nazisme – et on passe aux pertes et profits le « mensonge juif », qui décidément sent trop le soufre.

La VT s’estime volée, elle se moque de l’inconséquence des camarades : car enfin, ces chambres à gaz, elles ont existé ou non ? Quant aux considérations sur l’importance de ce fait et sur les façons de l’interpréter, elles ne peuvent que suivre et non précéder la réponse à cette question. La position de la VT est folle mais elle a sa logique. Les radicaux ne peuvent se défiler au prétexte que c’est une question piège. Comment une question portant sur l’existence ou non d’un fait pourrait-elle être une fausse question ? Il faut répondre sur les faits et ceux-ci établis, dire en quoi la question est réductrice ou faussée. Dire qu’on ne peut pas répondre, c’est avouer qu’on est incapable de démêler le faux volontaire de la réalité, de faire la différence entre un faussaire comme Faurisson et des historiens comme Mayer, Hilberg, Vidal-Naquet, entre la réalité d’un processus historique complexe et ambigu où les témoignages et les documents doivent être examinés avec prudence – mais processus qui a sa logique, sa cohérence et qui s’intègre dans le cadre précis de la Deuxième Guerre mondiale, dans celui plus large de ce que Mayer appelle notre Guerre de Trente Ans et dans celui plus étendu dans le temps de l’histoire des relations des communautés juives avec la société allemande traversée par tout une eschatologie révolutionnaire dont le Troisième Reich se voulait l’héritier [14]–, entre ce processus et la construction paranoïaque des révisionnistes, qui ne voient dans la masse des documents que faux et faux témoignages qui ne sont que les avatars du mensonge – juif ou démocratique au choix.

Dire qu’il est impossible de trancher, c’est penser avec les révisionnistes et leurs frères ennemis de la Shoah Business [15] que Auschwitz est impensable. Les religieux, relayés par les sionistes, ont voulu faire d’Auschwitz la parabole du destin juif et le mythe fondateur de l’État d’Israël. C’est pourquoi ils ont imposé le terme religieux d’Holocauste, signifiant par là que l’événement sortait de l’histoire, la dépassait. L’Holocauste prouve l’étrangeté irréductible de l’histoire du peuple juif et la nécessité de l’État d’Israël ; il fonde sa renaissance. Le nier, mais aussi en faire une lecture historique, c’est ramener l’événement, quelque importance qu’on lui donne, à l’histoire profane, lui retirer son caractère prophétique, lui interdire de fonder un droit. De cela découle le caractère sacrilège de toute recherche historique, qui ne soit pas illustration, défense des faits mais aussi des interprétations messianiques qui en sont tirées. Le dilemme est terrible : il faut à la fois affirmer le mythe et le prouver historiquement, or on ne prouve pas un mythe, on l’illustre et on le défend, d’où l’appel fait aux historiens de témoigner de l’histoire, doublé de l’injonction de ne pas sortir de son interprétation mythique : seul le peuple juif (identifié, par les sionistes, à l’État d’Israël) peut témoigner de « l’Holocauste » parce qu’il est la victime éternelle et que les goyim ont prouvé simplement en laissant s’accomplir le massacre qu’ils étaient naturellement antisémites et donc que seul l’État d’Israël pouvait protéger les Juifs d’un second Holocauste.

C’est pourquoi le livre de Hilberg qui resitue le massacre dans l’histoire, qui montre la responsabilité de l’État nazi et de ses structures, qui montre à chaque étape les responsabilités des instances dirigeantes des communautés juives, a été reçu fraîchement. On lui sait gré de son travail d’établissement des faits, mais la logique de sa recherche gêne. Ainsi Arno Mayer, qui a montré la contingence à l’œuvre dans le processus de destruction et dénoncé la thèse de la volonté démiurgique du nazisme, a-t-il été attaqué comme un traître (cf. la préface de Vidal-Naquet à son livre).

Les extrémistes de la Shoah, par leur volonté de faire servir l’histoire à la promotion de leurs thèses mystiques et à la justification de la politique de l’État d’Israël, font beaucoup de mal à la recherche historique, notamment en avalisant des témoins douteux comme Elie Wiesel. Le révisionnisme est le pendant antisémite de l’histoire sioniste de l’Holocauste. Il pense comme les partisans religieux de l’Holocauste qu’Auschwitz est impensable mais comme il se veut matérialiste, il en conclut que si l’Holocauste est impensable c’est parce qu’il n’a pas existé. Ayant posé cette inexistence en principe, il ne peut qu’analyser en terme de faux tout ce qui infirme ses thèses. Pour cela, il traite les documents historiques comme les pièces d’un procès criminel. La moindre imprécision, la plus légère erreur font tomber le verdict : faux témoin.

Le truc favori des révisionnistes est de traîner ceux qui se posent des questions dans un dédale de refus a priori, de fausses questions, de doute systématique. Leurs précisions maniaques sur des points infimes ont pour dessein de donner l’image de la rigueur, de la science, de l’objectivité. A promener ainsi leurs interlocuteurs dans les coulisses d’un grand guignol où tout est exagérations monstrueuses, toc, cadavres en carton-pâte jusqu’à l’écœurement, ils finissent pas crétiniser ceux qui ont la curiosité de les écouter et qui, doutant de ce qu’on leur dit, finissent par avouer qu’ils doutent de tout : « Si je crois à l’existence des chambres à gaz, est-ce que je n’avalise pas la plus grande escroquerie des temps modernes et les idéologies qui s’en servent ? Si je les mets en doute, est-ce que je ne me rends pas complice d’un crime odieux en privant les victimes de leur mémoire ? Est-ce que je ne deviens pas insensiblement antisémite ? »

Ainsi, les révisionnistes et les tenants de la Shoah Business ont-ils réussi à faire de cette question une question maudite et sont les deux piliers d’une idéologie biface où il faut croire au mensonge juif ou à l’antisémitisme naturel des goyim, au péché d’Israël ou au péché goy. La LICRA est particulièrement impliquée dans ce véritable détournement de cadavres où chacun des millions de Juifs tués par les nazis avait vocation à devenir citoyen d’Israël [16]. Elle voit dans le moindre regard critique sur les camps la volonté de banaliser le nazisme et dans toute attaque contre Israël un prolongement de l’activité des nazis. Et pourtant, qui a plus fait pour banaliser le nazisme que les sionistes qui en voient le retour dans les plus ridicules pantalonnades des groupuscules néo-nazis et qui dénoncent dans la lutte des Palestiniens contre l’État d’Israël le prolongement du nazisme ? Mais surtout, la LICRA a beaucoup fait pour diaboliser les révisionnistes en essayant de faire condamner leurs élucubrations par la justice et de les faire interdire par l’État. Elle leur permet ainsi de se poser en victimes, de jouer avec une rare hypocrisie aux Galilée, aux Dreyfus des temps modernes et de prétendre qu’on les persécute… parce que les historiens sont incapables de répondre à leurs arguments !

Cette attitude totalitaire a encore accru la paranoïa des révisionnistes et la fascination que la VT exerce sur les imbéciles : « Si on la persécute, après tout, c’est qu’elle dérange et donc qu’elle a peut-être raison. » D’autre part, cela permet à certains de défendre la VT au nom de la liberté d’expression ou de faire les jésuites en proclamant hautement qu’ils refuseront de se prononcer tant que l’une des parties ne pourra se faire entendre !

