mercredi 3 juin 2009
Aux cris partagés de « Liberté » sous des murs protégés de barbelés et de gardes- mobiles, s’est à nouveau ajouté depuis plusieurs années une opposition en amont comme en aval des centres de rétention : contre les rafles dans les quartiers ou contre les déportations dans les ports et aéroports. Ce faisant, force a été de constater qu’on est restés encore trop souvent prisonniers de la logique de l’urgence, ce qui conduit parfois à des renoncements pratiques, et qu’on n’est pas parvenus à développer une perspective qui serait autonome aussi bien d’un sujet politique (comme l’immigré victime à défendre) que de la bonne volonté des masses.
Dépasser l’impasse de l’extériorité et du quantitatif
pourrait à l’inverse signifier partir de soi
pour construire une offensive non seulement
contre les centres de rétention, mais aussi
contre le monde qui les produit et les contient.
Un monde fait d’exploitation (les sans-papiers
sont d’abord une main d’oeuvre plus corvéable
que les autres) et de domination (les dispositifs
de contrôle déployés contre eux servent à
inculquer la peur et la résignation à tous). Si
on y regarde de plus près, cette manière différente
d’aborder la question –comme individus
pris dans la guerre sociale avec leurs propres
désirs enragés et perspectives– ne la restreint
pas au chacun pour soi, mais peut même au
contraire ouvrir de nouvelles possibilités.
Un centre de rétention, en tant que rouage
spécifique de la machine à expulser, ne se réduit
en effet pas qu’à des murs ou des uniformes
armés, mais est avant tout social : comme
toute prison, c’est aussi l’architecte qui la projette,
l’entreprise qui la construit (Eiffage ou
Bouygues), la loi qui l’établit (dont la gauche
comme la droite sont responsables), le tribunal
qui nous y expédie, le flic et les compagnies de
transport qui nous y transfèrent, le surveillant
qui nous mate, le prêtre ou l’employé associatif
qui sucent nos souffrances. C’est tout cela, et
autre chose encore. C’est l’entreprise qui fournit
la nourriture ou les appareils de contrôle ;
c’est le professeur qui la justifie, le réformateur
qui la veut plus « humaine », le journaliste qui
en tait les finalités, le citoyen qui la regarde
rassuré, ou qui détourne son regard.
Partant de là, et sans nécessairement renoncer
à d’autres types d’agitation, on pourra peut-être
dépasser l’impuissance qui guette lorsque
brûle un centre de rétention ou que des sans-papiers
s’y rebellent, nous trouvant souvent
démunis pour appuyer les incarcérés avec la
rage voulue et diffuser cette révolte tendue
vers une liberté qui est aussi nôtre.
Prenons un exemple. En plus de leurs gardiens, leurs cellules d’isolement, leurs passages à tabac, leurs abus et tout simplement la privation de liberté, les centres fonctionnent aussi grâce à une myriade de collaborateurs civils qui rendent leur gestion plus souple et les velléités de révolte plus contrôlables. La Croix- Rouge gère par exemple directement certains de ces camps en Italie (comme celui de Turin), en Espagne (comme celui de Melilla) ou en Belgique (les centres pour demandeurs d’asile dits « ouverts »), mais elle sert aussi de caution lors des expulsions musclées ou fait fonction d’auxiliaire de police depuis 2003 pour les mineurs dans la zone d’attente Zapi 3 à Roissy.
En France, à l’intérieur des centres, c’est jusqu’à présent la Cimade qui vit directement de la misère des retenus sous prétexte de les aider. Dans ses « 75 propositions pour une politique d’immigration lucide et réfléchie » parues début 2007, on peut ainsi lire qu’elle ne souhaite pas la fin des déportations mais « la négociation du départ », ou qu’elle ne refuse pas l’enfermement des sans-papiers, proposant même à l’Etat de développer « l’assignation à résidence » (prop. 64). Quant à l’existence des centres de rétention déjà existants, et comme il ne faudrait tout de même pas trop songer à les détruire, la Cimade se prononce froidement pour une durée de torture limitée à 7 jours (prop. 65), pas plus de 80 à la fois (prop. 70) et pas trop loin du domicile (prop. 71). Voilà donc à quoi sert cette association : non seulement à donner un visage juridique aux expulsions avec toute l’ardeur bureaucratique que cela signifie, mais aussi à tenter de perfectionner le dispositif. Certainement pas à le gripper ou à le supprimer, comme l’affirment certains de ses défenseurs à bout d’arguments (le centre de Vincennes a « malheureusement » été incendié en juin 2008 précise-t-elle dans son Rapport d’activité 2007).
