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Les promoteurs de la folie guerrière

Par Emma Goldman (1917)

lundi 15 mai 2017

En ce moment des plus critiques, il devient impératif pour chaque amoureux de la liberté d’élever une vigoureuse protestation contre la participation de ce pays à la tuerie européenne. Si les opposants à la guerre, de l’Atlantique au Pacifique, unissaient leur voix dans un Non ! tonitruant, alors l’horreur qui menace aujourd’hui l’Amérique pourrait encore être écartée. Malheureusement, il n’est que trop vrai que les gens, dans notre soi-disant démocratie, sont en grande partie un troupeau souffrant et muet, plutôt que des êtres humains qui osent exprimer une opinion affirmée et franche.


Mais il est impensable que le peuple américain veuille réellement la guerre. Durant ces trente derniers mois, il a eu amplement l’occasion d’être le témoin de l’effroyable carnage dans les pays en guerre. Il a vu le massacre universel, comme une peste dévastatrice, dévorer le cœur même de l’Europe. Il a vu les villes détruites, des pays entiers rayés de la carte, des armées de morts, des millions de blessés et de mutilés. Le peuple américain ne peut pas éviter d’être le témoin de la propagation de cette haine insensée et gratuite parmi les peuples d’Europe. Il doit prendre de conscience de l’étendue de la famine, de la souffrance et de l’angoisse qui frappent les pays touchés par la guerre. Il sait aussi que, pendant que les hommes sont tués comme de la vermine, les femmes et les enfants, les personnes âgées et handicapées restent à l’arrière dans un désespoir tragique et impuissant. Pourquoi alors, au nom de tout ce qui est raisonnable et humain, le peuple américain désirerait-il les mêmes horreurs les mêmes destructions et dévastations sur le sol américain ?

On nous dit que la « liberté des mers » est menacée et que « l’honneur américain » exige que nous protégions cette précieuse liberté. Quelle farce ! De quelles libertés des mers les masses de déshérités et de chômeurs ont-elles jamais profité ? Ne serait-il pas utile d’examiner cette chose magique, « la liberté des mers », avant que d’entonner des chants patriotiques et crier hourra ?

Les seuls qui ont bénéficié de la « liberté des mers » sont les exploiteurs , les marchands de munitions et de ravitaillement. La « liberté des mers » a servi de prétexte à ces voleurs américains sans scrupules et monopolistes pour frauder à la fois les malheureux peuples européens et américains. Ils ont gagné des milliards grâce au carnage international carnage ; des financiers et des magnats industriels américains ont bâti des fortunes immenses sur la misère des peuples et l’agonie des femmes et des enfants.

Demandez au jeune Morgan [1]. Osera t-il avouer ses énormes gains tirés de l’export de munitions et de ravitaillement ? Non, bien sûr. Mais la vérité éclatera un jour. Un expert financier a récemment affirmé que même le vieux Pierpont Morgan serait abasourdi si il voyait les impressionnants profits accumulés par son fils grâce à la spéculation sur la guerre. Et, incidemment, n’oublions pas que c’est cette spéculation sur le meurtre et la destruction qui est responsable de l’augmentation criminelle du coût de la vie dans notre propre pays. La guerre, la famine et la classe capitaliste sont les seules bénéficiaires du drame hideux, appelé nationalisme, patriotisme, honneur national et liberté des mers. Au lieu de mettre un terme à de tels crimes monstrueux, la guerre en Amérique augmenterait encore les opportunités d’enrichissement pour les chasseurs de profit. Cela sera le seul et unique résultat si le peuple américain accepte de pousser les États-Unis dans les abysses de la guerre.

Le président Wilson et d’autres représentants de l’administration nous affirment qu’ils souhaitent la paix. Si cette affirmation ne serait-ce qu’une once de vérité, le gouvernement aurait depuis longtemps mis en œuvre la suggestion des vrais amoureux de la paix de mettre un terme à l’exportation de munitions et de ravitaillement. Si ce commerce honteux mis en place par des meurtriers avait cessé dès le début de la guerre, les bénéfices pour la paix auraient été multiples.

D’abord, la guerre en Europe aurait été asséchée par l’arrêt des exportations de ravitaillement. En fait, il n’est pas exagéré de dire que la guerre serait terminée depuis longtemps si l’on avait empêché les financiers américains d’investir des milliards de dollars dans des prêts de guerre [2] et si l’opportunité n’avait pas été donnée à la clique des spéculateurs de munitions et de ravitaillement d’approvisionner l’Europe afin de perpétuer le massacre.

