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« O gentilshommes, la vie est courte, si nous vivons, nous vivons pour marcher sur la tête des rois. »

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« Le temps est venu de vivre debout »

Par James Carr (1975)

jeudi 11 juin 2015

[« A l’age de neuf ans, j’avais foutu le feu à l’école. » James Carr avait commencé très jeune à se battre dans les ghettos noirs de Los Angeles. Il fut arrêté une première fois, encore enfant, pour un homicide, puis conduit en prison pour diverses attaques à main armée, après une courte période de liberté surveillée. Il passa la majeure partie de sa vie sous les verrous, de maisons de redressement en camp de travail, de dépôts en centrales pénitentiaires, de Soledad à San Quentin.

Crève ! est son autobiographie le récit d’une lutte à mort contre toutes les autorités qui voulurent l’encadrer et le conduire dans le droit chemin ; éducateurs, psychologues, juges, policiers et matons. Refusant toutes formes de soumission, il parvint à survivre à l’horreur de la vie carcérale, aux émeutes raciales soigneusement entretenues par l’administration pénitentiaire, aux meurtres, aux punitions et traitements de choc qu’on lui infligea et devint l’un des plus notoires agitateurs que pouvait compter l’effervescent univers pénitencier de l’Etat de Californie dans les années soixante.]

Toute ma vie, j’ai lutté pour dépasser le choix entre vivre à genoux et mourir debout. Le temps est venu de vivre debout.

Ma révolte de gosse était pure : irréfléchie, arbitraire, démoniaque ; je me révoltais parfois pour le plaisir, ou parce que je m’ennuyais, le plus souvent parce que, de tous côtés, je me voyais surveillé par les adultes – parents, professeurs et prédicateurs – et que je cherchais les moyens de prendre ma revanche, de leur faire payer ma soumission. J’étais toujours pris et puni de telle façon que mes sentiments ne s’en trouvaient que renforcés, intensifiés.

Naturellement, on ne me montrait jamais le bâton sans la carotte, les vêtements, les voitures, les cigarettes, le whisky, les femmes – sans me dire qu’il fallait, pour les avoir, que je réussisse. Ni sans marmotter que, de naissance, j’étais un raté. Ils étaient toujours là, à m’accabler, à se moquer de moi, à me sermonner. J’étais complètement désorienté, coincé entre l’acceptation et le rejet d’un monde étranger, à la fois fascinant et répugnant. C’est un piège, le piège. J’étais devenu un rebelle – toujours coincé, mais plein de défi, et de fierté.

Ce défi, cependant, n’aboutissait qu’à une perpétuelle frustration, une perpétuelle insatisfaction. La « mentalité criminelle » (que je préfère appeler la « philosophie du crime ») est condamnée à l’échec. Le criminel joue son rôle comme on le lui a appris, avec un tas d’énormes risques, pour très peu d’avantages, jusqu’à ce qu’il se fasse prendre. Son désarroi devant les valeurs bourgeoises est bien illustré par cette contradiction : le fait qu’il ne puisse, souvent, pas supporter le travail, quand bien même il serait capable d’en trouver, ne l’empêche pas de gaspiller si vite et si stupidement un argent chèrement gagné qu’il lui faut tout de suite recommencer, préparer un autre coup. En tant que consommateur – et il y met une certaine rage – il aime le voyant, se fait trop remarquer, en rajoute, attitude qui, dans les quartiers noirs et pauvres, conduit immanquablement à son arrestation. En tant que voleur, en revanche, il est des plus secrets, solitaires, paranoïaques. Je m’étais ainsi enfermé dans mon combat contre le monde, qui devait aboutir à San Quentin. Je rejetais, sans comprendre leur origine ou leur fonction, les valeurs dominantes de cette société, telles que le travail et le respect de la propriété privée. Le mot le plus positif de mon vocabulaire était celui de « mauvais ». Face au système pénitentiaire de l’Etat de Californie, avec sa gamme de moyens de coercition (des prisons de plus en plus sévères), je n’avais pu exprimer mon mépris qu’en rêvant d’aller jusqu’au bout. Ce ne fut que lorsque les portes de San Quentin se refermèrent sur moi que je découvris le piège, et je devais mettre des années à commencer de comprendre comment lui échapper. C’est la période au cours de laquelle sont brisés un bon nombre de taulards – sinon la plupart.

