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« O gentilshommes, la vie est courte, si nous vivons, nous vivons pour marcher sur la tête des rois. »

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Les libertaires et le féminisme

Par Maria Lacerda de Moura (1932)

lundi 14 octobre 2019

Qu’on ne croit pas qu’aucune animosité ne me dresse contre l’anarchisme, bien au contraire. J’apprécie fort nombre de ses apôtres et c’est parce que cette idée possède toutes mes sympathies que je me décide à exposer — afin qu’ils se corrigent — quelques-unes des erreurs dans lesquelles tombent une multitude de ses propagandistes. Je me réfère ici au problème féminin et à la position prise par certains libertaires à l’égard de cette question.

Il existe un bon nombre d’anarchistes qui considèrent emphatiquement Kropotkine comme leur coreligionnaire et qui, en ce qui concerne l’esclavage sexuel et amoureux de la femme, sont encore dans les langes. Ils croient, les malheureux, qu’elle n’est ni ne doit être la maitresse de son corps mais que son rôle est de se soumettre aux caprices de l’homme, concrètement d’appartenir seulement et exclusivement à un seul homme. Ils ne se rendent pas compte que leur manière de voir est absolument la même que celle des partisans du mariage légal, religieux ou civil, étant donné que l’union monogame et la famille « indestructible » sont la base et le soutien de la Religion, de l’Etat et de la Propriété-Privée.

J’en ai entendu quelques-uns, tel Draper et Cantu, faire l’éloge du mariage — étant entendu qu’il s’agissait du mariage libre — et attaquer « le célibat libertin et la facilité des affections vénales », censurant ceux qui préfèrent la variété amoureuse aux « joies innocentes du foyer » ! Edifiant langage dans la bouche d’un « acrate » n’est-il pas vrai ? Et cependant ceux qui s’expriment ainsi sont légion. C’est bien à eux que peut s’appliquer cette phrase lapidaire : « Ce sont des libertaires qui ont les idées de ma grand’mère ».

Examinons tout cela en détail. Qu’est-ce que le mariage libre  ? Est-ce que ce système d’union ne comporte pas tous les inconvénients et défauts du mariage légal, cérémonial en moins ? Ne constitue-t-il pas un monopole amoureux et une prison pour la femme ?

Que veut dire « affection vénale  » ? Ce qui est « affection » ne peut être « vénal ». Est-ce que se donner librement à divers hommes, à cause de prédilections sentimentales, d’affinités électives ou pour tout autre motif — dès lors que l’affection y joue un rôle — est-ce que cela implique la vénalité ? Le soutenir, c’est se rallier à un critère rance, caduque, indigne d’hommes modernes.

Et que dire de ces phrases tonitruantes que quelques-uns décochent contre le divorce, le concubinat, la polygamie ? N’évoquent-elles pas la risée par tout ce qu’elles renferment d’esprit catholique ou judaïque ? Ne peut-on pas y reconnaître le langage pharisaïque, hypocrite, du bourgeois religieux, qui craint Dieu et qui tire gloire d’être un citoyen modèle  ?

Est-ce que l’idéal « anarchiste » de cette catégorie de libertaires exclurait les femmes de l’usufruit de la liberté ? Est-ce que la liberté rêvée par les « acrates » de cette école n’est qu’à l’usage des hommes ?

On ne saurait nier que le préjugé d’une morale différente pour chaque sexe ne soit profondément enraciné dans le subconscient de tous les hommes — à part de très rares exceptions — lesquels se considèrent comme des êtres supérieurs, propriétaires, que dis-je, maîtres absolus des individualités féminines.

« Catherine II changeait d’amants comme de chemise », disait une de ces « acrates » que scandalisent les actes de liberté sexuelle ? Et je dis à mon tour : Est-ce que les hommes se privent de faire la même chose ? Et qu’a à faire sa fonction, son autoritarisme avec la libre disposition de son corps ? Qu’on attaque cette femme comme impératrice, comme incarnation du pouvoir coactif et despotique — fort bien ! Mais comme femme, elle était aussi libre que n’importe quelle autre de revendiquer la jouissance de tous ses droits d’animal de l’échelle zoologique et d’être humain : maîtresse de soi, de sa vie, de ses songes, de ses idées et de son corps.