Deuxièmement, un embargo sur les exportations aurait automatiquement retiré les navires américains des zones de guerre sous-marine et aurait donc éliminé la « raison » la plus débattue pour l’entrée en guerre contre l’Allemagne.

Troisièmement, le plus important de tout, l’augmentation artificielle, éhontée, du coût de la vie qui condamne les masses laborieuses américaines à une semi-famine, aurait été évitée si ce n’était l’important volume de produits américains affrétés vers l’Europe pour nourrir les feux de la guerre.

Les réunions et les manifestations pour la paix n’auront aucune incidence tant que le gouvernement n’est pas contraint de cesser la poursuite des exportations. Ne serait-ce que pour cette seuleraison, nous devons insister la-dessus, ne serait-ce que pour démontrer que Washington est capable de belles paroles, mais qu’il n’a jamais fait un pas significatif vers la paix. Cela aidera à démontrer au peuple américain que le gouvernement ne représente que les capitalistes, le trust international de la Guerre et de la Préparation, et non les ouvriers. Le peuple américain n’est-il donc assez bon que pour tirer les marrons du feu pour les trusts voleurs ? Voilà tout ce que cette immense clameur en faveur de la guerre signifie en ce qui concerne les masses.

La tentative d’allumer la torche des furies de la guerre est des plus monstrueuses lorsque l’on se rappelle que le peuple d’Amérique est cosmopolite. L’Amérique devrait plutôt être le sol de la compréhension internationale, pour la croissance de l’amitié entre toutes les races. Ici, tous les préjugés nationaux étouffants devraient être éradiqués. Au lieu de cela, le peuple est sur le point d’être jeté dans la folie et la confusion de la guerre, et de l’antagonisme et de la haine raciale.

Certes, il n’y a jamais eu beaucoup d’amour dans ce pays envers le malheureux étranger. Mais que dire de l’orgueil avec lequel la Déesse de la Liberté brandit le flambeau devant toutes les nations opprimées ? Qu’en est-il de l’Amérique comme terre d’accueil ? Est-ce que tout cela doit devenir aujourd’hui le symbole de la persécution nationale ? Réfléchissez-y. La guerre dans ce pays n’est aujourd’hui qu’une possibilité et déjà, les autrichiens et les allemands sont privés de travail, ostracisés , surveillés et traqués par les chauvinistes. Et ce n’est que le début de ce qu’apporterait la guerre dans son sillage.

Je n’ai pas besoins de souligner que je n’entretiens aucune sympathie particulière pour l’Allemagne des Höhenzollern ou l’Autriche des Habsbourg. Mais qu’est ce qu’ont à voir les allemands et les autrichiens d’Amérique – ou dans leur propre pays, d’ailleurs — avec la diplomatie et la politique de Berlin ou de Vienne ? Faire payer ces gens, qui ont vécu, travaillé et souffert dans ce pays, pour les plans et les intrigues criminels échafaudés dans les palais de Berlin et de Vienne, serait une pure folie aveugle nationaliste et patriotique.

Ces millions d’allemands et d’autrichiens, qui ont plus contribué à la culture et à la croissance réelle de l’Amérique que tous les Morgan et les Rockefeller, sont aujourd’hui traités comme des étrangers ennemis juste parce que Wall Street se sent menacée dans son utilisation illimitée des mers en vue du pillage et du vol de l’Amérique qui souffre et de l’Europe qui saigne.

Le militarisme et la réaction font rage en Europe comme jamais auparavant. La conscription et la censure ont détruit le moindre vestige de liberté. Partout, les gouvernements ont profité de la situation pour resserrer le nœud militaire autour du cou du peuple. Partout la discipline a été le knout pour plonger les masses dans l’esclavage et l’obéissance aveugle. Et le pathos dans tout cela, c’est que les peuples, dans leur ensemble, se sont soumis sans un murmure, même si chaque pays a connu son quota d’hommes courageux qui ne se sont pas laissés tromper.

La même chose aura inévitablement lieu en Amérique si les chiens de guerre étaient lâchés. Déjà, des graines empoisonnées ont été semées. Toute la racaille réactionnaire, les propagandistes du chauvinisme et de la préparation, tous les bénéficiaires de l’exploitation représentés dans la Merchants and Manufacturers’ Association, les chambres de commerce, les cliques d’exportateurs de munitions, etc., etc., sont montés aux créneaux avec toutes sortes de plans et de projets pour enchaîner et bâillonner le monde du travail, de le rendre plus impuissant et muet que jamais auparavant.

