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« O gentilshommes, la vie est courte, si nous vivons, nous vivons pour marcher sur la tête des rois. »

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Lettre de Diego Rios depuis la clandestinité

A toutes les compagnes et compagnons que le désir de récupérer leur vie pousse à se mettre en guerre

samedi 26 décembre 2009

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[Le 22 mai passé, l’anarchiste Mauricio Morales est mort alors que l’engin explosif qu’il s’apprêtait à déposer devant une école de gendarmerie lui a accidentellement explosé sur le dos. Le jour suivant, différents lieux proches de ce compagnon sont immédiatement perquisitionnés en grandes pompes : hélicoptères, groupe d’assaut, franc-tireurs… A La Idea, une fois le squat saccagé, tout le monde sera embarqué puis relâché.

Plus tard dans l’après-midi, les flics commencent à boucler le quartier du Centre Social Occupé et Bibliothèque Sacco et Vanzetti. Les occupants décident de na pas lâcher le lieu et les compagnon.ne.s à l’extérieur sont là pour démontrer leur solidarité en actes. Des affrontements de rues auront lieu toute la nuit et finalement la police n’entrera pas dans le lieu. très vite, la solidarité s’éprouve aussi de manière internationale. Dans plusieurs pays, des actions sont revendiquées en mémoire à Mauricio et en solidarité avec l’ensemble des compagnons là-bas.

Le 9 juin, Cristian Cancino est arrêté et incarcéré pour « transport et détention illégale de matériel pour la fabrication d’explosifs », parce que de la poudre noire aurait été retrouvée dans sa chambre lors de la perquisition à La Idea. Si le montage ne veut pas être utilisé comme défense politique, les compagnons tiennent quand même à préciser que la poudre noire « trouvée » a été déposée par les flics afin de pouvoir montrer des « résultats ». Cristian reste en détention préventive et sera probablement le premier cas jugé sous instance « anti-terroriste » au Chili.

Le 24 Juin, sur dénonciation de sa mère, le domicile de Diego Rios Gonzalez est perquisitionné par différents services de carabiniers. Ne l’y trouvant pas, ils se dirigent alors vers le Centre Social Autonome et Bibliothèque Libertaire Jhonny Cariqueo pour y mener une perquisition.
Depuis, Diego est dans la nature.

Nous reprenons une lettre envoyée en cavale, non pas tant par goût d’un certain romantisme révolutionnaire, mais parce que comme l’ont dit les compagnons du Sacco et Vanzetti :
« La pouvoir ne s’intéresse pas aux particularités de chacune des vies qui subissent aujourd’hui concrètement la répression. (…) On cherche à anéantir une idée. Leur but c’est qu’après notre incarcération, notre mort ou notre fuite, il n’y ait plus personne pour lever un principe de guerre contre l’existant, d’attaque contre le pouvoir sous toutes ses formes ».

Autant de raison de continuer…]

Comme beaucoup le savent déjà, il y a quelques semaines la police a perquisitionné dans le centre de Santiago une maison inoccupée appartenant à ma mère, dans laquelle se trouvaient deux sacs contenant divers matériels pour fabriquer des explosifs.

