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Le Gendre et la Veuve

Zo d’Axa

lundi 16 janvier 2012


LE GENDRE

J’ai rêvé que M. Félix Faure, en son palais de l’Élysée, appuyait sur le bouton d’une sonnette électrique, et que sur la place de la Roquette, au même instant, le Couteau tombait !

Mais voici la réalité :

Un monsieur, le Président — que l’on proclame irresponsable — a le droit, après son dîner, de donner un coup de téléphone pour qu’au petit jour, le lendemain, s’érige la guillotine.

Le droit de grâce est le droit de tuer, puisque c’est le droit de laisser vivre. Ce privilège des chefs d’État leur met dans la main la hache. Les nuances de la discussion n’empêcheront pas ce fait précis : la vie de Georges Étiévant dépend d’un geste de Félix Faure.

Le jury a fonctionné. Étiévant coupable d’avoir frappé deux sergents de ville, dont la belle santé fut très remarquée à l’audience, n’en a pas moins été condamné à mort. Mais qu’importe ce premier verdict, puisqu’à nouveau la question se pose, puisque M. Faure, tout à l’heure, en dernier ressort, statuera seul.

Et l’on regarde vers l’Élysée…

Bien qu’ayant une histoire, notre président est un homme heureux ; cette histoire qui, en somme, n’est qu’une histoire de famille, il la porte gaillardement. Si le beau-père fut condamné à tresser des chaussons de lisière, le Gendre embrassa le Tsar… Dans ces sautes de la fortune, il y a matière à réflexion, et le Gendre y devrait puiser indulgence et philosophie.

Il devrait se dire qu’Étiévant qui, lui, ne vola personne, mérite d’autant moins la mort que ses victimes intéressantes sont d’ores et déjà en état de reprendre le cours interrompu des solides passages à tabac.

Le gendre de l’avoué, l’Égal des rois, sera-t-il bon prince ? Comprendra-t-il ? Et dans le triage sanglant des têtes qu’il offre à la Veuve, cueillera-t-il celle du Révolté ?

POURQUOI N’A-T-IL PAS TUÉ ROTHSCHILD ?

Ce qu’on reproche à Étiévant, ce n’est pas tant la violence de son acte que le choix qu’il fit :

— Pourquoi d’humbles gardiens de la paix ?

Le bourgeois paterne, dont toute l’émancipation consiste à se saouler parfois en compagnie de Labadens, se rappelle que, certain soir de remarquable beuverie, un bon sergot le reconduisit obligeamment jusqu’à sa porte. Comme le bourgeois était totalement ivre, il n’oserait pas affirmer que ce fut le complaisant policier qui lui chopa son porte-monnaie. Il ne se souvient que d’une chose : ces sergots, que l’on dit féroces, ont soutenu ses pas chancelants. Braves agents !

Les sergents de ville de quartier sont aimés dans leur diocèse ; s’ils pourchassent les malheureuses marchandes des quatre-saisons qu’ils entraînent violemment au poste, ils sont pleins de condescendance pour les tenanciers de bastringue et autres notables ayant numéro sur rue. Combien de fois évitent-ils de dresser des contraventions à ces honorables industriels de l’empoisonnement nocturne. Très rares, les procès-verbaux. Le sergent de ville est un vieux frère : si le patron est en défaut, il se contente de le mettre à l’amende — mais c’est à l’amende d’une tournée.

D’ailleurs l’agent, que l’alcool travaille, règle aussi souvent sa tournée. Seulement ça se passe dans le huis-clos propice des commissariats : à coups de poings dans la figure, à coups de pieds sur l’os des jambes, les jours de manifestations, ces hommes de poigne jouent au foot ball avec des corps de manifestants. Le citoyen arrêté est d’abord dûment ficelé, puis une bourrade le fait rouler sur le sol où des pieds agiles le frappent et renvoient rebondir contre les murailles du poste.

Tel est le sport de ces agentlemen.

