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Bombe atomique : La science touche à sa fin

Par Dwight Macdonald (1906-1982)

samedi 13 janvier 2018

La bombe qui a terrassé Hiroshima il y a moins d’un an a également anéanti – bien que certains d’entre nous n’en aient pas encore pris conscience – l’édifice de croyances progressistes sur lesquelles les théories libérale et socialiste reposaient depuis deux siècles. Car aujourd’hui, pour la première fois dans l’histoire, l’humanité est confrontée au fait que son activité pourrait mener à la destruction, non pas d’un peuple ou d’une partie du monde, mais bien de l’humanité et du monde entier. Elle pourrait être provoquée par l’empoisonnement de l’atmosphère par des substances radioactives, ou par une réaction en chaîne qui fendrait la croûte terrestre, libérant le magma qui s’y trouve. La plupart des scientifiques affirment qu’au stade actuel de développement de l’énergie atomique, une telle chose n’est pas possible (bien que d’autres prétendent le contraire). Mais personne n’est en mesure de prévoir avec certitude ce qu’il en sera dans une ou deux décennies de progrès atomique. Le progrès scientifique est en passe de réaliser sa « fin » ultime, et il se trouve que cette « fin » coïncide avec la fin (sans guillemets) de l’humanité elle-même [1].


Que reste-t-il du principal argument des progressistes – les maux du présent sont la condition d’un bonheur à venir – dès lors qu’on envisage la possibilité qu’il n’y ait peut-être pas d’avenir ? Dans un livre autrefois très populaire qui résume l’idéologie progressiste du siècle dernier, The Martyrdom of Man, Winwood Reade écrit :

« Je donne à l’histoire universelle un titre qui, pour être étrange, lui convient parfaitement : le martyre de l’homme. A chaque génération, l’espèce humaine a enduré les pires souffrances pour le bénéfice de sa descendance. La prospérité d’aujourd’hui est fondée sur les souffrances d’hier. Par conséquent, n’est-il pas juste que nous souffrions à notre tour pour le bien de ceux qui viendront après nous ? »

Et quel avenir, que celui que Reade voyait surgir des souffrances du présent ! Pour lui, le progrès scientifique allait permettre à l’humanité de faire des voyages interstellaires, de fabriquer des soleils et des systèmes solaires, et même de vaincre la mort. La science a bel et bien progressé, mais pour nous menacer d’une mort universelle ; loin de fabriquer de nouveaux systèmes solaires, l’humanité semble plutôt en passe de détruire la petite planète qui l’abrite. Et nos souffrances, loin de profiter aux générations à venir, pourraient bien avoir pour effet de faire disparaître la condition minimale de leur venue : l’existence d’une planète habitable.

Aujourd’hui, ce sont les énoncés matérialistes de Reade qui font figure d’illusions métaphysiques. Et l’on pourrait en dire de même de ces lignes d’Engels :

« On ne peut remplacer 500 000 propriétaires terriens et 80 millions de paysans russes par une nouvelle classe de propriétaires terriens bourgeois sans que cela s’accompagne des souffrances et des convulsions les plus terribles. Mais l’histoire est l’une des déesses les plus cruelles, et elle conduit son char triomphal par-dessus des monceaux de cadavres, pas seulement en temps de guerre mais aussi pendant les périodes de développement économique “pacifique”. Nous autres, hommes et femmes, sommes malheureusement si stupides que nous ne savons pas rassembler le courage nécessaire à un progrès réel à moins d’y être forcés par des souffrances presque disproportionnées. […] Il n’est pas de calamité historique qui ne soit compensée par un progrès. »

Lettres à Danielson, 24 février et 17 octobre 1893.

Aussi longtemps que s’étendait devant nous un avenir infini, ce genre de métaphysique progressiste conservait au moins l’apparence de la raison. Après tout, personne ne pouvait prouver qu’après plusieurs siècles ou plusieurs millénaires de souffrances, de détours et de « régressions temporaires », l’histoire ne finirait pas par conduire l’humanité à la terre promise. Il était donc logique – ce qui ne veut pas pour autant dire « raisonnable » – de soumettre le présent à l’épreuve de l’avenir. Mais maintenant que nous sommes confrontés à la possibilité réelle, scientifique, que l’histoire humaine se termine a plus ou moins brève échéance, le concept d’avenir, qui tient une place si importante dans la tradition de pensée socialiste, a perdu sa validité. Ce n’est peut-être qu’en tirant les leçons de cet amer constat et, par là, en apprenant à envisager les choses à partir de ce que nous vivons ici et maintenant, que nous pourrons échapper à ce sort.

Notes

[1La marche du Progrès scientifique dessine aujourd’hui une autre perspective enchanteresse : la possibilité qu’en cas de guerre, la nouvelle bombe à hydrogène diffuse une grande quantité de radioactivité, ce qui, en entraînant des modifications génétiques chez les humains, donnerait naissance à plusieurs générations de « mutants » – cf. les monstruosités de Charles Adams. Selon une prévision plus optimiste, tout le monde deviendrait stérile. [Note de 1953]