forumarticles Section Audio La Fanzinotheque brochures journaux nouscontacter Acceuil
Accueil > Articles > Sur l’Anarchisme > La perte du langage

La perte du langage

mercredi 24 mars 2010

Toutes les versions de cet article : [English] [français]

Un des projets que le capital tend à réaliser est la réduction du langage. Par le mot langage, nous entendons ici toutes les formes d’expression, particulièrement celles qui nous permettent d’articuler des concepts complexes sur les choses et les sentiments.


Le pouvoir a besoin de cette réduction parce qu’elle supplante la répression directe par le contrôle, dans lequel le consensus joue un rôle fondamental. Et le consensus uniforme est impossible en la présence d’une créativité protéiforme.

Le vieux problème révolutionnaire de la propagande a aussi considérablement changé ces dernières années, démasquant les limitations d’un réalisme qui a prétendu montrer les altérations du monde aux exploités de façon claire, les mettant dans la situation d’une prise de conscience de leur condition.

Dans la sphère historique de l’anarchisme, nous avons l’exemple tout à fait exceptionnel de la capacité littéraire d’un Malatesta, basée sur une langue simplifiée à un degré maximal, constituant un modèle unique pour son temps. Errico Malatesta n’a pas utilisé de rhétorique ou d’effets de choc. Il a utilisé la logique déductive élémentaire, commençant par des points de départ simples basés sur le bon sens et terminant avec de complexes conclusions, facilement comprises par le lecteur.

Luigi Galleani, lui, travaillait à un niveau linguistique totalement différent. Il utilisait de vastes constructions rhétoriques, attachant beaucoup d’importance à la musicalité de l’expression et à l’utilisation de mots anciens, choisis pour créer une atmosphère qui à son avis amènerait les consciences vers l’action.

Aucun des exemples sus-mentionnés ne peut être proposé comme des modèles d’un langage révolutionnaire qui conviendrait aux temps présent. Malatesta, parce qu’il y a bien moins de choses à démontrer aujourd’hui et Galleani, parce qu’il y a de moins en moins de consciences à amener vers l’action.

Un éventail bien plus large de littérature révolutionnaire peut être trouvé en France, en raison de la grande tradition de ce pays qui n’a aucune équivalence en Italie, en Espagne ou en Grande-Bretagne, et en raison de la relation particulière en France avec la langue et la culture. À peu prés au même moment que les exemples italiens mentionnés ci-dessus, nous avons Sébastien Faure, Jean Grave et Émile Armand pour la clarté de l’exposition, tandis que pour la recherche et les aspects plus rhétoriques, il y avait Albert Libertad et Zo d’Axa.

Nous ne devons pas oublier que la France avait déjà l’exemple de Proudhon dont le style avait même étonné l’Académie, Faure était considéré, lui, comme la suite logique de cette grande école, sans oublier Grave, son style méthodique, asphyxiant. Autodidacte, il était un élève enthousiaste de Kropotkine dont le français était d’ailleurs très bon, précisément parce que, comme Bakounine, c’était le français d’un russe.

On pourrait continuer longtemps, des expériences linguistiques, littéraires et journalistiques de Libertad, Zo d’Axa et d’autres, jusqu’à leur prédécesseur Ernest Cœurderoy. Mais bien qu’ils représentent certains des meilleurs exemples de « journalisme » révolutionnaire, aucun de ces modèles n’est valable aujourd’hui.

Le fait est que la réalité a changé, alors que les révolutionnaires, eux, continuent de produire du langage de la même façon, ou plutôt d’une façon plus mauvaise encore. Pour le voir il suffirait de comparer une feuille de chou comme l’En-dehors de Zo d’Axa à certains des journaux lapidaires que nous produisons aujourd’hui - en regardant notre propre situation - comme par exemple celui que nous avons fait à l’occasion de la rencontre avec les compagnons d’Europe de l’Est à Trieste.