Dès qu’il est en prison, les autorités font tout ce qui est en leur pouvoir pour cultiver le côté individualiste et paranoïde du détenu, pour entretenir la rivalité et la suspicion à l’aide de maigres récompenses, en répandant des fausses rumeurs, en enfermant délibérément ensemble les pires ennemis, pour qu’ils puissent respectivement se détruire, etc.

La première réaction positive de la population pénitentiaire à cet enfer de haine et d’incertitude avait consisté, pour les détenus, à s’identifier chacun aux représentants de sa race, et à se définir en opposition aux autres races. Ce phénomène avait débuté, dans les prisons de Californie, vers le milieu des années 50, et avait connu son apogée au début des années 60 avec le développement, à l’extérieur, du nationalisme africain et afro-américain.

Le nationalisme – formation de larges groupes sur une base raciale – avait tiré le détenu de son isolement le plus fondamental, et inauguré un processus qui lui permettait, pour le moins, de commencer à prendre conscience de ses propres rapports avec le monde extérieur. Ce qui, bien entendu, ouvrait une brèche dans le système de contrôle des autorités, et les avait amenées, tout aussi naturellement, à se rabattre sur leur seconde ligne de défense, le racisme. Toutes leurs petites intrigues et grossières manipulations passèrent du niveau individuel au plan inter-racial, avec un caractère d’autant plus frénétique ou sournois qu’elles craignaient de voir tout contrôle leur échapper.

Lorsque les détenus s’étaient mis à combattre ce racisme lui-même, à San Quentin et à Soledad, le système s’était replié sur sa troisième ligne de défense : le cercle vicieux du militantisme et de la répression. Et les détenus, même lorsqu’ils eurent pleinement conscience d’être tous opposés au système, ne pouvaient se situer de façon réaliste par rapport à lui ; plutôt que de reconnaître qu’ils étaient en marge de la société, et d’étudier en termes stratégiques le développement de cette société dans son ensemble, ils [1] se considéraient comme une classe distincte du prolétariat, ou comme son avant-garde, et adoptaient une idéologie de lutte des classes dont le seul terrain était la prison elle-même. Ils prenaient le bras du système pour son coeur.

Ils se voyaient, bien sûr, constamment renforcés dans cette fallacieuse prise de conscience par l’attitude de la gauche, son fétichisme romantique du crime, sa dénonciation moralisante du système pénal [2], sa rhétorique de la guérilla, son culte et son exploitation des détenus martyrs (qui introduisait là l’image humiliante du prisonnier victime, de la même manière que le mouvement pour les droits civiques réduisait à ce rôle de victimes tous les Noirs – image dont ont usé et abusé, depuis trois ans, tous les pamphlétaires du milieu carcéral).

L’idéologie de la guérilla réduit toutes les questions révolutionnaires à des problèmes quantitatifs de force militaire. Rien ne saurait être plus désastreux, même
dehors. En prison, les résultats sont aussi horribles que déments : la mort de George Jackson et la révolte d’Attica en sont deux exemples évidents. Rien ne saurait plaire davantage aux autorités pénitentiaires les plus réactionnaires qu’un combat au finish [3].

Les quelques militants qui sortent de la prison vivants se font généralement tuer ou arrêter à nouveau au bout de quelques mois. Ils ont été formés, par les gardiens et par la gauche, à s’attendre, à tout moment, à un combat sans merci, qu’il leur arrive, même lorsque la police ne s’en mêle pas, de provoquer volontairement. Chacun de ces militants, naturellement, est suivi à la trace et harcelé ; les flics ont l’impression d’avoir perdu un point, quand un quelconque fauteur de troubles sort de taule, et, s’ils ne vous abbatent pas directement, ils vous talonnent jusqu’à ce que vous entriez dans leur jeu et vous liquidiez tout seul. La plupart des militants tombent dans ce piège. Ils demeurent aussi isolés de la société, une fois libres, que lorsqu’ils étaient en taule, et ne fréquentent guère qu’un monde de gendarmes et de voleurs (ou de « révolutionnaires »).

Je n’y faisais pas exception. En dépit de mes cinq années d’isolement à la C.M.C., où j’avais, du moins, appris certains des trucs les plus subtils de ces flics, j’étais sorti pétant le feu, en 1970, et m’attendant à trouver une Armée rouge prête à la guerre révolutionnaire. Je n’avais vu qu’une poignée de repris de justice rouges, dont la vision du monde ressemblait à celle que j’avais quand j’arnaquais les truands des galeries de jeux, renforcée par de larges doses d’idéologie et de drogues. Mais ma désillusion devant leur faiblesse était adoucie par l’idée de la formidable somme d’argent qu’on allait devoir débourser pour moi.