Depuis lors, je suis recherché et poursuivi par l’État et ses appareils répressifs. Je m’en suis rendu compte par la surveillance grossière d’appels téléphoniques. Quelques heures plus tard, j’ai appris la perquisition du Centre Social et Bibliothèque Libertaire Jhonny Cariqueo. C’est l’endroit où je vis, et la police est entrée soi-disant pour demander où j’étais. Ne m’y trouvant pas (et ne recevant aucune collaboration), ils ont pris tous les textes, publications et matériels de propagande qu’ils ont pu trouver (ils ont déjà dû entendre ce refrain connu selon lequel “… la propagande est une arme …”). Alors, j’ai décidé de m’enfuir, même si je ne suis coupable de rien, pas plus qu’innocent d’ailleurs… je suis simplement leur ennemi. Je ne me rappelle ni le jour ni le lieu, mais il y a longtemps déjà que je me suis rendu compte que je ne peux (ni veux) vivre tranquille ou en paix et que j’ai décidé de compliquer ma vie au point de rendre impossible tout retour en arrière… Depuis lors, je suis l’ennemi déclaré de l’ordre existant, ennemi de la société, de toute forme d’autorité et d’exploitation, bourgeoise ou prolétaire. J’ai compris que la lutte pour la liberté c’est la guerre que mène chaque individu pour reprendre sa vie en main. C’est refuser de faire partie des masses, que d’autres pensent pour toi et te disent comment agir ; c’est rejeter les idéologies et les nombres tout comme les rôles chargés de conformisme et de passivité qui assurent au quotidien la continuité du système (quelque soit la rhétorique révolutionnaire dont ils se parent). J’ai découvert que celles et ceux qui m’ont accompagné dans les étapes significatives de ma vie et dans les attaques concrètes (matérielles et idéologiques) contre le capitalisme ne voyaient pas l’horizontalité comme un simple choix, mais comme le partage de la confiance et du désir de détruire tout ce qui nous opprime. La relation avec mes frères et sœurs m’a fait comprendre que l’arme la plus efficace, c’est ce bouleversement qualitatif qui consiste à tenter au quotidien de transformer nos vies entières en propagande par le fait, en attaquant le capital. Nous avons découvert au jour le jour que dans chaque élan destructeur nous créons quelque chose, quelque chose qui nous renforce et voilà ce qui agite mon esprit et conforte mes convictions aujourd’hui, c’est cette fierté de se sentir digne et conséquent.

Ces derniers jours, je n’ai pu m’empêcher de me souvenir des mots qu’a dit un prisonnier : “nous les anarchistes, nous avons génétiquement la prison dans le sang”, c’est peut être vrai d’une certaine manière. Nous savons toutes et tous que la prison est une conséquence possible pour celles et ceux qui assument le fait de défier l’État et le Capital comme position d’action et non comme un simple simulacre révolutionnaire leur permettant de poursuivre une vie confortable et sure. Mais j’ai aussi la certitude que la guerre consiste en partie à multiplier et aiguiser les attaques en veillant au maximum, sur la base de nos recherches et de nos plans, à ne pas tomber dans les griffes de l’ennemi. Je vais éloigner le plus possible la prison de ma vie, sans pour autant sombrer dans la paralysie (que ce soit par peur ou par autosatisfaction). C’est pourquoi, j’assume mes erreurs et je fais mon autocritique : pour nourrir et aiguiser ma pratique insurrectionnelle. Aujourd’hui, je considère comme une nécessité concrète que les groupes d’affinité qui sont passés à l’action s’occupent de mettre sur pied une infrastructure autonome (dans tous les sens) qui leur permette de développer leurs projets avec plus de sécurité et de confiance. Je suis tombé sur cette erreur, mais je crois que nous les antiautoritaires devrions être comme les saumons : nous devons apprendre de chaque chute et continuer fermement à contre-courant.

Que tous mes frères et sœurs de qui je m’éloigne aujourd’hui sachent que je les aime et que je sens ce qu’ils sont les seuls à pouvoir comprendre… Et que mes ennemis qui analysent ce texte, que ce soit pour me localiser ou écrire une réponse académique/idéologique éprouvent d’ici mon plus profond mépris pour la vie qu’ils ont choisie et qu’ils défendent. Axel Osorio, Cristian Cancino et tant d’autres… je vous envoie par ces lignes mes salutations les plus affectueuses et soyez certains que beaucoup dehors s’intéressent à votre vie et luttent au quotidien pour détruire ce qui aujourd’hui retient vos corps. Mais je crois que même la prison ne peut arrêter la lutte contre le pouvoir.

Pour la destruction de toutes les prisons et de toutes les cages.

Faisons la guerre à la société.

Diego Rios.