S’il est normal que nos Maîtres aient une estime particulière pour les brutes de leurs brigades, on comprend que les hommes du peuple aient peu d’amour pour les flics, — flic, flac, boum, coups de pieds dans le ventre !

On ne manquera pas de remarquer, cependant, qu’Étiévant a très nettement déclaré qu’il ne s’était pas senti de haine pour ceux qu’il avait frappés. Cette indulgence de langage a précisément le don d’affoler les messieurs qui s’entretiennent de l’acte du condamné.

Malgré une certaine bonne volonté dans la discussion, ces Messieurs ne peuvent pas admettre que l’on agisse sans haine — à moins que ce ne soit par intérêt.

— L’assassinat commis par un voleur est odieux, disait l’un d’eux, mais je me l’explique : il tue pour se procurer de l’argent. Un acte que je ne m’explique pas c’est celui de cet Étiévant qui se rua sur des agents auxquels il ne pouvait rien prendre…

La morale bourgeoise est pratique, on ne saurait le nier (le meurtre est bon, qui profite !), c’est logique ; mais c’est d’une logique courte. D’abord parce que tout est intérêt, même les actes les plus matériellement désintéressés : on satisfait une passion. Ensuite, parce qu’on ne se rend pas compte de l’influence d’idées latentes sur les mouvements les plus apparemment spontanés. Autour du vieux monde pourri, des énergies rôdent dans l’ombre.

J’entrevois la tragique course dans la nuit :

L’homme traqué, sans argent, sans refuge — déambulant, sur le point d’être pris, songeant encore à quelque avertissement aigu, capable de crier à tous ce qu’on s’efforce d’oublier : l’opulence d’une minorité faite des privations et des larmes de la foule des sacrifiés. Souffrance, misère, du noir, du noir toujours pour les uns. Et pour les autres la vie rose, lumière et joie par la ville… Et tout à coup le falot rouge d’un poste. Là, c’est le chenil ! là, sont les hommes armés pour défendre ça — ça, la Société ; ça, l’Ogresse ! L’homme de garde, le factionnaire toise le passant, le gueux qui chemine… Le passant se retourne et, dans la nuit, un choc a lieu ! Quoi donc d’étrange ? Le conflit dure depuis toujours et rien n’était prémédité…

Il y a d’autant moins lieu d’être surpris du mouvement soudain d’Étiévant, que d’ignobles persécutions le poussèrent dans la voie farouche.

En 1891, alors que le gouvernement donnait la chasse aux écrivains anarchistes, on trouva moyen de l’impliquer dans une affaire de vol de dynamite. Étiévant fut condamné à cinq années d’emprisonnement. En sortant de la maison centrale où il avait bravement accompli sa peine, à la place d’un pauvre diable de père de famille qu’il ne voulut pas dénoncer, Étiévant se remit à écrire. On le guettait. Le premier article fut poursuivi. Et cet article — quelques phrases, vous entendez bien ! — le fit condamner à la relégation, c’est-à-dire à vie, c’est-à-dire à mort…

La condamnation était par défaut ; Étiévant erra quelque temps, sans pain, souvent sans asile, jusqu’au soir où, par hasard, il fit halte devant un poste…

Toutes ces choses n’empêcheront pas quelques braves gens de répéter en faisant parade de révolutionnarisme :

— Il aurait dû frapper plus haut.

Mais j’ai entendu mieux que cela. C’était un antisémite qui disait allègrement :

— J’aurais compris qu’Étiévant tuât Rothschild. Pourquoi n’a-t-il pas tué Rothschild ? Voilà un acte qui aurait une belle signification.

Il ne m’appartient pas de contredire la personnalité distinguée qui tint ce langage hardi. Mais je me permettrai de donner un conseil à tous ceux qui désignent des individus qu’ils eussent préféré voir frapper :

Faites vos commissions vous-mêmes !

