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Lettre ouverte à des amis anglais sur “L’Ecologiste”

dimanche 2 mai 2010

Chers amis, vous m’avez demandé à plusieurs reprises les motifs de ma hargne envers le journal l’Ecologiste, version française de The Ecologist. Voilà des éléments qui vous aideront sans doute à mieux comprendre ma position, en apparence sectaire, les raisons pour lesquelles j’affuble Teddy Goldsmith, son gourou milliardaire, du qualificatif d’écofasciste et le sens de mes mises en garde envers de tels individus troubles qui fricotent avec la Nouvelle Droite en Europe et les Républicains fondamentalistes aux Etats-Unis. La participation remarquée de René Riesel aux premiers numéros de la revue en français, les invitations de membres de la rédaction à nos rencontres, etc. ont favorisé l’OPA que Goldsmith a lancée dans notre direction, à l’occasion de l’apparition de l’opposition radicale aux biotechnologies en France et en Belgique. Bien entendu, je ne qualifie pas René Riesel ou d’autres personnes qui critiquent, par la plume ou par d’autres moyens, les biotechnologies, de cryptofascistes. Par contre, je pense qu’il est plus que temps qu’elles prennent de la distance envers Goldsmith, sous peine de perdre, dans les pires conditions possibles, ce que nous avons déjà acquis, au moins en termes d’autonomie.


Pour moi, qui a séjourné à de nombreuses reprises au Royaume-Uni, The Ecologist n’est pas inconnu. J’ai commencé à en entendre parler dans les années 1980, au cours de la grande grève des mineurs et des premières vagues d’émeutes urbaines. Comme j’avais participé à des activités contre le nucléaire en France, je m’intéressais aussi, quoique de façon annexe, à ce qui pouvait ressembler, de près ou de loin, à de telles oppositions de l’autre côté de la Manche. C’est comme cela que je suis tombé sur The Ecologist, à l’époque revue presque confidentielle. Il ne m’a pas fallu longtemps pour reconnaître dans ses colonnes le vieil ennemi des milieux révolutionnaires, parfois primitivistes, que j’avais fréquentés aux Etats-Unis : à savoir le malthusianisme aux couleurs de l’écologie. Dans The Ecologist, Teddy Goldsmith prônait, dès les années 1970, la réduction drastique de la masse de la population mondiale, y compris au moyen de la terreur d’Etat à la mode chinoise, tel l’avortement forcé, sous prétexte que la « capacité de charge des écosystèmes planétaires » ne pouvait la supporter. Au Royaume-Uni, il était alors surnommé le « Green Khmer », vu son soutien inconditionnel aux « Red Khmers ». D’après lui, le grand mérite de Pol Pot avait été de désindustrialiser et de désurbaniser le Cambodge et de recréer des « communautés vernaculaires », sur le modèle du despotisme asiatique traditionnel. Au prix du génocide que l’on sait ! Le nom des deux frères Goldsmith, James et Teddy, apparaissait parfois à côté de celui de Thatcher, avec laquelle ils avaient monté des sociétés financières chargées de spéculer sur la liquidation de l’industrie traditionnelle au Royaume-Uni. La haine de l’industrie de tels requins de la finance était donc pour le moins suspecte. De là à penser qu’elle recouvrait celle des ouvriers industriels qui osaient tenir tête à l’Etat… A l’époque, mes investigations sur The Ecologist ne sont pas allées plus loin. J’avais bien d’autres choses à faire en Angleterre…

