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« O gentilshommes, la vie est courte, si nous vivons, nous vivons pour marcher sur la tête des rois. »

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Les Pirates de l’Edelweiss

lundi 7 septembre 2009

On le sait par mil rappels, la barbarie nazie fut l’une parmi d’autres des plus extrêmes en ce qu’elle fusionna l’extermination à l’industrialisation dans une banalité des plus effroyables. La reconnaître comme tel ne procède pas de l’observation quantitative de son faisceau de destruction : il s’agit là uniquement de la reconnaissance de ses fondements structurels. L’idéologie nazie n’avait pas attendue que l’on dévoile l’extermination massive dont elle s’est rendue coupable pour que des amants de la liberté ne l’identifie comme une énième abominations, de celles que la conscience humaine a pu produire avant d’en arriver au démocratisme totalitaire d’aujourd’hui.

Lorsque les nazis arrivèrent au pouvoir en 1933, le contexte allemand était celui d’une classe laborieuse sur-organisée, notamment sous l’égide du communisme ou du socialisme. Plus forts que jamais, les outils de la domination que sont les partis, les syndicats, les mouvements de jeunesses et les organisations politiques permettaient aux exploités de croire en des lendemains qui chantent, ils étaient au capitalisme allemand ce que dieu était à la théocratie florentine de Savonarole. Ce compromis permanent des exploités avec le pouvoir incarnait pleinement son rôle en récupérant, en pacifiant et en anesthésiant les luttes, comme à son habitude. Ces outils de contrôle n’ont d’ailleurs eut pour seul « mérite » de rendre obsolète un mode de gouvernement dont la seule gestion existante des populations est la coercition et l’extermination. La servitude volontaire a ses raisons que seul l’Etat connaît.

Mais le régime nazi réussit à aller assez loin pour faire le choix de ne même plus se compromettre, lui, dans la négociation de façade du syndicalisme et du jeu politique de l’opposition. Et si nous avons toujours lutté, nous anarchistes qui ne veulent plus attendre, contre toute les formes d’organisations politiques permanentes tels que les syndicats et les partis, il n’y a jamais de quoi se réjouir lorsque ceux-ci sont interdits et persécutés par d’autres que ceux qui en sont les victimes, en l’occurrence par l’Etat. Car il s’agit là, d’un signe distinct de l’entrée en dictature brune – la dictature rouge consistant, elle, à donner les pleins pouvoirs à ces mêmes outils.

Dés leur accession au pouvoir les nazis traquèrent les partis, les syndicats, leurs organisations sociales et leurs milices, ainsi que ceux qui les composaient. Devenus rapidement indésirables aux cotés des indésirables d’hier, ils furent emprisonnés, exécutés, exilés, torturés au même titre. Les quartiers ouvriers étaient encerclés et soumis à la terreur quotidienne du porte-à-porte meurtrier. Les douze années suivantes ne vinrent qu’intensifier cette terreur.

Les différentes formes d’organisations aliénantes du mouvement ouvrier éradiquées, le pouvoir put alors leur substituer, dans une même continuité de l’intégration des populations aux discours du pouvoir, les Jeunesses Hitlériennes. Au-delà de leur nature première d’organisation para-militaire inter-classiste de masse au service du pouvoir, elles permettaient de s’assurer le soutien idéologique de la jeunesse allemande. La raison d’être des JH, fort peu éloignée de l’agoge spartiate, était la formation de futurs surhommes « aryens » et de soldats prêts à servir loyalement le Troisième Reich. L’entraînement physique et militaire y étaient essentiels. L’apprentissage prodigué aux jeunes comprenait le maniement des armes, le développement de la force physique, la stratégie militaire et un endoctrinement racialiste. Une certaine cruauté des plus grands sur les plus jeunes était tolérée, et même encouragée, puisqu’on pensait que cela éliminerait les plus faibles et endurcirait le reste.
Il n’y avait rien, pour une partie de la jeunesse allemande rebelle des années trente, qui permettait d’imaginer un dénouement à cette horrible situation sans une prise d’arme immédiate.

Mais plus l’hégémonie des Jeunesses Hitlériennes était omniprésente, plus les actes de résistance et de rébellion se multipliaient. Plusieurs milliers de jeunes refusèrent d’intégrer les Jeunesses Hitlériennes et décidèrent de résister à son processus d’acculturation et de normalisation forcée. Nombreux sont ceux qui franchirent le pas en allant jusqu’à s’organiser en groupes et en gangs en guerre contre le nazisme. Le régime nazi s’inquiéta alors de l’insurrection et des pratiques de ces petits groupes informels de jeunes rebelles d’une quinzaine d’années, que la mémoire collective retint sous le nom de Edelweißpiraten, les « Pirates de l’Edelweiss ».