Refuser cette démonologie et les idéologies qu’elle véhicule ne peut cependant se faire en renvoyant les parties dos à dos. Refuser la mystique, c’est dire que rien de ce qui est humain n’a de sens hors de l’humanité et qu’aucun point de l’histoire n’est inconnaissable. Refuser la paranoïa, c’est refuser de voir dans chaque imprécision, exagération ou dissimulation la preuve de la volonté de tromper, mais reconnaître qu’un document est plus ou moins fiable et ne prouve sa pertinence que remis dans son contexte et croisé avec d’autres documents. Mais pour cela, il faut mener un réel travail d’enquête et de confrontation, chercher non pas la vérité, ce mot dont se couvrent tous les faussaires, mais la cohérence, car c’est seulement par la confrontation des documents que les obscurités sont précisées, les exagérations repérées, les omissions et les pieux mensonges expliqués, que les raisons que tel ou tel avait de mentir ou de se taire apparaissent et que le schéma se dessine, que le tableau général s’affirme et que tous les mensonges, petits ou gros, apparaissent. La clarté du jour fait pâlir les fantômes de la nuit.

En étant incapable de restituer les faits dans leur cohérence, les révisionnistes signent le faux car la vérification de leur thèse préconçue exige à chaque étape l’annulation des pièces qui ne rentrent pas dans leur schéma, le bricolage des textes et l’intervention systématique d’une méta-explication : le mensonge juif (pardon, sioniste) qui leur sert à la fois d’hypothèse, d’explication… et de conclusion. C’est pourquoi, loin de chercher la vérité, ils recherchent le mensonge et ce qu’il y a de terrible avec le mensonge c’est que quand on le cherche, on le trouve… partout.

La pierre de touche du mensonge est là : la vérité (des faits) est unique, le mensonge, multiple ; tout simplement parce que le mensonge - particulier -, contredit la vérité de l’environnement dans lequel on voudrait l’insérer et nécessite, pour être cru, la falsification ou la négation de tout ce qui l’entoure. Les menteurs sont donc entraînés dans une spirale infernale de mensonges et de dénégations. Ainsi les révisionnistes, ayant nié les chambres à gaz, sont-ils amenés à nier en cercles concentriques l’extermination, la spécificité de la persécution des Juifs, celle du nazisme, puis, obligés de faire des Juifs une entité belligérante contre laquelle le Reich s’est simplement défendu parce que les Juifs ont mené contre lui une guerre totale qu’ils ont gagnée et qu’ils parachèvent par le mensonge. Mais, bien évidemment, les révisionnistes ne peuvent le dire sans que leur construction paranoïaque leur retombe sur la tête. C’est pourquoi ils ne peuvent que dénoncer « les mensonges » pour faire apparaître le massacre juif comme impossible, donc mensonger et, ensuite, par insinuations, pointer l’index vers le menteur : le Juif.

Ils se contentent d’un programme négatif : la dénonciation objective, neutre et sereine du mensonge dont leur interlocuteur tirera lui-même les conséquences et qu’il devra assumer lui-même. Et s’il se sent un peu antisémite, il aura toujours la ressource de refuser cette étiquette qui n’est que le masque de la culpabilité que le mensonge juif (ou démocratique) a insinué en chaque goy afin de faire voir des antisémites dans tous ceux qui refusent le mensonge juif. Au fond « l’antisémitisme » n’est qu’un mensonge juif de plus dont il faut se débarrasser en attendant d’en finir avec les menteurs…

L’individu se découvrira alors « anti-antinazi » ; il sera passé au-delà du mensonge ; il aura compris ; « on ne la lui fera plus » ». Il découvrira le plaisir délicieux de connaître le dessous des cartes. Il saura aussi que cette vérité, parce qu’elle est dangereuse, n’est pas toujours bonne à dire, qu’il faut parfois la taire ou en parler seulement par allusion et plutôt que l’affirmer, la faire découvrir et dans ceux qui combattront cette analyse, qui lui aura coûté cher, il verra simplement des victimes du mensonge démocratique dont il faut taire le nom…

Ce qui confirme la fausseté de la démarche révisionniste, c’est son incapacité et son manque de désir de parler d’autre chose. La VT par exemple ne parle pas de l’opération T4 menée dès la déclaration de la guerre et qui coûta la vie près de cent mille malades mentaux, opération [17] pour laquelle furent utilisées des techniques de gazage ; il est vrai qu’il est difficile d’incriminer l’internationale des malades mentaux. Elle ne parle pas non plus des Einsatzgruppen. Elle n’explique pas, non plus, pourquoi, alors que toutes les mesures antisémites prises par les nazis avant la guerre avaient été claironnées partout et inscrites dans la loi, brusquement, on ne parle plus de nouvelles mesures prises contre les Juifs. Qu’est-ce qui a bien pu se passer ? On a dénoncé les Juifs pendant des années comme des parasites, des ennemis acharnés de l’Allemagne, on les a ruinés, isolés, exclus de tout, on leur a confisqué tous leur biens, on a essayé par tout les moyens de les chasser et cela le plus officiellement du monde et brusquement, alors qu’ils sont des ennemis mortels, qu’ils ont déclenché – par anglo-américains et bolcheviques interposés – une guerre d’extermination contre l’Allemagne, et qu’ils sont à portée de main, identifiés et isolés, on n’en parle plus ? Mais qu’en fait-on et pourquoi ne parle-t-on pas de ce qu’on leur fait ? Car on n’en parle plus, mais ils « disparaissent ». Que leur est-il arrivé ?

Mais la VT ne se pose pas ce genre de questions, sans doute pense-t-elle, comme le Rassinier du Drame des Juifs européens, que les Juifs « disparus » sont partis pour les États-Unis, où ils sont arrivés, sans doute, à pieds par la Chine ? Elle ne parle jamais que de technique, que de trucages, et les autres mensonges auxquels s’intéresse la VT ne sont évoqués que pour échantillonner le « mensonge » sur les camps et, curieusement, ce sont des mensonges (le bourrage de crâne [18] par exemple) reconnus par tous. Quant à ses thèses sur le Cambodge, elles ne sont plus guère défendues et n’ont pas connu de succès médiatique et pour cause : la grande force du révisionnisme, c’est de s’appuyer sur une idéologie déjà présente mais secrète, clandestine, honteuse et qu’il ramène au jour : l’antisémitisme, sorti de ce contexte, il n’exerce aucun attrait, aucune fascination.

En s’appuyant sur cette force secrète, le révisionnisme donne un visage à ce mensonge déconcertant que les radicaux voient partout à l’œuvre. Il soulage aussi d’autres consciences de la honte qu’elles éprouvaient de leurs idées et fait surgir à la place la joie mauvaise de celui qui peut à nouveau blesser, injurier, calomnier, d’abord à mi-voix entre deux rires gras, puis à voix haute et revendicatrice. Ce qui surgit alors, c’est la délicieuse complicité qui s’établit entre les réprouvés, la pure joie fasciste. Et ce qui en témoigne, c’est le ton goguenard, jubilatoire, avec lequel les révisionnistes décortiquent et détruisent les témoignages et les documents qui les contredisent et la froideur des descriptions où toute humanité (exception faite de la description du « calvaire » subi par Rudolf Hoess) est absente, leur méticulosité, leur souci du détail, du travail bien fait, irréprochable et le mépris instinctif de leurs adversaires. Les révisionnistes parlent le langage de la science, de la justice, de la technique, de l’administration, de l’extermination. Ils sont froids, inexorables, inaccessibles aux cris de rage de ceux qu’ils bafouent. Ils parlent le langage des maîtres, le langage de l’État, jamais celui des esclaves qui n’apparaissent qu’anonymes, pièces interchangeables dont on se soucie peu, à l’exception des « faux témoins », et qui ne sont que ça, justement : faux témoins et qu’on détruit… sur le papier. Les révisionnistes ont de qui tenir.