Par la suite, j’ai entendu parler de The Ecologist par intermittence, en France et ailleurs, lors de correspondances et de rencontres avec des individus ou des groupes du genre d’Earth First, influencés par la « deep ecology », en particulier par « l’hypothèse Gaïa », délire panthéiste, scientiste et malthusien dû à James Lovelock, chercheur proche des Goldsmith. Pour la « deep ecology », je vous renvoie au texte de Georges Bradford, paru en 1988 dans la revue anarchiste américaine Fifth Estate : « How deep is the deep ecology ». La critique de l’écologie malthusienne chère à Goldsmith est excellente et toujours d’actualité. Pour Lovelock, je vous envoie mon texte A propos de l’hypothèse Gaïa. Dans les années 1990, Teddy Goldsmith avait trouvé du côté de chez Lovelock les bases qui lui permettaient de justifier la conception du monde autoritaire qu’il avait héritée des fondateurs de la « deep ecology ». Des élucubrations de Goldsmith, il est sorti la doctrine de la « hiérarchie gaïenne », qui pousse à l’extrême les côtés panthéiste et moralisateur de l’idéologie de Naess, Sessions, Devall et autres gourous d’Earth First. Avec le Goldsmith dernier cru, dans « The way » par exemple, l’écologie n’est plus que la feuille de vigne du despotisme le plus obscurantiste. Pour lui, l’immense majorité de l’humanité est la proie du mal, symbolisée ici par la technologie et, pour éviter les catastrophes, réelles ou supposées, qui en découlent, mieux vaut la priver de liberté. L’obsession de « l’ordre et de la stabilité cosmique » et la haine du « chaos » ne cachent rien d’autre que la vieille idéologie à la base de la fondation de l’Eglise et de l’Etat en Europe, qui repose sur la peur plus ou moins refoulée de l’apocalypse et la culpabilisation des individus. L’appel de Goldsmith à la « conscience morale » n’a pas d’autre sens. Bien sûr, l’évolution du capitalisme est grosse de catastrophes diverses et variés, à commencer par les catastrophes nucléaires. Mais les administrateurs de la domination moderne savent très bien agiter le spectre de la fin de l’humanité, pour faire peur à leurs administrés, accroître leur besoin de sécurité et, donc, leur subordination à l’Etat. Rappelez-vous l’époque de la guerre froide, par exemple, avec les délires sur l’apocalypse par la bombe. La seule différence, c’est que Goldsmith repousse, en bon écofasciste, l’Etat nation de type républicain et préfère les formes de hiérarchie patriarcales antédiluviennes : corporations médiévales, castes indiennes, clans tibétains, etc.

Outre les éditions de The Ecologist, la promotion de l’idéologie gaïenne est effectuée, de l’autre côté de l’Atlantique et de la Manche, par les éditions du Sierra Club et même par Earth First, que Goldsmith finance en partie, malgré la rupture de la rédaction du journal avec les plus infréquentables des fondateurs de la « deep ecology », passés avec armes et bagages à l’écofascisme. Pour votre gouverne, le Sierra Club est le groupe républicain fondateur, il y a plus de cent ans, des parcs nationaux aux Etats-Unis et le défenseur de « la préservation de la nature sauvage ». L’idée paraît très radicale, mais elle est partie intégrante de l’idéologie dominante aux Etats-Unis. Car, contrairement aux Etats européens modernes issus de l’absolutisme, les Etats-Unis ont été constitués par voie de colonisation de « la nature sauvage ». L’apologie des « espaces vierges » et son corollaire, celle de « l’autonomie » des communautés de colons, qui a d’ailleurs la faveur d’Unabomber, style « La petite maison dans la prairie », camoufle donc souvent le malthusianisme d’Etat d’origine protestante et, parfois, le racisme pur et simple à l’égard des autochtones. Ces dernières années, bon nombre de membres du Sierra Club et, à leur suite, des « deep ecologists » qui participaient à Earth First, y compris des écosaboteurs comme Foreman, ont pris position pour la fermeture des frontières américaines sous prétexte que « la capacité de charge de la Terre, aux Etats-Unis, a atteint ses limites ». Les Mexicains peuvent donc crever sur « leur écosystème d’origine » ! Voilà qui devrait faire méditer ceux qui pensent que l’écosabotage, en lui-même, est synonyme de subversion du monde ! On peut avoir des poussées de fièvre violente et rester le fils respectueux de la société et de l’Etat. Des sections d’assaut nazis aux gardes rouges maoïstes, les exemples ne manquent malheureusement pas.

Mais revenons à la récente OPA de Teddy Goldsmith, en France et en Belgique. Vous m’avez reproché d’oublier, par mes critiques parfois abruptes, que les individus auxquels je m’adresse n’ont pas le même parcours individuel que moi et que, dans leur grande majorité, ils n’ont pas la moindre idée du rôle que joue déjà Goldsmith hors de l’Hexagone. A savoir celui de médiateur privilégié pour tenter de constituer des oppositions écologistes « globales », incluant jusqu’aux écofascistes notoires. Soit. Je reconnais aussi que l’OPA a été menée de façon astucieuse afin de brouiller les pistes, comme toutes celles qui l’ont précédés depuis plus de trente ans : par exemple, la création des Amis de la terre par les Goldsmith dans les années 1970. La grande force de Teddy Goldsmith, c’est de « gouverner derrière le paravent », comme disent les Chinois, de ne pas faire apparaître en bloc, dans les revues qu’il contrôle, l’ensemble de ses convictions idéologiques les plus infâmes, mais de les y distiller goutte après goutte, et d’associer des naïfs et des chercheurs quelque peu contestataires à sa noble entreprise de main mise sur des oppositions potentielles. Il apparaît donc comme l’hurluberlu de service, le milliardaire excentrique et philanthrope, que l’on peut inviter dans les réunions de famille et dont on peut accepter sans risque les chèques… Belle illusion !