La donne a cependant une fois de plus changé le 22 août 2008, lorsque le ministère de l’Immigration et de l’Identité Nationale a publié un décret visant à « réformer l’aide aux étrangers dans les centres de rétention ». Hortefeux puis Besson entendent par là ouvrir cette cogestion de l’horreur à la concurrence, brisant en passant le monopole qu’y détenait la Cimade depuis 1985 (avec le Secours Catholique dans trois centres depuis 2007). Sur ce marché public avec appel d’offre qui existe depuis 2003, mais sur un seul lot national, c’est en effet elle seule qui raflait la mise depuis des années. Et comme on sait depuis longtemps que la charité –même chrétienne– a un prix, elle touchait pour cela 4,5 millions d’euros par an. Ça tournait d’ailleurs bien pour elle, puisque le nombre de places –qui détermine sa rémunération– dans ces prisons spéciales pour étrangers a augmenté de 77 % en cinq ans (786 fin 2003, 2030 fin 2009). On est là bien loin du bénévolat, voire d’une simple collaboration (régie par convention comme avant 2003), mais bien dans la sous-traitance par l’Etat d’un des angles d’une même matraque.
Ce fameux décret, qui prévoit de découper les 30
centres de rétention (dont 6 en construction ou
prévus) en 8 lots pour les confier à différentes
“personnes morales”, a provisoirement été annulé
le 30 octobre 2008 suite à un référé pré contractuel
de plusieurs associations. Un juge a en effet estimé
que les critères de pondération liés à l’attribution
des lots sous-évaluaient le niveau d’exigence juridique
requis par les prestataires (15%) ! Le 19
décembre 2008, est donc paru un nouvel appel
d’offre qui redéfinit la pondération des critères à
remplir pour l’emporter : la compétence juridique
comptera désormais pour 40%, la « compréhension
des enjeux et engagements de services » (soit intégrer
correctement la logique étatique à laquelle on participe)
pour 25%, l’expérience humanitaire et la
pratique des langues étrangères pour 20%, et enfin
le prix de la prestation pour 15%. Ce marché vaut 5
millions d’euros, toujours composé de 2030 places
divisées en huit lots qui vont de 175 000 euros
pour les 84 places dans les Antilles à 660 000
euros pour les 380 places des trois bâtiments prévus
au seul Mesnil-Amelot. Le tout sur une année
qui débutera le 2 juin 2009 et sera reconductible
deux fois.
Précisons aussi qu’une note du ministère datée du
30 janvier dernier et détaillant les conditions de
l’offre est plus qu’explicite à propos de la subordination
des associations à la machine à expulser :
les souscripteurs emportant des lots seront non
seulement collaborateurs de l’Etat pour cette
prestation rémunérée « d’information sur l’accès
effectif aux droits », mais leurs salariés devront en
outre « émarger la feuille de présence tenue par le chef
de centre », c’est-à-dire pointer chaque matin au
même titre que les autres employés du ministère
de l’Intérieur. On voit que les tabasseurs –eux– ne
s’embarrassent pas de finesses linguistiques pour
préciser qu’un flic reste un flic, même si son uniforme
se planque derrière le sourire d’un chrétien
de gôche.
Bien que la validité du nouvel appel d’offre soit
encore liée aux derniers recours juridiques [1], la liste
des charognards qui s’étaient jetés au 30 octobre
2008 sur ce marché de la misère sera certainement
la même que celle de ceux qui ont à nouveau postulé
au 10 février 2009 (délais du second appel
d’offre) : la Cimade, Forum réfugiés, France Terre
d’Asile, l’Association service social familial migrants
(Assfam) et l’Ordre de Malte.