Les tenants de la vision religieuse de l’Holocauste ont raison au moins sur un point : l’expérience de la souffrance, de l’abaissement, celle des camps, de l’extermination est incommunicable. Elle ne peut être ni dite, ni tue et la compréhension intellectuelle, rationnelle, même la plus pleine de compassion, échoue à la comprendre totalement, même si des textes comme Si c’est un homme de Primo Levi permettent sans doute de s’en approcher de très près. On peut comprendre la tentation de la mystique, du témoignage émotionnel, de la création littéraire, voire même du délire, mais ils ne sauraient prendre la place de l’histoire, ni lui faire obstacle. On ne rajoute rien à l’horreur des camps en soutenant des bobards sincères ou intéressés ; on n’y retranche rien en rétablissant des chiffres grossis, en expliquant le pourquoi de certaines rumeurs (le savon juif, par exemple) ou en relevant dans tel ou tel témoignage des erreurs factuelles, des « enjolivements » ou des pieux mensonges. C’est le travail ordinaire de l’historien. Mais celui-ci doit se pencher sur tous les témoignages, même les plus douteux, en professionnel scrupuleux, mais aussi avec respect, et non en procureur.

Du reste, la recherche historique moderne se tient en général en marge de l’émotion. Du fait du manque d’imagination revendiqué des historiens, elle s’intéresse le plus souvent aux documents administratifs, aux interrogatoires des anciens nazis ; sur la vie quotidienne des camps, elle a peu à dire, les études historiques sont peu nombreuses. L’historien peut préciser des chiffres, des dates, essayer de dégager le fait brut de sa gangue d’exagérations, de rumeurs, mais comme la compréhension « de l’intérieur » des camps lui échappe, il ne peut procéder à ce travail qu’avec prudence, tant est grand le risque de perdre, avec sa gangue de rumeurs, l’épaisseur et la compréhension de l’histoire. C’est pourquoi les déportés vivent avec angoisse le regard neutre et froid de l’historien. Ils hésitent, et on les comprend, à laisser aux spécialistes le monopole de leur histoire et de leur mémoire.

On trouve au total peu de témoignages inventés mais, dans beaucoup, des erreurs, des imprécisions, des exagérations, des dissimulations ou des enjolivements comme dans n’importe quel témoignage humain. Ce sont ces imperfections qui font l’épaisseur des témoignages, leur humanité et, sinon la vérité entière, leur vérité. C’est leur masse, où les traits grossis et les dissimulations se corrigent mutuellement, qui fait surgir la vérité des esclaves, subjective, parcellaire, confuse parfois, à laquelle fait pendant le langage précis, méticuleux, euphémique, neutre et glacé des maîtres qui ont, eux aussi, leur vérité.

Refuser de trancher à cause des outrances rencontrées dans les témoignages ou de l’usage qu’en peuvent faire les sionistes ou la démocratie, c’est avaliser la fausse symétrie qu’ont construite les révisionnistes qui veulent faire admettre en préalable qu’il y a dans cette histoire deux hypothèses concurrentes – les chambres à gaz ont existé, les chambres à gaz n’ont pas existé – de valeur égale et qu’il faudrait tester. Mais c’est un argument purement rhétorique. En effet, cette fausse symétrie trace une égalité fictive entre deux propositions, l’une affirmative, l’autre négative. Or, comme l’indique Wittgenstein : « Au signe du négatif, rien ne correspond dans la réalité. » Ainsi, soit deux propositions – 1° A est un oiseau, 2° A n’est pas un oiseau – de la première, je peux tirer des enseignements et notamment décrire A à quelqu’un qui n’a jamais vu d’oiseau ; de la seconde, je ne peux rien déduire, pas même que A ne ressemble pas à un oiseau (A pourrait bien être un oiseau empaillé).

De la même façon, ce qui importe ce n’est pas la légitimité d’une hypothèse mais ce qu’elle permet de comprendre. Or la proposition : « les chambres à gaz n’ont pas existé » ne apprend rien sur la question de la disparition des Juifs. On ne peut évidemment pas décrire comment les chambres à gaz n’ont pas été construites, comment elles n’ont pas fonctionné et ainsi de suite à l’infini. Enfin, elle ne répond pas à la question : comment les Juifs arrivés à Auschwitz et non enregistrés ont-ils disparu ? Elle amène nécessairement à nier la question et à bâtir de fausses hypothèses qui, sur le papier, sembleront concurrentes de la réalité, elle-même ramenée à une hypothèse parmi d’autres. Cette façon de confondre sans cesse les mots et la réalité est le grand truc des révisionnistes. Il permet de partager le doute entre leurs constructions de papier et la réalité, devenue pour les esprits complaisants indiscernable des mensonges. Cela permet aussi à ceux qui tiennent au « doute » par antisémitisme ou par volonté de garder l’équivalence entre démocratie et fascisme, de s’en tirer par une pirouette comme Le Pen : « Au fond, on n’en sait rien, les historiens en débattent », et de refuser de trancher entre les historiens « exterminationnistes » (extermina-sionistes comme dit Guillaume) et les « historiens » révisionnistes, puisque, de toute façon, « c’est trop compliqué et que la question est faussée dès le départ ». Les bons radicaux font leur, sur cette question, le slogan de Big Brother : l’ignorance, c’est la force.

Pourtant, la réfutation de ces mensonges est facile, mais elle est fastidieuse et excède largement l’effort qu’on peut attendre de quelqu’un qui lit une brochure pour se faire une idée sur la question.

En fait, le doute fait partie du confort intellectuel des radicaux. Il leur permet d’éviter de préciser ce qui les différencie de la VT et ce qui, dans leurs références communes, leurs méthodes d’analyse, a amené ce type de dérapages. Ils seraient obligés de renoncer au raccourci politique : démocratie égale fascisme, qui scandalise le bourgeois à bon compte et évite de trop réfléchir, obligés de dépasser leur croyance innée aux complot qui leur fait voir derrière chaque événement les manœuvres machiavéliques de l’État ou des « maîtres du monde », un monde où tout n’est que spectacle et mensonges. Ils seraient obligés de reconnaître que leur compréhension lucide et universelle du monde est tout à fait relative et ne les met aucunement à l’abri des pires forfaitures intellectuelles – tant Pierre Guillaume rappelle Gustave Hervé, l’antimilitariste du « drapeau dans le fumier » que la déclaration de guerre, en août 1914, transforma en patriote frénétique et qui mourut collabo en 1943. Ils seraient obligés d’admettre que leur prétention théorique, leur point de vue « communiste » leur ont fait prendre des vessies pour des lanternes et fait voir ce qu’ils voulaient voir comme n’importe quel maoïste de retour de Chine, et que, dans cette querelle, ce sont les professeurs d’histoire bourgeois qu’ils méprisaient tant qui les ont mouchés et préservés de pires égarements [19]. Évidemment, c’est humiliant, surtout pour un milieu qui, n’ayant jamais eu aucun pouvoir sur quoi que ce soit et qu’une influence limitée, n’avait pour seul bagage que sa lucidité autoproclamée et son refus des idéologies.