L’heure est venue pour les « compagnes » d’étudier à fond le problème féminin ; l’heure sonne pour elles de se persuader de l’importance qu’il y a, pour tout mouvement émancipateur, de s’incorporer la femme, dans ses luttes, ses revendications, ses agitations, mais avec toute la liberté. Si nous désirons réellement construire une société nouvelle, s’il est vrai que notre cœur palpite de joie en apercevant, dans nos rêves, l’acrate Arcadie après laquelle nous soupirons — il ne nous faut pas oublier que nous ne pourrons jamais y arriver sans l’aide totale, complète, de cette moitié du genre humain que jusqu’ici on a tenue comme inférieure ; elle a été reléguée à l’arrière-plan parce qu’on a cru, lamentable méprise, que la rédemption pouvait être œuvre exclusivement masculine.

A cet égard je ne puis résister à la tentation de reproduire un passage de L’En dehors, votre courageuse revue individualiste anarchiste, ainsi conçu, ou à peu près :

« — Il faut que les réformateurs de sociétés et les constructeurs d’utopies sachent, une fois pour toutes, que tant qu’on ne considérera pas comme base essentielle des relations humaines la vie et la liberté individuelle des deux sexes, IL NE POURRA EXISTER de société sans gouvernement. Peu importent les libertés collectives, si l’on ne tient compte de la liberté individuelle masculine on féminine ».

Rien n’est plus vrai. L’homme qui tout en se parant de qualificatifs resplendissants considère certains de ses semblables comme inférieurs, celui-là conserve au dedans de soi un reste d’autoritarisme qui reprendra vie à la première occasion et qui le portera à commettre des actes attentatoires à la liberté de ses camarades. Celui qui, aveugle ou irréfléchi, n’a pas su voir en la femme une digne collaboratrice et un être aussi capable de vivre et d’instaurer la liberté que qui que ce soit d’autre, celui-là ne mérite pas l’appellation de libertaire, parce qu’il est incapable de vivre dans un milieu de liberté absolue.

D’autre part, il est réellement honteux de voir certains défenseurs bruyants de « la liberté », alors qu’ils oublient de donner la main à la femme pour qu’elle marche à leur côté vers l’avènement de la société future — mépriser le travail de l’éducation, le seul qui soit sérieux et positif, pour s’élancer dans l’us et l’abus de la violence. Parallèlement, d’autres hommes — moins imbus de libertarisme verbal, moins partisans de la liberté absolue seulement pour les hommes — sentent en leur chair tout le ridicule et toute la souffrance de la femme laissée à l’arrière. Sans arborer telle ou telle étiquette pompeuse, ils leur offrent la main, non point en un geste protecteur ou charitable, mais comme mûs par une impulsion de sincérité éthique, dans un équilibre total de valeurs mentales, comme s’ils voulaient expier les erreurs où se trouvent submergés leurs frères en masculinité…

Parmi ces hommes modestes — modestes parce qu’ils ne recherchent pas la notoriété — mais amants de la justice et de la liberté pour tous ; qui s’insoucient des étiquettes, des credo, des partis et des programmes métaphysiques, pour s’adonner entièrement au travail fécond et positif de rehausser le niveau féminin, afin que ce soit la mère qui éduque et forme les enfants, qui fasse une réalité de toutes ces aspirations et soupirs de l’homme lesquels, sans la riche coopération de la femme, ne demeureront jamais que chimères et utopies. Parmi ces hommes, dis-je, il me faut signaler un des plus notoires, non pour son renom — qui est médiocre — mais pour la hardiesse de ses conceptions, l’audace de ses thèses et surtout la largeur de vues avec laquelle il étudie la liberté sexuelle et amoureuse. Je me réfère au penseur espagnol Santiago Valenti Camp, esprit fertile et profond, auquel la critique n’a pas encore rendu justice, mais à qui nous devons adresser l’hommage de notre sympathie, de notre affection et de notre gratitude, non seulement nous autres femmes — bien que nous soyons les plus favorisées par ce paladin de la liberté — mais tous les hommes qui aspirent pour de vrai à une Humanité meilleure et qui comprennent le rôle important qui incombera à la femme dans la transformation sociale.