En même temps, pour remplir mes obligations judiciaires, je devais suivre les cours d’une école. Ainsi, être un « révolutionnaire », pour moi, consistait essentiellement à faire la navette entre Santa Cruz et la rive est de la Baie – m’exerçant au tir et suivant les classes et les petites manifestations ici, reniflant de la coco et menant la grande vie là, à Oakland.

La principale différence entre ces gens et une bande de gangsters ordinaires est que l’idéologie léniniste conforte grandement la position des chefs ; et c’est, pratiquement, son but essentiel. N’ayant jamais été chef, je me contentais de veiller sur les dirigeants, et de détourner à mon profit certains de leurs avantages matériels. Pris dans cet environnement, j’avais gardé mes illusions pendant neuf mois de plus. J’avais, certes, quelques doutes, mais je les ravalais avec de plus fortes doses de poudre blanche et de littérature rouge.

George, entre-temps, était devenu un « Soledad Brother ». Je travaillais un peu pour le comité de défense, plus par loyauté envers mon ami que par passion juridique. Les meetings se succédaient interminablement. Je méprisais déjà, à l’époque, cette stratégie consistant à « dénoncer » les prisons et les cours ; mais j’étais à leurs yeux, en tant qu’ami de George Jackson, une célébrité, et que ma présence semblait les encourager à faire quelque chose, peut-être, pour lui sauver la vie, j’allais aux meetings. (Ce qui ne veut pas dire que je ne me gargarisais pas de tout le succès que j’y rencontrais !)

J’étais devenu professeur assistant à Santa Cruz et, le 6 avril 1971, avais emmené plusieurs de mes élèves au procès Soledad, à San Francisco. Vers la fin de l’audience, quelqu’un avait tendu à George un journal. Les gardes le lui avaient arraché. Le copain avait fait du raffut ; la moitié de l’assistance et tous les flics présents s’étaient mis de la partie. J’avais été pris en plein dans la bagarre et avais assommé deux de ces salauds en essayant de me dégager. Les cognes avaient harponné tous ceux qui leur tombaient sous la main. Ils nous avaient conduits dans les cellules de la prison du comté, et nous avions été inculpés d’agression.

Je n’arrivais pas à y croire. Après tous mes efforts pour me « refaire », voilà que je risquais de retourner en prison pour le restant de mes jours, à cause d’une petite bousculade. Les flics, à leur habitude, s’étaient montrés brutaux et stupides. J’étais fou furieux. Mais, presque aussitôt, je m’étais dit que le militant que j’étais serait toujours à la merci de ce genre d’arbitraire. Les militants et la Brigade tactique[4] vivent en symbiose, les gauchistes s’exprimant en des termes que ces cognes peuvent facilement comprendre : ils traduisent sur un plan purement militaire tous les rapports de force (« Le Pouvoir est au bout du fusil »). Il me suffisait de continuer à m’exhiber avec une bande d’imbéciles pour qui l’action légale et les soupes populaires étaient trahisons, et qui entendaient le montrer en se promenant avec leurs armes, pour être traité comme un ennemi de la police, même si je ne constituais personnellement pas une menace pour le système.

J’avais fini par le comprendre, et en éprouvais un certain dégoût pour mes activités récentes et pour les « camarades », mais qui ne suffisait pas à me faire sortir de la prison du comté. J’y étais resté près de neuf mois, pendant que les autorités de Californie se demandaient s’il valait mieux me pendre, ou me laisser aller, en me donnant une chance de tirer moi-même encore plus efficacement sur la corde. J’étais, la plupart du temps, isolé des autres prisonniers, ne pouvant parler qu’aux gardes (à l’exception des rares visites autorisées de mes amis, et des divers systèmes de communication assez ingénieux qu’avaient élaborés les détenus) ; nombre de gardes se pointaient dans ma cellule pour discuter politique ou, plus simplement, tuer le temps en déconnant un peu. Certains d’entre eux étaient des voyous qu’on avait fourrés là parce qu’ils n’étaient pas assez crapules pour faire de vrais flics ; d’autres étaient des étudiants en criminologie qui travaillaient à mi-temps – une « nouvelle race » de flics « humains ». Un autre n’était qu’un bon vieil Oncle Tom à la recherche de son identité raciale, pour mieux baiser. Il n’y a guère de détenus en provenance de San Quentin, dans cette prison – la moitié des pensionnaires sont des clochards – et comme j’étais, de plus, l’ami de George, j’étais vite redevenu une vedette.