Il est vraiment bien curieux de constater les secrètes tendances d’une quantité d’honnêtes gens. Il n’y a qu’à gratter un peu, et, sous le vernis de leur morale, on découvre de singulières craquelures. La réprobation cache le dépit de personnages qui ont rêvé d’hécatombes plus à leur goût.

Nul n’y échappe, antisémite ou sémite — car les juifs, malgré leur actuelle passion pour la justice (lumière et vérité ! capitaine !) ne se sont guère occupés d’Étiévant, le révolutionnaire. Un riche banquier hébreux paraphrasa même, sans le savoir, le libre propos cité plus haut :

— Pourquoi n’a-t-il pas tué Drumont ?

Assez ! messieurs, calmez vos sangs ! ou je demande la priorité pour cet ordre du jour de blâme :

Il aurait dû tuer mon tailleur !

L’affaire Étiévant, rapetissée de parti pris quant à sa signification sociale, n’en a été que plus démesurément grossie en tant qu’affaire criminelle.

De quoi s’agit-il, au demeurant, si ce n’est de quelques coups de canif dont les victimes, aujourd’hui, sont les premières à se féliciter puisqu’ils leur valurent l’étoile inespérée des braves.

Même au nom de la loi du talion, œil pour œil et dent pour dent — cou pour coup — Étiévant ne mérite pas la mort. Van Cassel lui-même l’a compris : cet homme qui avait hypocritement requis la peine capitale, à présent, propose la grâce.

Au Président de disposer.

LA VEUVE

Le jour anniversaire de la mort de l’inoubliable M. Carnot, Félix Faure donna des ordres pour que fût fêtée la Veuve, la haute dame Guillotine.

Il eut le tact, ce jour-là, de ne pas choisir Étiévant.

Carrara fut coupé en deux. D’immondes scènes se produisirent. Lamentable, contorsionné, le corps tordu sur la bascule, le cou contracté s’emboîtant mal dans la lunette, on put voir lentement mourir le supplicié que, par les oreilles, en avant, tiraient les aides du bourreau. Le couperet finit par tomber. Le sang gicla et de larges flaques s’étendirent sur les pavés où des messieurs privilégiés vinrent tremper des mouchoirs de soie…

Il était quatre heures du matin. M. Félix Faure dormait-il ?

En tous cas, allègre, dispos, notre Premier se leva de bonne heure, balafra un autre pourvoi, et M. Deibler aussitôt partit en tournée en province. À Vesoul, une tête tomba. Et de deux !

Notre Président est entraîné.

Maintenant, Deibler nous est revenu. Il reste du travail — sur la planche.

Impatient un peu, le diligent coupeur de têtes, que l’on dit d’âme bucolique, voudrait se débarrasser, au plus vite, de l’affaire pendante, et fuir aux champs. Cet homme des champs de navets adore, paraît-il, la campagne ; et déjà il y serait parti si Félix Faure avait voulu.

Deibler attend…

L’exécuteur des hautes œuvres attend les ordres de l’Exécutif.

À vous, Félix !

Dépêchez-vous, mon Président. Vous aussi devez être impatient de partir en villégiature. Voici le beau temps revenu. Il manque aux pelouses de Rambouillet la note claire de vos guêtres blanches — mais seront-elles tachetées de rouge ?

Décidez-vous. C’est vous que ça regarde. On dit que Mademoiselle votre fille a de l’esprit ; consultez-la. Demandez-lui de vous expliquer, ô magistrat irresponsable — irresponsable de par la Constitution — comment et pourquoi, dans l’espèce, vous êtes tout de même, strictement, responsable de l’aventure…

Tâchez de comprendre !

Et puis, ma foi, si le cœur vous en dit, tranchez dans le vif, tranchez, tranchez. Un ordre, un geste, et ça y est. Appuyez doucement le doigt sur le bouton de la sonnette électrique et vous entendrez le déclic.

Glissez Mortel, appuyez…

Zo D’Axa, dans La Feuille, reproduit de l’anthologie Les Feuilles, (1897-99).