C’est pour cela, parce qu’à cause de la portée et de l’envergure de ses thèses, Santiago Valenti Camp s’est trouvé en butte à la conspiration du silence de la critique officielle, que notre tribut de reconnaissance, notre contribution à son œuvre déjà très vaste — femmes comme hommes, car elle est pour notre bénéfice à tous — doit consister en la rupture de cette digue de mutisme hostile et à la diffusion aux quatre vents de l’horizon de la bonne nouvelle qui résume toute sa croisade : « La liberté complète et l’harmonie sociale ne seront pas une réalité tant que la femme ne sera pas définitivement incorporée au flux et reflux des luttes humaines ».

Que les efforts exclusivement masculins pour changer la face du monde soient demeurés stériles — que la présence de la femme soit un stimulant, un aiguillon et un calmant — qu’une modification inévitable s’impose dans les tactiques masculines en vue d’arriver à la liberté — telles sont les thèses qui se trouvent développées tout au long et avec compétence dans les ouvrages de Valenti Camp, spécialement dans ses deux dernières productions : Las reivendicaciones femininas (Les revendications féminines) et La mujer ante el amor y frente a la vida (la femme devant l’amour et en face de la vie), œuvres magistrales de sociologie féministe, où l’on sent des conclusions qui n’ont été dépassées par aucun autre écrivain. Le second de ces ouvrages, en particulier, constitue une véritable apologie de l’amour et du sexe libérés de toute entrave. Il y analyse les plus modernes théories de la liberté amoureuse soutenues par les auteurs d’avant-garde, tels que E. Armand, Havelock Ellis, Ellen Key, Bertrand Russell, Han Ryner, et y consacre une attention spéciale à « l’amour plural ».

La lecture du dernier livre de Santiago Valenti Camp a éveillé en moi le besoin d’écrire cet article. Car je n’arrive pas à comprendre comment peuvent être réfractaires à la liberté féminine des hommes qui se qualifient de libertaires alors que d’autres, sans se dénommer ainsi, arrivent à des conclusions beaucoup plus extrêmes.

Je considère que d’anarchiste féminophobe, celui qui ne se préoccupe pas d’obtenir le concours de la femme ou celui qui n’accorde pas d’importance à son action, non seulement se trompe, mais encore est un ennemi inconscient de l’émancipation humaine. Et je maintiens qu’est — plus que les partisans du mariage indissoluble — obstacle au progrès éthique de l’Humanité l’individu qui, en dépit de son « libertarisme », s’acharne à monopoliser l’usufruit d’un amour, celui qui assujettit et contraint les expansions sexuelles féminines, qui impose à la femme un amour unique, uniforme pour toute la vie, alors que lui, il goûte à tous les plaisirs. Et ils sont un obstacle plus redoutable que les adversaires auxquels on peut livrer bataille à tout instant — ceux qui cachés sous le manteau de leur « libertarisme », contribuent à soutenir, sous un autre nom, tous les vices, toutes les injustices, toutes les perversités de la société actuelle et cela sans qu’il nous soit possible de les combattre efficacement.

Ô amis, tant que la femme se trouvera exclue des anxiétés masculines, tant que vous ne lui aurez pas fourni les moyens d’atteindre votre niveau, et que vous ne lui aurez pas témoigné une confiance absolue, les enfants qu’elle éduque souffriront des mêmes défauts qu’elle : ils seront capricieux, irréfléchis, conformistes et, à chaque génération, force sera de recommencer l’œuvre transformatrice. Mais que le sexe féminin partage toutes les inquiétudes masculines, qu’il se voit honoré de la confiance et de la camaraderie de l’homme, alors les nouvelles générations dépasseront les actuelles en sève rénovatrice et seront capables de réaliser cette transformation qui, depuis tant de siècles, constitue notre espérance.

Mais qu’on tienne bien compte que l’incorporation de la femme aux actions et aux luttes masculines ne sera pas effective tant qu’existera le monopole de l’amour. La coopération féminine ne sera pas absolue tant que subsistera la moindre trace de restriction sexuelle.

Maria Lacerda de Moura
In L’En dehors, n°236-237, 11e année, 15 août 1932.