Je passais le plus clair de mon temps à lire et à réfléchir, plus intensément que jamais. Excepté les maths, c’était toujours vers la théorie ou la stratégie révolutionnaires que je me tournais. Je réfléchissais longuement à mon passé, du point de vue de ce que je pouvais en tirer dans l’immédiat et dans l’avenir, et le trouvais tristement stérile. Outre les évidentes limites des possibilités offertes à la guérilla, au-dehors comme en prison, je m’apercevais que toutes les alternatives que j’avais dégagées pour mon propre compte étaient réactionnaires, en ceci qu’elles n’étaient que de vulgaires répliques aux crimes officiels. Les termes, le terrain et les armes de mes luttes passées m’avaient tous été imposés par l’ennemi. Ma rage s’en trouvait accrue, mais également ma volonté de combat, et de telle façon que je n’avais aucune chance de gagner. Cette évolution, amorcée dans mes diverses prisons, s’était précisée depuis mon départ de la C.M.C.

D’avoir pu échapper à la démence de cette dernière année était la meilleure chose qui eût pu m’arriver ; j’aimerais remercier ici la Brigade tactique de San Francisco pour m’en avoir procuré les moyens. A part la constante épreuve psychologique que constitue n’importe quelle cage, quelque confortable qu’elle soit, ma vie, pendant ces neuf mois, n’était pas trop pénible. Je vivais là un peu comme un moine du Moyen Age (quoique le sujet de mes études fût un peu différent), et pouvais en même temps planer et me calmer.

Mon avocat, après des mois de démarches, avait, en décembre 1971, conclu un marché avec un procureur, au terme duquel mon inculpation passait du plan criminel au plan correctionnel, la prévention étant prise en considération. Sur quoi le Contrôle judiciaire était entré dans un petit jeu sadique, en me laissant mijoter pendant deux semaines avant de me dire si on n’allait pas, de toute façon, me renvoyer en prison pour avoir violé les conditions de ma libération sur parole. (Des centaines d’ex-taulards peuvent s’arranger pour les petits délits, mais retombent ainsi. Cela peut se produire même si vous êtes acquitté par un tribunal ou si vous bénéficiez d’un non-lieu !) On m’avait finalement libéré, dans le cadre de la comédie de la mansuétude qui se joue, tous les ans, à l’occasion de Noël ; mais les gardes ne m’avaient pas prévenu, et je n’étais sorti que le 30 décembre.

Je n’ai écrit ces pages, dans une large mesure, que pour dominer mon passé, me pénétrer de ce que j’ai appris et me débarasser du poids mort. Cela ne m’a pas été facile. Il ne m’était jamais arrivé, lorsque ma vie atteignait au comble du sordide, que la prison avait presque fait de moi une bête féroce dans sa cage, de réfléchir d’aussi près à quoi que ce soit, et quand j’y pensais, c’était de façon complètement détachée, comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre. La vie, tout simplement, était trop brutale, trop incertaine. Vous essayez d’élaborer une stratégie, d’organiser votre survie, mais vous ne pouvez plonger profondément en vous-même sans risquer de flipper. Vous avez devant vous tout le temps que vous voulez, en un sens, mais vous n’avez véritablement pas le temps.

Maintenant, c’est différent, bien sûr, quand ce ne serait que parce que je suis beaucoup plus le maître de la situation. Je peux, en gros, revoir tout ce que j’ai pu faire avec un oeil critique, et ne plus fonder mes jugements et mes plans sur des réflexes d’animal traqué, mais sur des idées générales elles-mêmes constamment analysées et redéveloppées. Cependant, certains aspects d’un passé définitivement révolu ne cessent de me hanter de bizarre manière, et il m’a été très difficile de me restituer par rapport à eux. Je commence parfois à raconter une amusante petite histoire sur moi-même et certains de mes amis, pour me rappeler soudain qu’ils sont morts. Inutile de dire que, même aujourd’hui, il me faut faire un effort de détachement et me durcir un peu pour continuer.