Ils devraient aussi interroger leur propension à se vouloir toujours détestés et scandaleux et cette certitude d’avoir raison sur tout et contre tous qui les dispense de toute étude sérieuse et de tout apprentissage et qui fait que, dans ce milieu, l’ignorance et la bêtise sont toujours radicales. Le drame de l’ultragauche, c’est de prétendre faire un travail scientifique du point de vue du prolétariat, que seul le prolétariat en faisant la révolution pourrait trancher, et de croire que cette parousie toujours repoussée la met à l’abri de toute autre vérification. Ainsi, les radicaux ont-ils écrit des tonnes de brochures sur le capitalisme d’État, l’URSS, le communisme, etc., mais pas plus que n’importe quel obscur krernlinologue ils n’ont vu venir l’événement : la vieille taupe, la vraie, celle de Marx, avait continué de creuser sans être aperçue de ses nombreux admirateurs.

Une autre preuve de cette bêtise radicale fut donnée lors de la parution aux éditions Allia d’un livre sur le sida. L’auteur, un certain Bounan, s’y livrait à un exercice de style prositu, où à grand renfort d’érudition scolastique et de références illuministes, il présentait sa vision du monde, une sorte de situationnisme mystique, assez indigeste. Ce père-la-pudeur y chantait les louanges de la famille traditionnelle dans un style que n’auraient pas désavoué les Pères de l’Église, condamnait l’homosexualité (une forme d’esclavagisme) et proposait de soigner les malades du sida avec des dilutions homéopathiques de silice (sable) dans l’eau. L’ouvrage, d’une rare prétention et plein de mépris pour les malades (des pantins), reprenait quelques critiques forts justes mais bien banales sur la médecine, tout en dénonçant, évidemment, un complot… On mentait sur la nature du sida, qui n’était pas causé par le virus, mais par la « dégradation des conditions modernes d’existence », rien de moins… Ce mensonge, bien sûr, était caché au bon peuple par les médecins de la « science officielle » et la coalition de tous les pouvoirs… Notre bon apôtre s’offrait à soigner les malades [20] à condition toutefois d’en passer par ses ukases idéologiques et de renoncer à l’horrible « médecine officielle ». Ce livre fut pourtant salué gravement dans le milieu prositu comme un « livre dérangeant » et Debord lui-même adressa (dans des lettres privées) des éloges dithyrambiques à l’auteur. A voir de quoi l’esprit se contente, on mesure l’étendue de sa perte.

Et que dire des doctes radicaux qui écrivirent que le tremblement de terre en Arménie avait été sciemment provoqué par le KGB au moyen de bombes atomiques « pour mettre fin à la crise sociale » qui menaçait, bien sûr, de tout emporter, ou de ceux qui ne voulurent voir dans la guerre du Golfe qu’une guerre électronique, un spectacle à l’usage des masses en dépit de ses 100000 morts ?

Force est de constater que le révisionnisme n’est que la plus belle fleur poussée sur le terreau de la naïveté et de la suffisance radicales et que si la critique ne va pas au fond de cette fascination pour le complot, de cette confusion entre les mots et la réalité, de ce goût inné pour la dialectique-et-toc, rien ne s’oppose à ce que le milieu radical ne serve de caisse de résonance à d’autres sornettes (le sida comme complot, par exemple).

Certes les radicaux ont rompu complètement avec la VT, tout autant à cause de son schématisme issu du bordiguisme, de sa mégalomanie mêlée de paranoïa, en un mot, de sa logique, que de son antisémitisme, mais cela ne suffit pas. Il faut expliquer ce qui, dans l’héritage radical, a pu susciter des dévoiements à la Guillaume. C’est un travail amer et difficile qui exige de l’audace et une réelle capacité à se remettre en cause, mais indispensable, sinon l’ultragauche ne produira que des analyses à la Guillaume ou des « bounaneries » qui lui interdiront toute intervention dans le monde réel.

Dans la transformation de tout ce que la critique radicale pouvait véhiculer de schématisme, d’économisme, de paranoïa en ruse antisémite, la responsabilité intellectuelle de Guillaume est énorme étant donné ce qu’il a été et ce qu’il est devenu. En 1978, P. Guillaume affirma à l’un des futurs rédacteurs de La Banquise : « Si nous ne soutenons pas Faurisson, c’est l’extrême droite qui s’en emparera ». Tel est pris qui croyait prendre ! Depuis, Pierre Guillaume marche hardiment sur les traces de Rassinier. Coupé de son milieu d’origine, à force de fréquenter, pour des raisons professionnelles, des antisémites et des néonazis et de partager avec eux le pain et l’opprobre, il est devenu l’un d’eux. Son travail de négation de la réalité est devenu travail d’affirmation du mensonge. Pierre Guillaume croit réellement au complot et au mensonge juifs.

Comment appeler un homme qui, pour imposer une nouvelle idéologie, s’acoquine avec des faussaires, des historiens marron, des idéologues racistes et racole pour en faire des militants, des antisémites pathologiques ou professionnels, le tout au nom de la vérité ? Un menteur. Comment appeler un homme qui fait passer le faussaire pour un honnête homme et l’honnête homme pour un faussaire, qui calomnie et piétine les victimes et blanchit les assassins, qui jouit de la confusion qu’il répand et de la haine et du dégoût qu’il suscite ? Un pervers et un salaud. En l’occurrence, un salaud bien ordinaire : un antisémite. On ne discute pas avec un antisémite. On l’ignore ou on lui crache à la gueule.

C’EST CE QUE FIT en mai 1987, L’Exagéré qui publia, dans son numéro 1, une nécrologie de Pierre Guillaume qui sanctionna un éloignement – que l’on espérait définitif – du milieu radical. On vit toutefois la secte révisionniste faire une ultime tentative pour briser son isolement et se rapprocher de son milieu d’origine, à l’occasion de la guerre du Golfe. Guillaume définitivement grillé, ce fut à quelques supplétifs de l’ex-Guerre sociale, regroupés autour de Dominique Blanc et de son éphémère revue Maintenant le Communisme, de tenter cette manœuvre. Renouant avec le pacifisme intégral qui est l’une des valeurs les plus sûres du milieu radical, ils investirent un Comité des Mutins de la Mer Noire et certains de ses « mutins » rejoignirent la Coordination des Ennemis de l’intérieur (collectif unitaire décidé à « mener la guerre à la guerre »), jurant que la page révisionniste était tournée… Le mouvement anti-guerre étant très isolé, beaucoup de militants radicaux, heureux de voir d’anciens camarades se préoccuper d’autre chose que de chambres à gaz et peu désireux de voir rouvrir la question acceptèrent cette collaboration à la condition expresse qu’ « on n’en parle plus ». Hélas ! il ne fallut pas plus de quelques semaines pour qu’un certain nombre de « mutins » soient pris à faire du prosélytisme, affirmant avec angélisme se contenter de « répondre à des questions de jeunes militants ». Sommés de cesser ce braconnage idéologique (le mouvement anti-guerre n’avait guère besoin de se voir étiqueté réviso), ils hurlèrent à la chasse aux sorcières et au fascisme rouge puis, déclarant qu’il ne devait pas y voir de tabou en milieu révolutionnaire, ils s’offrirent à régler la question au fond en demandant à Pierre Guillaume – qu’ils avaient juré ne plus fréquenter quelques jours auparavant – de venir s’expliquer. La proposition scandalisa et pendant quelques jours dans le squat politique qui servait de QG à ces mouvements anti-guerre, la question réviso : « Faut-il en parler, faut-il exclure ceux qui veulent en parler » fit rage. Cela rappela à certains les pires moments de l’affaire Faurisson, mais chat échaudé craint l’eau froide et cette fois-ci, en dépit des protestations de quelques personnes qui les soutinrent « pour des raisons amicales », les révisos furent chassés du mouvement et Dominique Blanc viré manu militari de la dernière réunion de la Coordination des Ennemis de l’intérieur [21]. L’affaire se termina par quelques ruptures d’amitiés, mais n’apporta aucun sang frais à la Vieille Taupe, dont un pavé défonça la vitrine. Quelques mois plus tard, déstabilisée par les manifestations silencieuses devant ses portes, organisées par des étudiants de l’École normale, la Vielle Taupe, en dépit du soutien apporté par Radio Courtoisie et les militants d’Ogmios, mettait la clé sous la porte. Les ponts étaient définitivement coupés.