Mais le problème est parti bien plus loin que ça. Non seulement nos interlocuteurs privilégiés perdent leur langue, mais nous aussi nous perdons la nôtre. Et parce que nous devons nécessairement nous réunir sur des terrains commun si nous voulons communiquer, cette perte s’avère être grave, et irréversible.

Ce processus d’aplatissement répandu frappe toutes les langues, rabaissant l’hétérogénéité des expressions à l’uniformité des moyens. Le mécanisme est plus ou moins le suivant, et pourrait être comparé à la télévision. L’augmentation quantitative de nouveaux signifiés, réduit le temps disponible pour la transmission de chacun d’entre eux. Cela mène à une sélection progressive et spontanée d’images et de mots, d’une part ces éléments sont essentialisés, tandis que de l’autre la quantité de données transmissibles augmente.

La si désirable clarté déplorée par tant de générations de révolutionnaires désireux d’expliquer la réalité aux gens, a finalement été atteinte de la seule façon possible : en ne rendant pas claire la réalité (chose de toute façon impossible), mais en rendant réelle la clarté, c’est-à-dire l’exposition de la réalité construite par la technologie.

Cela arrive à toute l’expression linguistique, en incluant les tentatives désespérées de sauver l’activité humaine par l’art, qui laisse aussi de moins en moins de possibilités. De plus, cet effort se retrouve à devoir lutter sur deux fronts : d’abord, pour ne pas être avalé par l’appauvrissement qui transforme la créativité en uniformité et ensuite, contre le problème opposé mais de mêmes racines, celui du marché.

Mes vieilles thèses à propos de l’art pauvre et de l’art comme destruction sont toujours proches dans mon cœur.

Donnons un exemple : toute langue, en ce qu’elle est un instrument, peut être utilisée de beaucoup de façons. Elle peut être utilisée pour transmettre un code visant à entretenir ou perfectionner le consensus, elle peut aussi être utilisée pour stimuler la transgression. La musique n’est pas une exception ici, bien qu’à cause de ses caractéristiques particulières la route vers la transgression lui est encore plus difficile. Bien qu’elle semble plus directe, elle est en réalité plus difficilement accessible. Le Rock est une musique de récupération et a contribué à l’extinction de beaucoup d’énergie révolutionnaire dans les années soixante-dix. Selon l’intuition de Nietzsche, la même chose arriva à son époque avec l’innovation de la musique Wagnérienne. Pensez aux grandes différences thématiques et culturelles qui existent entre ces deux sortes de production musicale. Wagner a dû construire un édifice culturel énorme et décomposer complètement l’instrument linguistique pour captiver la jeunesse révolutionnaire de son temps. Aujourd’hui, le Rock a fait la même chose à une échelle beaucoup plus large mais avec un effort culturel ridicule qu’il vaudrait mieux ne pas comparer à celui de Wagner. La massification de la musique a favorisé le travail de récupération.

Nous pourrions dire que l’action révolutionnaire fonctionne de deux façons, d’abord selon l’instrument, qui subit un processus de simplification et de déshabillement, ensuite dans le sens de son utilisation, devenu peu à peu standardisée, produisant des effets qui ne peuvent pas toujours êtres réduits à un dénominateur commun acceptable pour tous ou presque tous. Cela arrive dans la prétendue littérature (poésie, récit, théâtre, etc.) aussi bien que dans le microcosme restreint des révolutionnaires avec l’examination des problèmes sociaux. Si cela prend la forme d’articles dans des journaux anarchistes, ou des tracts, des brochures, des livres, etc, les risques sont assez semblables. Le révolutionnaire est un produit de son temps, il utilise donc les instruments et les occasions que son temps produit.

Les chances de pouvoir lire à propos des conditions actuelles de la société et de la production ont été réduites, parce qu’il y a beaucoup moins de choses à apporter à la surface et parce que les instruments interprétatifs ont subi une récession. Dans une société qui a été polarisée en deux classes clairement opposées, la tâche de la contre-information était d’apporter la réalité de l’exploitation que les structures du pouvoir avait intérêt à dissimuler, de les exhiber au grand air. Les mécanismes d’extraction de la valeur en surplus, les stratagèmes répressifs, les régressions autoritaires de l’État. Maintenant, dans une société qui se déplace de plus en plus vers une forme démocratique de gestion de la production basée sur les technologies de l’information, le capital devient de plus en plus compréhensible.