Ces criminels respectables ne font plus secret de leur demande pour un service militaire obligatoire. Taft, le porte-parole de Wall Street, a exprimé assez cyniquement que, aujourd’hui, devant le risque de guerre, le temps est venu de demander l’introduction d’un militarisme obligatoire. Répétant servilement le mot d’ordre, les principaux et super-intendants de nos écoles et universités s’empressent d’empoisonner les esprits de leurs élèves avec des « idéaux » nationaux et des contrefaçons patriotiques de l’histoire pour préparer la jeune génération à « protéger l’honneur national ». Ce qui signifie en réalité saigner à mort pour les transactions malhonnêtes d’un gang de lâches voleurs légaux. Mr. Murray Butler, le lèche-cul de Wall Street, dirige la manœuvre et beaucoup d’autres comme lui rampent devant le veau d’or de leur maîtres. Parlons de la prostitution ! Les malheureuses femmes de la rue sont la pureté même comparées à une telle dégénération mentale.

En plus de ce processus d’empoisonnement de la pensée, il y a les crédits colossaux votés par le Congrès et les législatures d’états pour la machine criminelle nationale. Des sommes atteignant des millions de dollars sont lancées en l’air, un montant si alléchant que le trust de l’acier et autres sociétés de fabrication de munitions et de matériel de guerre pour l’armée et la marine fondent d’enthousiasme et de sentiments patriotiques et ont déjà offert leurs généreux services au pays.

Main dans la main avec cette préparation militaire et cette folie guerrière, il y a la persécution croissante des ouvriers et de leurs organisations. Le monde du travail a accueilli avec enthousiasme et gratitude envers le président et son humanisme supposé la loi instituant la journée de huit heures de travail et se rend compte aujourd’hui que la loi n’était qu’un appât pour le vote et une entrave pour les syndicats. Elle interdit le droit de grève et introduit la conciliation obligatoire. Tout le monde sait, bien sûr, que la grève a été rendue depuis longtemps inefficace par les injonctions contre les piquets de grève et les poursuites judiciaires contre les grévistes, mais la loi fédérale sur les huit heures est la pire parodie du droit à s’organiser et à faire grève et va se révéler être une entrave supplémentaire pour le monde du travail. En plus de cette mesure arbitraire, il y a la proposition de donner les pleins pouvoirs au président en cas de guerre pour prendre le contrôle des chemins de fer et de ses employés, ce qui reviendrait ni plus ni moins à l’établissement d’un asservissement absolu et à d’un militarisme industriel pour les ouvriers.

Et puis il y a les persécutions barbares, systématiques des éléments radicaux et révolutionnaires à travers le pays. Les horreurs de Everett [3], la conspiration contre les syndicats à San Francisco, avec Billings et Mooney déjà sacrifiés — est-ce pures coïncidences ? Ou faut-il plutôt y voir la vraie nature de la guerre que la classe dirigeante américaine mène contre le monde du travail ?

Les ouvriers doivent apprendre qu’ils n’ont rien à attendre de leurs maîtres. Ces derniers, en Amérique comme en Europe, n’hésitent pas un instant à envoyer à la mort des centaines de milliers de personnes si leurs intérêts l’exigent. Ils sont toujours partants pour que leurs esclaves abusés hissent le drapeau national et patriotiques sur des villes incendiées, des campagnes dévastées, une humanité affamée et sans abris, aussi longtemps qu’ils puissent trouver suffisamment de malheureuses victimes à transformer en tueurs, prêts à répondre à l’appel de leurs maîtres pour effectuer la tâche horrible du bain de sang et du carnage.

Aussi précieux que soit le travail du Women’s Peace Party [4] et d’autres pacifistes sincères, c’est folie que d’adresser des pétitions pour la paix au président. Les ouvriers, seuls, peuvent empêcher la guerre qui menace ; toutes les guerres, en fait, si ils refusent d’y participer. L’antimilitariste déterminé est le seul pacifiste. Le pacifiste ordinaire n’est que moralisateur ; l’antimilitariste agit ; il refuse l’ordre de tuer ses frères. Son slogan est : “Je ne tuerai pas ni ne me laisserai faire tuer.”