Si bien coupés que même la dernière cartouche de Guillaume, la publication par Les Annales révisionnistes d’un texte sur ses relations avec Debord dans les années 60 et leurs fréquentations communes n’eut aucun écho dans le milieu radical. Guillaume, ayant prudemment attendu la mort de Debord, essayait pourtant de l’incriminer en se félicitant que celui-ci ne l’ait jamais condamné, ni condamné ses thèses, ce qui selon lui le met à l’abri de toute critique radicale. Que même l’invocation post mortem des mannes de Guy Debord n’ait suscité aucun écho montre à quel niveau de discrédit absolu et de mépris est tombé Pierre Guillaume dans le milieu radical.

La dernière foucade de Guillaume, qui n’a rien trouvé de mieux à se mettre sous la dent que le pitoyable débris islamo-stalino-catho Garaudy, achève de mettre à nu les grosses ficelles du spectacle révisionniste et de ruiner ses prétentions radicales. Et ce n’est pas sans une secrète jubilation que les radicaux ont vu – de Garaudy en abbé Pierre – le mistigri réviso s’éloigner et passer dans le camp détesté de la vieille canaille chrétienne révélant au passage sa judéophobie latente.

Mais même si les terrains les plus fertiles ouverts au négationnisme sont, incontestablement, les mouvement nationalistes et suprématistes blancs et aussi – et c’est le sens du « coup Garaudy » –, le nationalisme arabe, il ne faut pas négliger la possible réémergence d’un « négationnisme de gauche ». Certes, lorsque la VT affirme, en 1991, dans le tract L’avenir est à là révision, que les révisionnistes qui veulent réhabiliter le nazisme sont une infime minorité, elle attige un peu [22]. Mais force est de reconnaître que la VT a réussi marginalement à tracer la voie d’un antisémitisme moderne et original qui renoue avec certains courants populistes ou révolutionnaires de la gauche d’avant 1914. De Drumont à Guillaume-Guionnet, la boucle est bouclée d’un antisémitisme de gauche et anticapitaliste, et maintenant « anti-antifasciste » et « anti-antiraciste ». On en trouve l’illustration dans le texte de Serge Thion, L’antiracisme, misère du socialisme, et dans l’article de Dominique Blanc, Causes et conséquences de l’immigration, in Maintenant le communisme n° 2 où l’antiracisme, qui « couvre le lobby juif et pro-immigré », est dénoncé comme une forme de racisme et où on prend la défense du Français moyen « qui n’accueille pas à bras ouvert dans son pays ou son quartier, dans l’entreprise de son patron ou l’école de ses enfants, un immigré qu’après tout il n’a jamais invité ». Certes, l’auteur parle de l’imbécillité des arguments racistes, mais on est quand même surpris de le voir stigmatiser le « racisme antifrançais » que ne dénonçait jusqu’à présent que Le Pen.

L’État français prétend aujourd’hui « combattre le racisme et le révisionnisme », il a même pour cela fait une loi et des procès qui, ironiquement, assurent aux révisionnistes une véritable rente publicitaire inespérée, car c’est dans les médias que s’exerce l’essentiel de l’activité révisionniste. En effet, l’activité « historique » de la secte révisionniste a pratiquement cessé – elle se contente de rabâcher les thèmes déjà exposés par Rassinier, Harwood, Faurisson, etc. sans apporter de contributions nouvelles (sinon une pathétique tentative de décrédibiliser Pressac, qu’elle essaie de faire passer pour une sorte d’agent double révisionniste), et plutôt que de produire du neuf, la stratégie de la Vieille Taupe est de refourguer la même marchandise sous une nouvelle étiquette qui fera scandale. Or, grâce à la loi Gayssot, les négationnistes sont assurés à chaque publication nouvelle d’un procès scandaleux, donc d’une campagne de presse et de poursuites qui leurs permettront une fois de plus de se poser en victimes !

Sans compter que l’État français n’est peut-être pas le mieux placé pour parler de cette question ; il suffit de rappeler qu’il a fallu attendre 1995 pour que le chef de l’État reconnaisse les responsabilité écrasante de l’État français et de sa police dans la rafle du Vel’ d’Hiv’ et la déportation des juifs. Notons aussi que l’État a prudemment évité de juger les fonctionnaires, magistrats ou gendarmes qui après avoir servi avec abnégation le régime de Vichy ou les occupants nazis et organisé avec zèle et sans état d’âme cette chasse aux Juifs qui n’aurait pas pu réussir sans leur concours, ont le plus naturellement du monde mis leurs compétences au service des guerres coloniales et des basses œuvres de la IVe puis de la Ve République. En protégeant ses vieux serviteurs, l’État français cherche à faire oublier qu’il a été le collaborateur et l’artisan effectif, en France, d’un programme d’extermination - dont seul il avait les moyens - en en fournissant clés en main, les victimes à l’État nazi. (Sur le rôle abject joué par les flics et les gendarmes français dans la solution finale, on se rapportera aux livres de Maurice Rajsfus [23], notamment Jeudi noir et Drancy, camp ordinaire).

Car c’est ce même État, dont tous les régimes se sont acharnés à maintenir la continuité, qui a fait des lois antijuives pendant l’Occupation et livré à l’État nazi les réfugiés qui s’étaient mis sous sa protection ; qui a, le 17 octobre 1961, massacré dans les rues de Paris 200 Algériens qui manifestaient pacifiquement. De même, l’État combine un antiracisme de principe (la fameuse loi de 1973) et une pratique de xénophobie d’État, sans cesse renforcée depuis vingt ans à grand coups de lois ou d’ordonnances qui transforment tout étranger pauvre en suspect ou en délinquant potentiel. Souvent ces lois ne font que légaliser les initiatives des différentes administrations et les encouragent à restreindre encore les droits des étrangers et de ceux qui partagent leurs vies. Par ailleurs cette obsession conforte les discours qui dénoncent les étrangers comme des profiteurs, des fraudeurs, des délinquants dont il faut absolument réduire le nombre. Il est clair qu’à cause de ses fâcheux antécédents et de ses pratiques xénophobes actuelles, on ne peut laisser à l’État le soin de protéger qui que ce soit - et encore moins la mémoire -, ni de définir ce qui est mensonge inacceptable et ce qui est libre expression d’une opinion.