Aujourd’hui nous devons interpréter la société avec des instruments culturels qui ne sont tout simplement pas capables d’interpréter les faits qui sont inconnus ou traités superficiellement. Nous devons aussi identifier une conflictualité inconsciente qui est loin du vieux conflit de classe extrêmement visible, nous devons aussi éviter d’êtres entraînés dans un refus simpliste incapable d’évaluer les mécanismes de récupération, le consensus et la mondialisation.
Plus que la documentation, nous avons besoin de la participation active des compagnons, y compris par l’écriture, dans ce qui doit être un projet précis. Nous ne pouvons pas nous limiter à la dénonciation de l’exploitation, nous devons apporter nos analyses dans un projet plus large qui devienne compréhensible au cours de l’analyse elle-même. La contre-information documentée et la dénonciation ne doivent plus suffire. Nous avons besoin de quelque chose en plus, tant que nous avons toujours des langues pour parler, tant qu’ils ne nous les couperont pas toutes.

C’est cette nouvelle interaction entre la façon de s’exprimer et le projet que l’on exprime qui est la force de cette utilisation des instruments linguistiques, mais c’est elle aussi qui mène à la découverte de ses limitations. Si l’on permet à la langue de s’appauvrir, si l’on s’adapte à la tendance à sa réduction permanente qui a été étudiée et appliquée par le pouvoir, alors c’est inévitable.

Je me suis toujours battu contre cette sorte d’objectivité détachée par écrit, regardant les questions révolutionnaires. Précisément parce que c’est un instrument, l’expression linguistique a toujours une dimension sociale qui se résume à son style. Ce n’est pas juste « l’homme » comme disait Buffon, mais « l’homme dans une société donnée ». Et c’est le style qui résout le problème, certainement difficile, de fournir les prétendus actes de l’événement avec le contenu indispensable, leur insertion dans un projet. Si ce projet est vivant et à jour sur les conditions du conflit, le style pourrait être égayé, tandis que si ce dernier n’est pas approprié ou perdu dans l’illusion de l’objectivité, même le meilleur projet courra le risque de se perdre lui-même dans une forêt fantomatique d’impressions.

Notre langage doit donc prendre une forme capable de soutenir notre contenu révolutionnaire et posséder des poussées de provocation capables de violer et de renverser les moyens normaux de communication. Il doit être capable de représenter la réalité que nous ressentons dans nos cœurs sans pour autant nous envelopper nous-même dans un linceul de logique et n’être compris que par nous-mêmes. Le projet et la langue utilisées pour l’illustrer doivent se rencontrer et se reconnaître dans le style employé. Sans vouloir pousser les choses à l’extrême logique de cette thèse bien usée, nous savons aujourd’hui que l’instrument constitue une partie considérable du message.

Nous devons rechercher ces processus, ne pas laisser une nouvelle idéologie du pragmatisme nous submerger dans des expressions jetables où il n’y a aucune relation entre le projet et la façon d’en parler.

Ainsi, l’appauvrissement linguistique en plein accroissement est aussi reflété dans les instruments de communication qu’utilisent les révolutionnaires. Tout d’abord parce que nous sommes des hommes et des femmes de notre temps, participants aux processus culturels réducteurs qui les caractérisent. Nous perdons peu à peu les instruments comme n’importe qui d’autre. C’est normal. Mais nous devons faire plus qu’un effort pour obtenir de meilleurs résultats et acquérir la capacité à résister à ce projet d’appauvrissement du langage.

