lundi 30 novembre 2009
Je suppose que la plupart des gens pensent qu’une fois en prison « il ne se passe rien ». Mais dans ce « microcosme », certains événements se produisent aussi et influent sur notre état d’esprit, notre situation et notre réalité -en soi plutôt catastrophiques-, événements qui nous touchent plus ou moins...
Je suis toujours surpris par l’inventivité criminelle de ces fils de chien... ou plutôt elle me dégoûte, car désormais peu de choses me surprennent. Après avoir découvert le travail forcé à l’allemande - ici travailler n’est pas une possibilité, mais une obligation, et quiconque refuse de s’y plier (c’est mon cas) peut être privé de mandats ou voir réduite à loisir la somme qu’il peut recevoir- voilà déjà plus de cinq ans que j’expérimente les formes plus ou moins subtiles qu’ils emploient pour réduire les individualités.
Depuis le 1er novembre, notre régime de détention a encore empiré... Le vendredi, il n’y aura plus d’ « Umschluss » [1], le samedi et le dimanche tout sera terminé à 16h, aller à la cuisine dépendra du maton de service, et on ne nous donnera le courrier qu’une fois par semaine...
Sous couvert de « manque de personnel », ils font de plus en plus de coupes dans le peu de choses que nous avons (ouverture des cellules, appels téléphoniques etc.). Je parle de « choses », car ce qu’on appelle « droits » ailleurs (comme en Espagne) n’existe pas ici, étant donné que rien n’est fixé par une loi générale, mais que tout change selon la prison et dépend du bon vouloir, c’est-à dire de l’arbitraire total des matons. Ce jeu des petits avantages favorise bien entendu la collaboration avec l’administration, plutôt que la confrontation.
Que faire, donc ? Un « front commun » avec les matons pour réclamer davantage de « personnel » supposés garantir ce qui rend l’enfermement plus « supportable » -alors que la privation de liberté est déjà en soi une torture- ? Comme si leur fonction ne consistait pas à surveiller chacun de nos gestes ! Jouer au syndicaliste et réclamer plus d’exécutants directs de notre séquestration ?! Un « front commun » entre prisonniers, dans l’espoir que le simple fait de partager une situation plus ou moins commune puisse créer le désir de lutter ensemble ? Mais ce n’est pas si simple.
Bien sûr, j’ai essayé de mobiliser d’autres prisonniers pour organiser une « protestation collective » contre ce nouveau tour de vis. Tous se plaignent, mais de fait personne n’ose se révolter. Tout le monde a peur de perdre le peu de misère qu’il a : son « poste de travail », sa « conditionnelle », son « séjour » à Aachen, etc, etc.
Je me sens donc plein de rage contre tous : prisonniers et matons. Mais je veux aussi inclure dans cette guerre ouverte celles et ceux qui nous dominent et nous exploitent à satiété, qui profitent et sont responsables de l’existence du système carcéral.
« Dedans comme dehors », ce n’est pas si différent. Je veux dire par là que le micro-système carcéral est un fidèle reflet du macro-système... Il y a peu, j’ai appris que l’Etat belge a signé un accord avec l’Etat hollandais pour « transférer » une partie de la population pénitentiaire d’un pays à l’autre (c’est à dire de Belgique en Hollande), avec tout ce que cela signifie pour les prisonnierEs et leurs proches... Le prisonnier comme marchandise transnationale supplémentaire... Et bien sûr le sort réservé aux prisonnierEs est aussi celui des immigrantEs et autres « travailleurs flexibles »...
Comme me font violence tant de brutalité et de despotisme ! Ce qui peut menacer le système en général, c’est l’attitude que les individus adoptent face à la barbarie...
Depuis la prison d’Aachen,
Le 3 novembre 2009.
[1] Possibilité pour certains prisonniers d’un même étage de passer chaque jour deux heures en commun.