Ceux qui se reconnaissent dans les idées que défendit, avant de les trahir, la VT première manière n’ont rien à faire sur le terrain piégé des tribunaux où l’État voudrait dire l’Histoire comme il dit le droit [24]. Peu nous importe que ces idées vaillent à Pierre Guillaume le titre de docteur horroris causa dont il rêve ou la répression judiciaire dont il jouit. Si les révolutionnaires doivent faire la critique du renégat P. Guillaume c’est autant à cause des mensonges et des falsifications antisémites dont il s’est fait le camelot et qui ont été réduits à rien par les historiens classiques, qu’à cause de la défroque « communiste » sous laquelle il s’obstine à les dissimuler encore. Au reste, en dépit de quelques retours de flamme, il y a longtemps que les radicaux ont cessé de regarder avec fascination, du trottoir d’en face, les « succès » sulfureux de la VT, qui, réduite à quelques individualités aigries et paranoïaques -, s’éloigne de plus en plus d’eux et dont les références communistes ne sont plus que le cache-misère intéressé de son obsession antisémite, le tribut payé aux « raisons du début » qui font sourire avec indulgence les Roques, les Cornilleau, les Brigneau qui sont ses nouveaux compagnons de route.

Mais il est temps que le bilan intellectuel de cette affaire soit tiré. A l’heure où, dans toute l’Europe, se réveillent les nationalismes et où les groupes racistes trouvent un écho inquiétant, les mensonges et la confusion distillés par la VT sur le racisme, le fascisme et l’antisémitisme peuvent se révéler dangereux. L’idéologie « anti-antifasciste » estampillée à gauche risque de prendre à revers ceux qui entendent combattre non seulement les idées de Le Pen et le racisme ordinaire, mais aussi la xénophobie d’État.

À ce sujet, il est nécessaire de réaffirmer, qu’au-delà des braillards et des idéologues tarés, mais sans moyens réels, le principal ennemi est celui qui est au pouvoir et parle de charter, d’odeurs, d’invasion et, à l’occasion des troubles dans les banlieues, de bagne ou de chantiers de jeunesse. Que ce pouvoir, lui, ne parle pas une obscure langue de bois marxeuse à l’usage d’un public restreint, mais la langue de la raison d’État et de l’hypocrisie droitdelhommiste (« On ne peut pas accueillir toute la misère du monde »), qu’il a les moyens de ses discours et bénéficie pour les appliquer d’un large et mou consensus.

Quand aux débris de la VT, de la GS et consorts qu’ils continuent leur route avec les militants du PNFE, les choses, ainsi, seront claires. La place des révolutionnaires et des partisans de la communauté humaine est avec les clandestins, les sans-papiers, les étrangers, tous ceux que la répression d’État et les bandes racistes essaient aujourd’hui d’isoler pour mieux les attaquer, comme le fit en son temps, contre les Juifs, « l’État français » de Pétain, serviteur zélé de l’État nazi.

François-Georges Lavacquerie.
Paris, mars 1992, revu et corrigé en mai 1996.

P.-S.

On pourra consulter sur ce site le Mot-clé A propos de négationnisme pour approfondir la question.

Notes

[1Ce qui rend les révisionnistes odieux, c’est tout autant leurs thèses antisémites et mensongères niant le génocide que leur malhonnêteté dialectoc qui va jusqu’à leur faire nier leur négation. Ils veulent faire passer leurs thèses pour une simple rectification de détail, ruinant comme par inadvertance le seul élément de la Deuxième Guerre mondiale qui soit à leurs yeux réellement gigantesque et monstrueux : le mensonge - forcément juif - de l’extermination. Le choix du terme « révisionniste » par ceux qui pensent que l’extermination des Juifs européens par les nazis n’est qu’un mensonge ou - pour les plus accommodants - un « mythe », ce choix est pour eux une arme tactique. De cette façon, ils se situent du côté des chercheurs honnêtes et rassis, tandis que leurs adversaires, que l’emploi d’un terme aussi anodin mettaient en fureur, étaient rangés dans le camp des censeurs refusant, par idéologie ou par intérêt, toute discussion sereine de l’Histoire en général et de celles des camps en particulier. Le piège fonctionna un certain temps et permit aux « révisionnistes » de poser aux Dreyfus et aux Galilée des temps présents, en butte à une nouvelle Inquisition. Il est clair que le terme de « négationnistes » qui leur a été attribué rétrospectivement les qualifie plus exactement et permet de lever toute ambiguïté. En s’appropriant le terme révisionniste qui n’est rien d’autre que la description du travail ordinaire de l’historien et en amenant leurs adversaires à condamner le « révisionnisme », identifié à leurs thèses, ils donnèrent l’impression que leurs contradicteurs refusaient toute investigation historique. Toutefois, étant donné que c’est sous ce vocable qu’ils furent connus dans les milieux radicaux, c’est ce terme qui a été retenu pour les désigner dans ce texte.

[2Il s’en faut de beaucoup que la GS ait été une revue révisionniste, au sens strict. Les articles abordant la question des camps y sont peu nombreux et perdus au milieu de sujets plus classiques de l’ultra gauche, toutefois son activité en tant que telle et son image dans le milieu en sont constamment imprégnées ainsi qu’en témoigne le texte de réponse à La Banquise, de plus, c’est la GS qui porta le débat dans toute l’ultragauche, notamment en faisant signer et diffuser à une demi-douzaine d’orgas ultragauches ou autonomes le tract Notre royaume est une prison et qui somma « le milieu » de prendre parti sur cette question. Le rôle des fantassins de La Guerre sociale dans cette campagne qui s’acheva par une déroute cuisante et des déchirures encore sensibles dans le milieu ultragauche aura été déterminant.

[3Cf. La Banquise n° 2.

[4On pourrait définir le « milieu radical » en gros comme un espace situé à gauche de l’extrême gauche à côté des anarchistes. C’est une sorte de cercle dont le centre serait partout et la circonférence nulle part, en effet chacun des membres de cette nébuleuse estime qu’en fait partie tel ou tel groupe plus ou moins proche du sien mais pas tel autre groupe, lequel groupe a lui aussi une vision géographique particulière de ce milieu, reconnaissant tel groupe ou tel individu mais frappant d’anathème tel autre. Grosso modo, le milieu, à la fin des années 70 regroupait, les héritiers du bordiguisme, des gens influencés par l’Internationale situationniste, des autonomes, des libertaires hostiles à la vieille fédération anarchistes, admirateurs de Max Stirner ou de Darien, etc. Le vocable « ultra-gauche » à l’origine réservé aux courants se revendiquant de la gauche communiste allemande (Korsch, Pannekoek) ou italienne (Bordiga) finit par désigner l’ensemble du milieu « radical ». Le fonds commun étant un ensemble de références politiques, littéraires et artistiques, tant classiques (Machiavel, Hegel) qu’hérétiques (le jeune Marx, Makhno, Durruti, les pirates et les bandits sociaux) et surtout de détestations communes à tous pour les staliniens, les socialistes, les gauchistes, les anars à la Maurice Joyeux, les journalistes, etc. Évidemment comme dans tout milieu, chacun professe le plus parfait mépris pour le « milieu » dont il estime ne faire partie qu’à son corps défendant. Les chicanes, commérages et inimitiés à tiroir (on détestera quelqu’un qui fréquente quelqu’un qui n’a pas rompu avec untel jugé abominable) y occupent une place énorme, tout comme l’amitié, le goût des farces de potaches, des beuveries, des fins de manifs tumultueuses et de la lecture.

