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Le Peloton de chasse

Par Georges Darien (1890)

vendredi 22 septembre 2017

Le lendemain matin, quand j’ai pris la faction, à six heures, les prisonniers s’alignaient, un énorme sac au dos, pour le peloton. Ils sont huit.


– Garde à vous ! crie Bec-de-Puce en sortant de sa tente, le revolver au côté.

Et il passe devant le rang, inspectant la tenue, soulevant les sacs, pour s’assurer qu’ils ont bien le poids réglementaire – un poids incroyable.

– Pourquoi n’avez-vous pas astiqué les boutons de votre capote, vous ?

– Parce que j’ai peur de les user.

– Comment vous appelez-vous, déjà ?

– Hominard.

– Bien, Vous aurez huit jours de salle de police avec le motif. Vous verrez si ça fait des petits.

– Pourvu qu’ils soient moins vilains que toi, c’est tout ce qu’il me faut.

Le chaouch ne répond pas. Il fait mettre baïonnette au canon et commande du maniement d’armes en décomposant :

– Portez armes !… Deux !… Trois !

Et il espace ses commandements ! Chaque mouvement dure plus de cinq minutes. C’est qu’il est fait depuis longtemps, le pied-de-banc, à ces luttes quotidiennes entre gradés et disciplinaires qui, outrés, poussés à bout, se fichant de tout excepté du conseil de guerre, ont appris par cœur le code pénal et font essuyer à leurs bourreaux toutes les avanies, tous les outrages que la loi n’a pas prévus. Ce sont eux qui ont imaginé de ne jamais parler aux chaouchs qu’en les tutoyant, le tutoiement étant considéré comme un acte d’indiscipline, mais non comme une injure. Ils n’iront jamais, ceux-là, traiter un gradé d’imbécile ; mais ils lui diront, vingt-cinq fois par jour que, sur cent individus, lui compris, quatre-vingt-dix-neuf sont doués d’une intelligence de beaucoup supérieure à la sienne. Ils répondront à ses coups de fouet par des coups d’épingle et à ses brutalités par des vexations sanglantes. Picadores qui ont entrepris d’exciter le taureau et de le mettre en rage en le piquant d’aiguillons, sans que jamais la pointe acérée s’enfonce dans les chairs et fasse jaillir le sang.

Le chaouch, les dents serrées, reçoit, sans rien dire, les quolibets et les railleries qui le font blêmir et les offenses qui le font trembler de colère. D’une voix saccadée, il continue à commander du maniement d’armes, en espaçant les temps de plus en plus. Il a l’air d’attendre quelque chose qui ne vient pas, et il attend, en effet. Il sait que la comédie se termine parfois en drame, et qu’il suffit d’un instant d’oubli pour que l’un des malheureux qu’il esquinte laisse échapper une parole un peu trop vive ou une exclamation irréfléchie. Il sait que, vaincu par la fatigue, à bout de forces, l’un d’eux refusera peut-être de continuer le peloton. C’est le conseil de guerre : cinq ans, dix ans de prison dans le premier cas, deux dans le second. Alors, il se frottera les mains ; il pourra s’arracher, pendant quelque temps, au pays perdu où il exerce son ignoble métier ; comme témoin à charge, il accompagnera sa victime à Tunis, où siège le tribunal ; là, il pourra s’amuser. Et il oubliera, entre les bouteilles d’absinthe et les filles à quinze sous, le malheureux qui gémit dans une cellule, seul avec la vision terrible de sa vie brisée.

Combien en ai-je vu, déjà, de ces gradés, le lendemain d’un rengagement, exciter et provoquer odieusement des hommes, dans le dessein, s’ils arrivaient à les faire mettre en prévention de conseil de guerre, de les suivre comme témoins jusqu’à Tunis où ils pourront rigoler, au moins, en dépensant le montant de leur prime !

– Pas gymnastique… marche ! crie le sergent.

Les huit hommes se mettent en mouvement et, en passant devant lui, chacun d’eux lui lance un coup de patte :

– Tiens, ce pauvre Bec-de-Puce, il est tout pâle ! On dirait qu’il va claquer !

– C’est vrai que tu répètes ton rôle pour aller figurer à la Morgue ?

– On ne voudrait pas de lui. On ne verrait plus que son nez dans l’établissement.

– Tais-toi donc. Ça et ses pieds, c’est ce qu’il a de plus beau dans la figure.