Cette réduction de la capacité stylistique est une conséquence de la baisse de contenu. Elle est aussi capable de produire un nouvel appauvrissement, menant à l’incapacité d’exprimer la partie essentielle de notre projectualité, qui nécessairement reste liée aux moyens d’expression. Ce n’est pas donc pas le genre qui sauve le contenu, mais par dessus tout la façon qu’à ce contenu de prendre forme. Quelques personnes font des schémas et ne réussissent jamais à s’en libérer. Ils filtrent tout ce qu’ils viennent à savoir par ce schéma, en le croyant être « leur façon naturelle de s’exprimer ». Mais ce n’est pas comme ça que cela se passe. Il faut se libérer de cette prison tôt ou tard, si l’on veut faire de ce que l’on communique, la vivante réalité.

Il y a ceux qui choisissent l’ironie pour transmettre l’urgence qu’ils ressentent, par exemple. Très bien, mais l’ironie a ses propres particularités, c’est agréable, léger, une danse, une plaisanterie, une métaphore allusive. Cela ne peut pas devenir un système sans devenir répétitif ou pathétique comme les encarts satiriques des quotidiens, ou les bandes dessinées où nous savons à l’avance comment va se terminer l’histoire sans quoi nous ne serions pas capables de la comprendre, comme des plaisanteries de caserne. De la même façon, mais pour des raisons opposées, la tentative de rendre la réalité visible et palpable par la communication, en partant de la supposition qu’il ne peut y avoir aucune réalisation immédiate de quoi que ce soit qui ne semble pas réel - finit par devenir ennuyeuse, et irréalisable. Nous nous perdons dans le besoin constant d’insister, perdant la conceptualité qui est à la base de la vraie communication.

Une des expressions rebattue dans le musée de la stupidité quotidienne est que nous ne savons pas comment dire quelque chose, alors que le problème est vraiment que nous ne savons pas que dire. Ce n’est pas nécessairement vrai. Le flux de communication n’est pas unidimensionnel, mais multidimensionnel : nous ne faisons pas que communiquer, nous recevons aussi des communications. Et nous avons les mêmes problèmes avec la communication, qu’avec la réception de la communication. Il y a aussi un problème de style à propos de la réception. Difficultés identiques, illusions identiques. De nouveau, nous limitant au langage écrit, nous constatons que quand nous lisons des articles de la presse, nous pouvons reconstruire la faon dont l’auteur de l’article reçoit ses communications de l’extérieur. Le style est le même, nous pouvons le voir dans les mêmes articles, les mêmes erreurs, les mêmes raccourcis. Et c’est parce que ces incidents et limites ne sont pas juste des questions de style, mais sont les composants essentiels du projet de l’auteur, de sa vie même.

Nous pouvons voir que plus faible est la capacité du révolutionnaire à saisir la signification d’une communication entrante, même lorsqu’elle nous atteint directement par les événements, plus pauvre et plus répétitive est son interprétation, dans les mots et malheureusement dans les actes, l’approximation, l’incertitude, un bas niveau d’idées qui ne fait justice en rien aux complexités des capacités de l’ennemi ; ou à nos propres intentions révolutionnaires.

Si les choses étaient autrement, le réalisme socialiste par exemple, avec sa bonne classe ouvrière toujours prête à se mobiliser, aurait été la seule solution possible. La dernière aberration dictée par une telle ignorance et le refus de considérer la réalité différemment était l’intervention des bons mineurs roumains pour rétablir le nouvel ordre d’Illiescu.

Les tentatives du Pouvoir de généraliser l’appauvrissement de l’expression linguistique sont l’une des composantes essentielles du mur insurmontable qui se construit entre l’inclus et l’exclu. Si nous avons identifié l’attaque directe et immédiate comme un instrument dans la lutte, parallèlement à cela, nous devons aussi développer une utilisation optimale de l’instrument linguistique et prendre, peu importe le prix, ce que nous ne possédons pas. Les deux sont inséparables.

Alfredo M. Bonanno.


Extrait de la brochure Dissonances, parue chez Ravage Editions, 2010. On peut télécharger cette brochure ici.