C’est ce slogan qui doit se répandre parmi les ouvriers et pénétrer les organisations ouvrières. Ils doivent réaliser qu’il est monstrueusement criminel de s’enrôler dans cette entreprise hideuse du meurtre. Il est assez terrible de tuer par colère, dans un moment de folie, mais il l’est encore plus d’obéir aveuglément aux ordres de vos supérieurs militaires de commettre un meurtre. Le temps doit venir où le meurtre et le carnage par obéissance aveugle ne recevra plus de récompenses, de monuments, de pensions et d’éloges funèbres, mais sera considéré comme la plus grande horreur et honte d’une époque barbare, assoiffée de sang et obsédée par le profit ; une sombre tache hideuse sur la civilisation.

Comprenons cette vérité des plus précieuses : Un homme a le pouvoir d’agir librement tant qu’il ne porte pas un uniforme. Une fois qu’il a endossé la tenue de l’obéissance, le soldat « volontaire » devient autant un rouage de la machine à tuer que son frère contraint au service militaire. Il est encore temps pour notre pays de se prononcer contre le militarisme et la guerre, de résister avec détermination au service militaire obligatoire pour le meurtre de nos semblables. Après tout, l’Amérique n’est pas encore, comme l’Allemagne, la Russie, la France ou l’Angleterre, en proie à un régime militaire, avec la marque de Caïn sur le front. La position déterminée que peuvent adopter individuellement les ouvriers, au sein de groupes et d’organisations contre la guerre, peut encore rencontrer une réponse rapide et enthousiaste. Elle fera se lever des gens à travers tout le pays. A vrai dire, ils ne veulent pas la guerre. L’appel à la guerre vient des cliques militaires, des fabricants de munitions et de leur porte-parole, la presse. Ce criminel le plus dégénéré parmi tous les criminels. Ils brandissent tous le drapeau. Oh, oui ; c’est un emblème profitable qui couvre une multitude de crimes.

Il est encore temps d’enrayer la montée sanguinaire de la guerre par les paroles, la plume et l’action. les promoteurs de la guerre ont conscience que nous avons vu clairement leur jeu et que nous connaissons leurs cartes et que nous connaissons leur jeu criminel et malhonnête. Nous savons qu’ils veulent la guerre pour accroître leurs profits. très bien, laissons-les faire leur propre guerre. Nous, le peuple américain, ne la ferons pas pour eux. Pensez-vous qu’alors la guerre surviendrait ou continuerait ? Oh, je sais qu’il est difficile de mobiliser les ouvriers, de leur faire voir la vérité cachée derrière le mensonge nationaliste et patriotique. Néanmoins, nous devons faire notre part. Nous serons au moins épargnés par le blâme si la terrible avalanche nous submergeait malgré nos efforts.

Pour ma part, je parlerai contre la guerre jusqu’à mon dernier souffle, avant et pendant la guerre. Je mourrai un millier de fois en appelant le peuple d’Amérique à refuser d’obéir, à refuser le service militaire, à refuser d’assassiner leurs frères plutôt que de prêter ma voix pour justifier la guerre, excepté celle de tous les peuple contre leurs despotes et exploiteurs — la Révolution Sociale.

[The Promoters of the War Mania, Mother Earth Vol 12 n°1, mars 1917, In An Anthology of Emma Goldman’s Mother Earth pp 392 à 397.]

Notes

[1John « Jack » Pierpont Morgan, Jr., dit J. P. Morgan, Jr, (1867 – 1943) est un fils de John Pierpont Morgan, dont il a hérité la fortune à sa mort en 1913. Toutes les munitions achetées par la Grande-Bretagne aux États-Unis l’ont été via une de ses sociétés.

[2Ce même John Pierpont Morgan, grâce à son monopole de fourniture en munitions et équipement, a gagné 30 millions de dollars à travers une commission de 1%. Il a prêté 12 millions de $ à la Russie, 50 millions de $ à la France en 1915. En outre, il a mis en place un groupement d’environ 2 200 banques pour prêter 500 millions de $ aux alliés.

[3Le 5 novembre 1916, environ 300 membres des Industrial Workers of the World s’embarquèrent à bord de deux bateau au départ de Seattle pour Everett, pour soutenir des ouvriers du shingle en grève depuis cinq mois. Ils furent reçus par 200 hommes recrutés par le shérif Donald McRae. La fusillade qui s’ensuivit causa la mort de deux vigilants et cinq membres de l’IWW. Voir, par exemple, The Everett Massacre Walker C. Smith et Everett Massacre

[4Créé en janvier 1915, avec Jane Addams comme présidente. L’organisation deviendra plus tard le International Committee of Women for Permanent Peace puis en 1921, la branche américaine de l’organisation internationale Women’s International League for Peace and Freedom.