Avant ma dernière arrestation, je m’étais marié – moi ! – et étais, pour la première fois, entré dans une large famille, assez étroitement unie, où j’avais, en général, été chaudement accueilli. Mais je n’avais pas encore eu le temps de bien m’y adapter. Cette « alliance » n’avait eu sur moi tous ses effets que lorsque je m’étais retrouvé dans la prison du comté : alors que je n’avais, au cours de mes sept dernières années de prison, reçu aucune viste, voilà que, chaque semaine, j’en avais au moins deux, quelquefois une demi-douzaine, et que tout le monde était sincèrement préoccupé de mon intérêt. Ces visites, ces lettres – et ces efforts pour me tirer de là – m’avaient complètement vaincu. J’avais appris à me laisser aller jusqu’à pouvoir faire confiance et, à mon tour, donner. J’avais connu quelque chose de comparable, parmi certains d’entre nous, à San Quentin, mais qui résultait d’une lutte constante contre les autres détenus et contre les matons. J’avais connu la fraternité des camarades sous le même joug, et je chéris toujours ces souvenirs, et ces rescapés d’un même combat. Mais jamais auparavant je n’avais connu d’amour aussi inconditionnel de ma femme, de sa famille, et de ceux de leurs amis qui sont devenus les miens.

J’avais été libéré sur parole ; ma dernière petite condamnation me valait d’être sous surveillance. Deux équipes de flics me suivaient, avec deux séries de règles, pour moi, à respecter. Il aurait été insensé, même si je l’avais voulu, de retourner à mes anciennes habitudes. Je ne peux même pas me payer le luxe d’en avoir l’air. Il faut, pendant un an, non seulement que je marche droit, mais que j’en aie toute l’apparence. Non que j’aie la moindre envie de recommencer ; mais je dois veiller aux apparences, à tel point que je ne peux même pas aller revoir mes anciens camarades pour leur dire combien je crois qu’ils se sont trompés, de peur que la police n’ait des idées.

Il n’est pas si terrible, malgré tout, de marcher droit. Tout est nouveau pour moi, ici : l’air frais, la liberté de mouvement, sont des choses dont je me souvenais à peine. Ajoutez à cela un bébé, une femme, une famille, manger à sa faim, du feu (dans une cheminée, cette fois)… contempler les étoiles, la nuit, nager dans l’océan, avoir son jardin et son chien, appeler un vieil ami, le soir de sa libération, avoir un tas de gosses autour de soi, aller dîner chez les gens, dormir tard, de temps en temps… s’habituer à toutes les petites libertés du monde ordinaire.

Bien sûr, le fait que nous ne soyions pas aussi libres que ça continue de me tracasser. Je m’aperçois bien de tout le poids mort que nous traînons quotidiennement, même si je ne le ressens pas totalement, car tout est encore si nouveau pour moi. (Je vais bientôt travailler ; ça devrait m’y aider.) Je me contente, en partie, d’apprécier suffisamment ces nouveautés pour pouvoir dominer ma nervosité, tandis que je reste sous surveillance. Cette attitude ne s’en justifie pas moins – peut-être même s’en justifie-t-elle d’autant plus. Les temps ont changé.

Me voilà rangé, assagi, vieilli, devenu un peu paresseux. Je bouquine, je réfléchis beaucoup, je prends un an de vacances. J’ose dire que je le mérite.

James Carr.

[« Conclusion », pages 295 à 307, de son autobiographie, Crève !, 1975 (ed Ivrea 1994).]


[1Je dis « ils » parce que je me trouvais à l’époque à la C.M.C., physiquement isolé de ce « mouvement des prisons ».

[2Marx disait que de fonder un mouvement révolutionnaire sur la réforme des prisons équivalait à fonder sur l’amélioration de la nourriture des esclaves un mouvement anti-esclavagiste. Cette critique ne saurait s’appliquer à la lettre ici, naturellement, la nouvelle gauche n’ayant jamais été un mouvement révolutionnaire. Ces imbéciles feignaient toujours d’être surpris et de s’indigner de ce que le châtiment bourgeois pût être aussi « cruel et anormal ».

[3Il faut se rappeler que le système pénitentiaire n’est pas encore une institution avancée du capitalisme, et que la bureaucratie des prisons, largement entre les mains de larbins et de psychopathes, à jusqu’ici résisté à tous les efforts – bougrement rares – de l’administration des Etats pour la rationnaliser. Il ne s’agit pas seulement, pour les autorités pénitentiaires, de s’opposer à une politique libérale – la commission supervisée par Reagan elle-même est contre – mais de défendre un camp retranché, et leurs boulots individuels. Aucun système pénitentiaire réformé ne pourrait employer ces brutes, et elles le savent.