« Des Hitlers Zwang, der macht uns klein
(La force d’Hitler nous rend petits)
noch liegen wir in Ketten
(Nous sommes encore enchâinés)
Doch einmal werden wir wieder frei
(Mais un jour nous serons à nouveau libres)
wir werden die Ketten schon brechen
(Nous briserons nos chaînes)
Denn unsere Fäuste, die sind hart,
(Car nos poings sont durs)
ja—und die Messer sitzen los
(Oui et les couteaux sont bien là)
für die Freiheit der Jugend
(Pour la liberté de la jeunesse)
kämpfen Navajos.
(Les Navajos [1] se battent) »

Les pratiques insurrectionnelles de ces groupes allaient du sabotage industriel aux combats de rue avec les jeunesses hitlériennes, de l’absentéisme au travail et à l’école en passant par l’insubordination, le graffiti subversif et la distribution clandestine de tracts. L’une des activité favorite de ces groupes était l’attaque des randonnées et des campements des Jeunesses Hitlériennes, dans lesquels parfois, ils s’affrontaient avec des dignitaires du régime. L’attitude de ces rebelles était celle de la conflictualité active et permanente avec le pouvoir. A tel point qu’en 1942, Artur Axmann, le chef des jeunesses hitlériennes déclarait :
« La formation de cliques, c’est-à-dire de groupements de jeunes extérieurs aux Jeunesses Hitlériennes, était en augmentation quelques années avant la guerre et a particulièrement augmenté durant la guerre, à un tel degré que l’on doit admettre qu’il existe un risque sérieux de renversement moral, politique et criminel de la jeunesse ».

Les membres de ces groupes étaient majoritairement issus des couches les plus modestes et étaient âgés de 14 à 18 ans [2], même si toutefois quelques déserteurs plus âgés pouvaient participer à l’aventure. L’un des groupes les plus importants était installé à Cologne, le Groupe d’Ehrenfeld, actif surtout en 44, il était composé d’au moins cent jeunes déterminés mais souvent maladroits dans leur clandestinité. Des jeunes, des détenus et des travailleurs forcés échappés des camps, des juifs et des déserteurs le composaient. Si le 10 novembre 1944, 13 membres du groupe ont été exécutés publiquement par la Gestapo devant des centaines de curieux, le groupe réussit tout de meme quelques coup d’éclats [3], le tout financé par la contrebande sur le marché noir et le vol d’armes ou d’explosifs.

Toutefois, ce groupe n’était pas représentatif des autres gangs de pirates puisqu’en moyenne, ceux-ci étaient composés d’une douzaine de jeunes hommes et femmes, organisés sur la base d’affinités communes. Les groupes avaient pour habitude de composer et d’interpréter des chansons, sous la forme de cris pour la liberté et de défiance belliqueuse vis-à-vis des Jeunesses Hitlériennes, de la gestapo, et des nazis en général. Les pirates passaient la plupart de leur temps à se retrouver pour passer de bons moments ensemble et conspirer. Aux cotés des Meuten, « les meutes », groupes de jeunes similaires aux pirates mais dans une optique plus résolument marxiste, les pirates réussirent à instaurer un climat de défiance permanente avec les autorités nazies. A tel point qu’un rapport SA (1941), déclara formellement que chaque membre des Jeunesses Hitlériennes risquait sa vie du simple fait de sortir dans les rues. Aussi, plusieurs rapport des Jeunesses Hitlériennes à la Gestapo affirment ne plus être en mesure de se rendre dans certains quartiers sous peine de se faire harceler ou molester par les bandes. Les murs de ces quartiers étaient d’ailleurs quotidiennement recouverts de tags hostiles au pouvoir.

« Nous marchons sur les banques de la Ruhr et du Rhin
Nous fracassons les Jeunesses Hitlériennes en ficelles.
Notre chanson est liberté, amour et vie,
Nous sommes les Pirates de l’Edelweiss.
 »

L’un des points forts de tout ces gangs était la capacité de ces jeunes à se dissoudre dans les foules sans ne pouvoir être repérés. Mais le 7 décembre 1942, la Gestapo réussit un coup de filet gigantesque en démantelant 28 groupes, ce qui n’empêcha pas les autres de continuer malgré le sort réservé à ceux qui tombèrent les premiers [4]. Certains redoublèrent même de férocité à l’égard des nazis et intensifièrent leurs actions, ainsi que la nature de leurs actions. La situation devenant de plus en plus sérieuse, le leader des SS, Heinrich Himmler, publia une ordonnance « pour le combat des gangs de jeunes », le 25 octobre 1944.

Si l’Etat Nazi dut en arriver là, à frapper dans le tas de son nécessaire « stock de jeunes allemands bien-portants », pour ne pas dire chair à canon, c’est que derrière la megamachine de propagande étatique qui voulait montrer « une nation unie sous la bannière du NSDAP », il n’y avait bien souvent que du vent. Nombreux furent ces jeunes « en guerre éternelle contre les Jeunesses Hitlériennes » [5], et il s’agit de ne jamais oublier que là ou la domination règne, résistance et rage insurrectionnelle sont à portée de main.

Extrait de Non Fides N°IV.


[1Nom de l’un des groupes de pirates.

[2Les hommes étant enrôlés de force dans l’armée dés 18 ans.

[3Comme des raids de destruction de dépôts militaires, ou l’assassinat du chef de la Gestapo de Cologne.

[4Que chacun peut imaginer dans un état de terreur si sophistiqué.

[5Slogan le plus populaire des pirates.