– Faut pas blaguer son tassot ; il sert de portemanteau à son camarade de lit.

– C’est égal, il ferait un fameux chien de chasse !

– Oui ! mais c’est dommage qu’on lui voie la cervelle par les narines. La pluie pourrait l’endommager.

– Faut-il tout de même qu’une femme soit malheureuse, pour être forcée de s’éreinter pendant neuf mois à porter un oiseau pareil !

Bec-de-Puce ne sourcille pas.

– Par le flanc gauche… halte ! Reposez… armes !

Lentement, il passe devant le rang, les mains derrière le dos. Il rectifie les positions.

– La crosse en arrière… les doigts allongés… Tubois, huit jours de salle de police… le canon détaché du corps. Hominard, joignez les talons…

À chacune de ses observations répond un murmure dont je ne distingue guère le sens, bien que je ne sois qu’à cinq ou six pas.

– Sergent, dit Hominard sans quitter la position, j’ai quelque chose à vous demander.

– Après le peloton.

– Sergent, c’est très pressé et ça vous regarde.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Est-ce que c’est vrai qu’en Corse, quand on a envie de manger du dessert, on s’en va flanquer des coups de pied dans les chênes, pour faire tomber des pralines à cochons ?

– Huit jours de salle de police, avec le motif.

– Vache !

L’exclamation m’est parvenue, très distincte, cette fois. Bec-de-Puce se tourne vers moi.

– Vous avez entendu, factionnaire ?

– Quoi donc, sergent ?

– Ce que cet homme vient de me dire.

– Oui, sergent ; il vous a demandé si c’était vrai qu’en Corse…

– Mais non, pas cela. Ce qu’il vient de dire. Il m’a appelé vache.

– Je n’ai pas entendu.

– Non ?

– Non.

– Très bien.

Il griffonne quelques mots sur un bout de papier et appelle un des hommes de garde qui sort en courant du marabout.

– Portez ça au capitaine. Vous attendrez la réponse.

Elle ne s’est pas fait attendre, la réponse. Elle est laconique, mais expressive : « Mettez immédiatement aux fers cet indiscipliné. »

On m’a mis aux fers.

– Ce n’est pas la peine de faire voir votre colère, allez ! ricane Bec-de-Puce, comme je grince des dents en sentant la tringle, vissée sans pitié, me faire craquer les os.

Moi, en colère ? Allons donc ! Et contre qui ? contre toi, peut-être, vil instrument, tortionnaire inconscient ? Contre toi ? Mais je ne t’en veux même pas, entends-tu ? de tes brutalités idiotes et de tes lâches sarcasmes. Et certes, si jamais l’heure de la justice vient à sonner, ce ne sera ni à toi ni à tes semblables que je crèverai la paillasse ; mais je me ruerai comme un fauve sur le système abject qui t’a jeté sur le dos, à toi, une livrée de bourreau et qui m’a revêtu, moi, d’un costume de forçat ; je l’agripperai à la gorge et je ne lâcherai prise que quand je l’aurai étranglé. Et, si je ne réussis pas à étouffer le monstre, s’il me saigne avant que j’aie pu en faire un cadavre, j’aurai du moins montré à d’autres comment il faut s’y prendre pour arriver à terrasser l’ennemi et pour le jeter, étripé et sanglant, comme une charogne immonde, dans le cloaque de la voirie.

C’est pour cela que je ne me mets pas en colère. Je souffre… Je souffrirai encore longtemps, sans doute ; mais, tant que j’aurai un souffle, tant que je sentirai mon cœur d’homme battre sous ma capote grise de galérien, je résisterai à l’âpre montée des passions qui usent, des emportements stériles. Elle dure trop peu, vois-tu, la colère. Je n’ai que faire, moi, des délires que le vent emporte et des fureurs qu’une nuit abat.

Ce qu’il me faut, ce que je veux emporter d’ici, tout entière, terrible et me brûlant le cœur, c’est la haine ; la haine que je veux garder au dedans de moi, sous l’impassibilité de ma carcasse. Car la haine est forte et impitoyable ; le temps ne l’émousse pas ; elle ne transige point. Elle s’accroît avec les années ; chaque jour d’abjection l’augmente ; chaque heure d’indignation la féconde, chaque larme la fait plus saine, chaque grincement de dents plus implacable.

La haine, c’est comme les balles : en la mâchant, on l’empoisonne.

[Extrait de Biribi, discipline militaire, 1890.]