[5Ce fut La Guerre sociale qui publia dans son numéro de juin 79, un article, De l’exploitation dans les camps à l’exploitation des camps, « prérévisionniste » article qui amorça le virage révisionniste qui allait affecter une bonne partie de l’ultragauche.

[6C’est la thèse de Rassinier, lequel, pour sauver son pacifisme intégral et sa vision du monde, ne voulut voir dans l’horreur des camps dont il eut à souffrir que les conséquences des pénuries et de la désorganisation dues à la guerre et surtout l’action de la bureaucratie interne des camps, phagocytée par les détenus politiques (staliniens) qui assuraient leur survie au dépens du détenu de base. Que les politiques n’aient pas toujours eu la conduite irréprochable qu’ils rapportent dans leurs souvenirs est une chose, et Primo Levi dans Si c’est un homme ou Pierre Rousset dans Les jours de notre mort montrent bien l’ambiguïté du rôle de cette administration interne, mais en faire les responsables de la terrible mortalité des camps en en excipant la scrupuleuse administration allemande, c’est verser dans le délire et l’abjection. Il suffit de comparer la terrible mortalité des camps de concentration - sans même parler de celle des camps d’extermination - à celle des stalags (rappelons que les prisonniers de guerre français y demeurèrent depuis l’armistice de juin 40 jusqu’à la fin de la guerre), mortalité qui avoisine les 5 %, pour montrer la bêtise et la monstruosité du propos.

[7Je me souviens notamment d’un bon camarade avec qui confortablement installés à la terrasse d’un café par un bel après-midi de mai nous parlions de la question des camps. Poussé dans ces derniers retranchements, il finit par dire qu’au fond il n’en savait rien, il doutait… Mais il y avait une chose dont il était sûr c’est que toute cette propagande sur les camps et les chambres à gaz n’avait qu’un but : nous faire oublier la seule misère qui compte : la nôtre, celle de notre vie quotidienne et la barbarie dans laquelle nous vivons. On jugera à cette réflexion l’intensité de la misère de ce camarade, mais il vrai qu’un bon radical n’est jamais seul, toute la misère du monde spectaculaire est avec lui… Un instant le spectre de Primo Levi et celui d’Ivan Denissovitch ont flotté dans l’air léger au-dessus des demis bien frais et puis ils ont disparu…

[8Les révisos y incluent mensongèrement les staliniens, or s’il est vrai qu’en Europe occidentale, les partis communistes se sont servis de la distinction camp de concentration/camps d’extermination pour relativiser les crimes staliniens qu’ils avaient couverts, en URSS ou dans les pays de l’Est, en revanche, la spécificité du massacre des Juifs et des Gitans est niée ou euphémisée.

[9Et Aigle noir (Guionnet), éditeur et rédacteur de Révision, que les révisos cachent le plus possible : courageux mais borné, il va jusqu’au bout de la logique réviso et s’obstine à dire tout haut ce que les autres estiment de meilleure tactique de seulement suggérer…

[10Par goût du scandale et pour rappeler ses origines tout autant que pour s’assurer une diffusion indépendante, Pierre Guillaume rouvrit même, en 90, en plein Quartier Latin une éphémère librairie, qu’il baptisa Vieille Taupe. Elle devint un temps le point de ralliement des révisos de l’ultragauche et de l’extrême droite, notamment lors de la guerre du Golfe où les révisos essayèrent de s’infiltrer à nouveau dans l’ultragauche mais cette provocation échoua et acheva de couper les révisos de l’ultragauche. Finalement la librairie ferma et c’est aux compagnons de route fascistes de la revue Ogmios que pour un temps échut - à tout seigneur tout honneur.- le soin d’éditer la littérature réviso.

[11La grande question que pose le système de destruction des Juifs européen mis en place par les nazis est celle qui oppose intentionnalistes, pour qui le massacre était prémédité et fut rendu possible par la guerre et les fonctionnalistes pour qui la volonté d’exterminer, essentiellement fantasmatique à l’origine, s’imposa d’elle-même dans les conditions de la guerre, par l’action désordonnée des différentes administrations nazies qui bricolèrent un système d’extermination meurtrier dont les chambres à gaz furent le fleuron et où les disponibilités techniques (le réseau ferroviaire de la Reichsbann, la compétence technique d’industriels et de techniciens) et le zèle des différents agents du système concentrationnaire amenèrent mécaniquement le massacre dans un climat soigneusement entretenu par les nazis où les victimes étaient parfaitement déshumanisées et réduite au statut de stuck (pièces), ce qui faisait du massacre une tache industrielle, parcellisée, mécanique, désagréable mais indispensable ce qui permettait à chaque agent d’y participer avec compétence et sans état d’âme. La querelle d’ailleurs n’oppose pas deux écoles parfaitement définies, il y a en fait une palette d’interprétations suivant que l’on met l’accent sur l’un ou l’autre des deux facteurs. Enfin, des travaux récents incitent à une révision de l’histoire dans un sens qui ne devrait guère plaire aux révisos, désireux de blanchir l’Allemagne ; il semble que la politique d’extermination ait impliquée plus largement qu’on ne l’a cru jusqu’à présent l’armée allemande et larges secteurs de l’État et de la société allemande (cf. notamment Des hommes ordinaires Christopher R. Browning, Les Belles Lettres, 1994).

[12Ainsi Pierre Guillaume a-t-il fini par confier l’édition des Annales d’histoire révisionniste à la librairie néo-nazie Ogmios, il est allé diffuser ses livres à différents meetings du Front national et s’exprime couramment dans tous les torchons fascistes qui lui offrent de l’espace.

[13Pierre Guillaume est un spécialiste du recyclage des amitiés détruites et ne cesse de citer les groupes ou les individus qui à un moment donné l’ont soutenu, en s’abstenant de dire que ces gens ont rompu avec lui et l’ont dénoncé, traité d’antisémite, de provocateur ou - plus charitablement de délirant. Il va jusqu’à se servir de l’amitié que certains de ses amis, qui ont rompu politiquement avec lui, lui conservent par pitié, dans l’espoir qu’un jour il sortira de ce piège où il s’est enfermé.

[14La fascination d’une bonne partie de l’ultragauche pour les millénaristes est parfois acritique ; en effet l’antisémitisme de ces mouvements (en Allemagne du moins), leur obsession maladive de la pureté et leur propension au massacre - bien analysés par Norman Cohn dans Les Fanatiques de l’Apocalypse - sont souvent oubliés au prétexte de leur attitude héroïque et de leur haine de l’argent et de l’État.

[15La littérature de gare concentrationnaire des Bernadac, Steiner, Gray et compagnie qui fait appel aux plus bas instincts pour se vendre a fait beaucoup de mal à la recherche historique.