Ceci dit, la composition de la rédaction française de l’Ecologiste aurait déjà dû faire frémir les plus âgés des adversaires de « la société industrielle », du côté de l’Encyclopédie des nuisances. En effet, le noyau de la fine équipe de Teddy Goldsmith en France est composé, pour l’essentiel, de membres du Mouvement écologiste indépendant, le MEI de Waechter, vieux compère de Teddy Goldsmith dans le lobby Ecoropa, ramassis d’écologistes de toutes les couleurs, la brune y compris. Waechter travaille depuis des années avec les écofascistes de la Nouvelle Droite, le groupe Nouvelle Ecologie monté par le Grece d’Alain de Benoit. Le rédacteur en chef de l’Ecologiste, Jaccaud, est d’ailleurs le secrétaire général du MEI, qui participe, avec Teddy Goldsmith, aux rencontres organisées par la Nouvelle Droite française, sur des thèmes tels que « la valeur intrinsèque de la nature », avec Ozon, rédacteur en chef du magazine Recours aux forêts, comme principal orateur. Ozon, en digne héritier du paganisme nazi, pense que « les forêts sont les racines de la race des guerriers nordiques ». Il est hostile au « métissage culturel », cheval de bataille du racisme relooké, et recycle, comme l’ensemble du réseau de la Nouvelle Droite européenne, les thèmes gaïens de Teddy Goldsmith sur la nécessité de revenir à des communautés patriarcales fermées, repliées sur leurs prétendus écosystèmes respectifs, etc. Racisme aux couleurs du « biorégionalisme » que le gourou de The Ecologist partage. Pour preuve, lors du génocide au Rwanda, il n’avait rien de mieux à proposer que la séparation et la déportation par la force des « ethnies », puisque « par nature », elles ne peuvent pas partager le même territoire. Ce qui revenait à donner l’absolution aux Etats les plus concernés, au premier chef la France. Le même Teddy, via la Fondation Sir James Goldsmith, continue l’œuvre du défunt frère : le financement du parti néopétainiste de Philippe de Villiers, hostile, c’est bien connu, au nucléaire, aux biotechnologies et à l’immigration ! Et ainsi de suite, de cercle de réflexion en élections européennes…

Pour certains des adversaires des biotechnologies, a priori les plus radicaux, la situation est donc pour le moins paradoxale. Ils sont les premiers à hurler contre les récupérateurs officiels des oppositions effectives sur le terrain, dans le genre de Bové. Ils n’ont pas de termes assez durs pour qualifier les citoyennistes qui visent à les isoler et à les contrôler, sur le mode de la cogestion des risques liées aux biotechnologies, pour les ramener dans le giron de l’Etat. Mais, en même temps, ils fréquentent des gens comme le rédacteur en chef de l’Ecologiste et les seconds couteaux qu’il contrôle, avec qui les chefs officiels des Verts ont rompu depuis plus de dix ans, vu les relations que le MEI entretient avec les écofascistes ! Le pire, c’est que mes multiples mises en garde, la diffusion de textes d’origine américaine, anglaise ou hollandaise sur l’écofascisme en général, et Goldsmith en particulier, que j’effectue ne rencontrent presque pas d’écho. En France et en Belgique, on m’a même parfois affirmé que Goldsmith était « contre l’Etat et pour le fédéralisme ». Mais des idéologues panthéistes de cette veine peuvent être hostiles à l’Etat républicain centralisé, contre la « gueuse » au nom de leur apologie de formes de hiérarchie « biorégionales » reliées en réseau. On m’a aussi soutenu sans rire que « nous contrôlions Goldsmith ». Les sociétés financières aux Bermudes aussi ? Les tentatives d’introduire Pat Buchanan, républicain fondamentaliste, au sein des lobbies contre la « mondialisation » qui organisent les spectacles à Porto Alegre et ailleurs également ? Le milieu des adversaires de la « société industrielle » est, aux dires de ceux qui prétendent le représenter, comme les éditeurs de l’Encyclopédie des nuisances, ce qui se fait de mieux en matière de critique du monde. Vu les relations, pour le moins étranges, entretenues avec l’Ecologiste, on est en droit d’en douter.