Faire comprendre à ces matons humanitaires qu’ils
doivent renoncer à accomplir leur sale besogne
–notamment parce qu’ils pourraient bien aussi
perdre quelques plumes à s’enrichir sur les tabassages,
les abus et les déportations d’étrangers
sans-papiers– relève d’un dégoût élémentaire.
Mais cela permet également de renouer avec le fil
qui court des centres de rétention aux massacres
économiques, aux saccages écologiques ou aux
désastres de la domination qui poussent les indésirables
à tenter de survivre un peu mieux ici,
souvent au péril de leur vie : on retrouve sans surprise
la Croix-Rouge à la tête de camps de réfugiés
à travers la planète, l’Ordre de Malte ou le Secours
Catholique (via Caritas) à soigner les corps mutilés
de boucheries qu’elles se gardent bien d’empêcher.
Sous la coordination d’institutions comme l’OIM [2]
ou de l’ONU, ces armées humanitaires sont à
la fois au service de la politique européenne de
contrôle des flux migratoires et les partenaires
des manœuvres militaires des forces armées des
puissances mondiales et régionales.
Sur ces champs de ruines et de désolation, il faut
être alors bien réaliste ou cynique pour prétendre
qu’en fin de compte « mieux vaut dans ces fonctions
une crapule caritative qu’un mercenaire professionnel
». Ce pragmatisme de tous les renoncements
reste pour nous définitivement lié au monde de la
zone grise, celui de la collaboration permanente :
on ne peut rester neutre dans un telle guerre, sinon
pour appuyer de fait le plus fort dans le jeu de
massacre capitaliste.
Quant à ceux qui refusent de voir leurs vies être réduites à une politique, ceux qui ne veulent pas se contenter d’attendre que quelques centres brûlent de l’intérieur, ceux qui ne résignent pas à la déportation de dizaines de milliers de sans-papiers, il s’agit d’affronter à bras le corps une machine à expulser aux multiples complices, qui met en jeu non seulement l’exploitation mais aussi l’écrasement de tous.
A. Lonzi
Dans Cette Semaine N°98, avril 2009.
[1] Le référé-suspension introduit le 6 février 2009 par la Cimade devant le Conseil d’Etat a été rejeté le 27 février. Un autre recours, déposé avec neuf autres associations le 22 octobre 2008, est toujours en instance. La décision semble annoncée pour le 27 avril 2009, mais n’annulerait pas forcément l’ensemble de l’appel d’offre comme la première fois.
[2] Indépendant de l’ONU, le Comité intergouvernemental pour les migrations européennes (CIME), créé en 1951, est devenu en 1989 l’Organisation internationale des migrations, OIM. D’un budget de 735 millions de dollars et basée à Genève, l’OIM compte 125 Etats-membres et plus de 70 ONG comme observateurs permanents. Sous prétexte de « promouvoir le développement économique et social à travers les migrations », ses plus de 5000 employés oeuvrent à travers 1600 projets contre l’émigration clandestine. L’OIM a ainsi conçu de mai à décembre 2007 des tracts, affiches, spots radios puis télé, et réunions d’informations dans les villages et les écoles du Cameroun. Le tout financé par la Suisse. De mars à juin 2009, elle y a récidivé avec la campagne « Gars ne teste pas la clandestinité, restons réglo ». L’Etat belge a cette fois réglé la facture. En février 2009 au Sénégal, elle a mené campagne avec le pseudo Collectif des Femmes pour la lutte contre l’émigration clandestine contre les départs vers les îles Canaries. Lors des grandes vagues de 2006 de départ en pirogues, toujours vers les Canaries espagnoles, l’OIM a aussi logiquement proposé son soutien à l’Etat mauritanien pour ouvrir cinq postes de barrages militaires supplémentaires à ses frontières avec le Mali et le Sénégal.