[16Il n’est pas besoin de nier la réalité de la « destruction des Juifs européens » (pour reprendre le terme d’Hilberg) pour dénoncer l’utilisation qui est faite par les sionistes de « l’Holocauste », pour se présenter comme les seuls défenseurs du peuple juif. Le moment clé de la construction de cette idéologie - que contredit l’histoire profane du sionisme et sa réalité honteuse - a été, beaucoup plus que le procès de Nuremberg, le procès d’Eichmann en 1961. L’ambiguïté de cet événement fondateur a été remarquablement analysée dans le livre lumineux d’Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem ou la banalité du mal. Lorsque, à la fin des années quatre-vingts, l’État d’Israël essaya de revivifier l’idéologie sioniste à l’usage des nouvelles générations, en faisant à Demjanjuk - un assassin de second ordre, à l’identité et aux états de service douteux - un procès spectaculaire, l’opération vira au fiasco. Le choc en retour qui frappa la société israélienne démontra le danger qu’on encoure à vouloir faire dire l’histoire par le biais de procès criminels.

[17L’extermination des malades mentaux pose pourtant une question terrible : malgré la politique de secret on sut rapidement dans toute l’Allemagne « qu’il se passait quelque chose », que les malades mentaux « disparaissaient », les familles s’émurent, des prêtres, un évêque même, protestèrent, la contagion gagna même le parti nazi et déclencha un scandale et l’opération fut stoppée en catastrophe, même si elle continua ça et là en catimini. Ainsi, même sous la dictature nazie, la société civile fut sensible à une menace contre des vies humaines, elle fut capable de la dénoncer et même de la stopper ou du moins de la freiner. Mais pour les Juifs ? Force est de constater que la société civile sous la dictature nazie n’a pas su ou pas pu ou pas voulu réagir. Les nazis surent tirer la leçon de cette affaire : il fallait conserver le secret le plus absolu et afin de ménager la sensibilité allemande délocaliser, ailleurs - en Pologne -, le traitement de la solution finale.

[18Le bourrage de crâne eut un effet à double détente que ne surent pas voir les radicaux ; après avoir chauffé à blanc les nationalismes pendant la Première Guerre mondiale et aidé les peuples à supporter la guerre, il eut un effet de distorsion sur les perception des événement à l’est, quand vers 41-42, parvinrent à Londres, New York ou Jérusalem les premières informations sur la politique d’extermination nazie. Beaucoup de journalistes ou d’hommes politique ayant la charge de mener la guerre préférèrent ignorer ou euphémiser les rapports transmis par la résistance polonaise ou les récits d’évadés d’Auschwitz, ils invoquèrent le précédent du bourrage de crânes pour ne pas tenir compte d’informations qui leurs auraient enjoints de modifier leurs plans de guerre ; par exemple détourner quelques-uns de ces précieux bombardiers, dont ils avaient besoin pour écraser sous les bombes les populations civiles d’Allemagne, pour détruire les sites d’extermination.

[19Est-ce à dire qu’une démarche militante interdit a priori tout intervention féconde dans les domaines historiques dont les implications idéologiques sont immédiates et déterminantes ? Il ne le semble pas. Après tout, les pires ennemis des révisionnistes, Klarsfeld, Lanzman, qui n’étaient pas historiens de formation et dont les a priori idéologiques étaient explicites, ont su faire un travail honnête rigoureux et novateur. Le fait qu’ils aient inscrits leur démarche dans le soutien à une idéologie - le sionisme - qu’on peut juger à bon droit détestable, ne change rien à l’affaire, on peut reprendre leurs travaux sans souscrire à leur vision du monde. Il est à noter par ailleurs que le seul révisionniste qui a fait avancer la question, Claude Pressac n’a pu le faire… qu’en cessant d’être révisionniste.

[20Dans un second livre publié trois ans plus tard, l’auteur expliquait pourquoi il avait eu raison d’avoir raison et dénonçait le complot qui avait accueilli son livre (ceux qui en avait parlé n’avait rien compris et dit n’importe quoi, ceux qui l’avaient compris, effrayés des ces révélations, l’avaient calomnié ou enseveli dans le silence). Prudemment, il s’abstenait de donner la moindre précision sur le sort des malades qu’il avait traités et semblait maintenant considérer la maladie comme un « renouvellement sélectif ». « Elle sélectionne ceux qui prendront part à l’avenir sur cette exigence principale : qu’ils sachent clairement de quelles illusions ils sont délivrés et de quoi ils sont capables. » Pour cet humaniste, en effet, « L’épidémie engloutit ensemble bourreaux et victimes dans la mesure où ils sont à leur manière complices. » Une note d’espoir, cependant : les libertins et les sceptiques [les bons radicaux, donc] seront épargnés par l’épidémie… et repeupleront la terre ! ln La vie innommable, éditions Allia.

[21Les animateurs de la Coordination des ennemis de l’intérieur n’apprécièrent pas de voir un de leurs communiqués repris en dernière de couverture du numéro 1 de la revue Maintenant le Communisme où signaient Pierre Guillaume et Serge Thion (sur des sujets sans rapport avec le révisionnisme) dénoncés comme des ennemis à cause de leur collaboration avérés avec les fascistes. Cette affaire montrait que Blanc et ses amis - contrairement à ce qu’ils disaient - continuaient de fréquenter Guillaume et même essayaient de le réintroduire dans le milieu radical. La coordination exigea donc la publication d’un rectificatif, lequel rédigé par la revue d’une manière insultante acheva d’isoler les révisos du mouvement anti-guerre (cf. MIC, n° 1 et 2). Il fut également la cause de la rédaction et de la publication du texte Les ennemis de nos ennemis ne sont pas forcément nos amis.

[22Minoritaire en France, la variante « libertaire » du révisionnisme est quasi inexistante ailleurs.

[23Maurice Rajsfus, dans d’autres livres (Sois Juif et tais-toi, Des Juifs dans la Collaboration) s’est attaqué à un autre tabou : la prétendue solidarité juive, si chère aux sionistes et qui fait tellement fantasmer les antisémites - ce qui ne lui valut pas que des amis. Il y montre comment les clivages de classes ont joué dans la dramatique histoire des réfugiés juifs en France, les notables juifs français s’opposant largement à l’immigration de leurs « frères de l’Est », par anticommunisme, par racisme (pourquoi s’occuper de juifs pouilleux parlant en sabir) et surtout par peur de voir remise en cause leur assimilation. Pendant l’Occupation, ils les abandonnèrent pour tenter de se préserver. Inutile de dire que les « prolétaires de la VT » ne s’intéressèrent jamais aux travaux de Maurice Rajsfus.

[24L’État, quel qu’en soit le régime, a toujours pu compter pour cela sur la magistrature, domestique zélé ; on se rappelle que les juges qui condamnèrent Pétain lui avait prêté serment en 40… De même, alors que l’État a tout fait pour enterrer les plaintes contre les hauts fonctionnaires, Papon-Charonne ou Bousquet, il fit au tortionnaire Barbie - une sorte de Massu allemand - un procès à grand spectacle ayant valeur d’exorcisme : tout le mal venait d’une idéologie et de tortionnaires étrangers, aidés de quelques gens sans aveu qui s’étaient mis au service de l’ennemi. Mais qu’auraient pu faire les flics et les bureaucrates de la Gestapo sans leurs collègues français ?