Bien sûr, je ne suis pas en train de vous dire que l’opposition résolue aux biotechnologies, en particulier René Riesel, joue les fourriers de l’écofascisme. A l’heure actuelle, la seule chose que je peux affirmer sans extrapoler, c’est que le kit idéologique du milieu hostile à la « société industrielle », loin de lui permettre d’approfondir la critique des modes d’exploitation et de domination est en réalité réductionniste et laisse bon nombre de ceux qui s’en réclament désarmés face aux idéologies réactionnaires, voire fascistes, qui montent au créneau sous d’autres drapeaux. A force de faire de l’industrialisation et de l’idéologie du progrès industriel les clés de voûte de l’aliénation modernisée, ils finissent par restreindre considérablement le champ de la critique, comme je l’ai démontré dans le texte Société industrielle, mythe ou réalité ?. Parfois, ils en viennent même à repeindre sous des couleurs chatoyantes les formes de hiérarchie préindustrielles, qui subsistent en partie aujourd’hui hors des centres de pouvoir, et, en moralistes, à rechercher des valeurs refuges dans les idéologies qui y correspondent. Ils en oublient que l’hostilité au progrès peut aussi faire partie du monde de la domination, comme on le constate aujourd’hui avec la tendance au repli vers des communautés plus ou moins fictives, qui semblent constituer des valeurs sûres face au déclin de l’Etat providence, intégrateur et niveleur, et à la décomposition des relations sociales à l’échelle mondiale. L’exemple historique du nazisme, en particulier de ses tendances écologistes, est pourtant là pour nous rappeler que la haine du progressisme et du rationalisme, ainsi que l’apologie de la nature, version « sol et sang », et de l’irrationalité peuvent très bien cohabiter avec le progrès industriel, façon camp d’extermination.

Enfin, vous m’avez aussi reproché de surestimer le danger fasciste, comme si la crise actuelle des démocraties d’Etat pouvait conduire à l’apparition de phénomènes de masse, comme le national-socialisme dans les années 1930. Bien sûr, la situation mondiale est différente et il est peu probable que nous assistions à la création d’Etats nations de type fasciste en Europe occidentale. Il est d’ailleurs symptomatique que les idéologues de la Nouvelle Droite en prennent acte. Ils parlent de construire « des communautés régionales organisées en réseau à l’échelle européenne », sur le modèle de Synergies européennes sans doute qui racole en direction des écologistes, des syndicalistes et même des lobbies hostiles au « libre échange ». Evidemment, en France, ils sont encore tenaillés par la nostalgie de l’Etat fort : « Maréchal, nous voilà ! » Mais cela ne signifie pas qu’ils soient inoffensifs. Désormais, ils agissent sous la forme de groupes de pression qui cherchent des alliés, y compris dans les « networks » qui organisent les « contre-sommets ». D’ailleurs, Susan George, José Bové et bien d’autres héros du citoyennisme planétaire acceptent bien d’y siéger aux côtés de Buchanan et de Goldsmith… Mais, par les temps qui courent, sur le terrain de la défense de l’Etat nation, rien n’est impossible…

L’OPA de Teddy Goldsmith me rappelle celle effectuée, il y a plus de vingt ans, par les négationnistes, autour du prétendu mythe des chambres à gaz. A l’époque, nombre de marxistes, d’anarchistes et même de postsituationnistes étaient tombés dans le panneau. La critique monomaniaque de la démocratie d’Etat, comme levier pour tenter de débloquer la situation de repli qui succéda à Mai 68, les avaient conduits à avoir de très mauvaises fréquentations du côté de la Nouvelle Droite, voire, pour tel ou tel individu, à la rejoindre. Ensuite, la campagne de presse est arrivée au bon moment pour faciliter n’importe quel amalgame, étouffer toute critique de l’Etat moderne sous l’étiquette infamante de fascisme et accélérer la décomposition des oppositions révolutionnaires. Aujourd’hui, la critique monomaniaque de l’industrialisation risque de conduire aux mêmes déboires même si elle est moins chargée de peste émotionnelle. En tout cas, l’absence de prise de position ouverte contre l’Ecologiste, même au cas où des ruptures individuelles seraient effectuées sur la base de coups de gueule avec Goldsmith, ne peut que favoriser la liquidation d’oppositions autonomes au monde technologiquement équipé contre elles. Mais, pour entamer la rupture sur des bases de principe, il faudrait que René Riesel et les autres membres de l’opposition qui partagent peu ou prou des positions analogues commencent par dépasser leur propre point de vue réductionniste… Aujourd’hui, je me contente donc de parler de l’Ecologiste autour de moi et de faire circuler des textes déjà révélateurs, comme ceux du groupe libertaire hollandais « De fabel van de illegaal », que vous pouvez trouver en anglais sur le Web. Mais, je sens bien qu’il me faudra, dans le proche avenir, prendre position de façon plus large. Histoire, au moins, d’éviter les amalgames faciles et le racolage de l’Ecologiste en direction de radicaux naïfs. Mieux vaut briser l’image rassurante que le milieu des adversaires de la « société industrielle » donne parfois de lui-même que tolérer des Goldsmith comme alliés potentiels.

Paris, le 2 février 2003
André Dréan.