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Lettre ouverte aux mili­tants anti-auto­ri­tai­res, inter­na­tio­na­lis­tes, manifestants en Grande Bretagne (et à tous ceux qu’intér­essent les pro­grès de nos enne­mis)

dimanche 10 mars 2013

Chers camarades,


Cette lettre vous arrive de TPTG (Ta Papaidia Tis Galarias), groupe
communiste et antiautoritaire grec, qui publie une revue sous le même titre. [1] Nous
l’écrivons à une période critique pour les luttes de classe en Grèce, alors que les
attaques capitalistes contre le prolétariat grec se durcissent : le gouvernement grec,
en collaboration étroite avec l’union européenne et le FMI, vient d’annoncer une
nouvelle série de mesures d’austérité qui vise nos salaires directs et indirects
(suppressions d’emplois massives dans le secteur public, réductions de salaire et de
diverses prestations, nouveaux impôts sur le revenu, réduction des pensions de
retraite, une poll-tax [2] et une nouvelles série de taxes sur la propriété, pour n’en citer
que quelques unes…), et sans parler de réformes plus générales concernant les
conditions de travail, les retraites ou l’enseignement supérieur… C’est pourquoi des
poches de résistance réapparaissent après trois mois d’apathie sociale.

Nous avons été très actifs dans les nombreuses luttes de classe qui ont eu lieu en
Grèce ces dernières années. Grâce à ces luttes, nous nous sommes rendu compte
que la conjoncture rend quatre tâches pratiques prioritaires :
1. S’attaquer à la politique de l’argent (c’est-à-dire l’instauration du terrorisme
de la crise de la dette, elle-même expression d’une crise capitaliste plus
profonde) ;
2. Etablir la coordination et la communication entre les prolétaires qui
participent aux diverses luttes de classe autonomes ;
3. S’attaquer aux politiques de l’État, de la police et des médias de masse qui
renforcent ce qui nous sépare ou créent de nouvelles séparations, et
4. Instaurer la coopération internationale entre ceux qui comprennent que ces
mesures et ces politiques ne se limitent pas à un seul pays.
En ce qui concerne ces deux derniers points, nous nous sommes toujours
attachés, et à présent plus que jamais, à comprendre les stratégies policières avant,
pendant et après les manifestations et/ou émeutes qui se produisent partout dans le
monde. Depuis la révolte de décembre 2008 nous avons participé, avec des
centaines de milliers d’autres, à de nombreuses manifestations, dont certaines ont
tourné à l’émeute (par exemple le 5 mai 2010, les 15, 28 et 29 juin 2011) et nous
avons donc affronté la répression violente et la tolérance-zéro des forces de police
très équipées. Avec d’autres camarades, ceci nous a conduits à nous intéresser de
près aux exemples d’émeutes et de répression policière dans le monde entier ainsi
qu’aux théories contemporaines sur les comportements collectifs et la psychologie
des foules, particulièrement celles qui se placent dans l’optique de la police, ou qui
s’adressent à la police comme celle dont nous allons parler ensuite, et ceci dans le
but de développer nos propres contre-stratégies. Cela nous paraît d’autant plus
important que les attaques capitalistes contre nous et contre nos luttes sont à la fois
plus importantes et plus fréquentes. Nous aurons besoin de votre aide, mais nous
voulons d’abord partager avec vous une information que vous ignorez peut-être,
ainsi nous saurons où nous en sommes et quels sont les avancées dans le camp
adverse.

En janvier dernier, suite à une recherche approfondie sur l’internet à propos de
la littérature internationale disponible sur ce sujet, nous sommes tombés sur le
travail théorique de psychologues spécialisés dans les comportements sociaux qui
collaborent avec la police au Royaume-Uni, tels S. Reicher, C. Stott et, ce qui nous
a beaucoup surpris, J. Drury. [3] Pour ceux à qui ce nom ne dit rien, J. Drury ou plus
être plus précis le Dr. J. Drury, tel qu’on le connaît dans le milieu universitaire (et
pas seulement là) comme nous le prouverons, est un membre actif du groupe
communiste britannique Aufheben depuis le tout début.

Cette découverte inattendue nous a plongés dans un certain malaise et nous a
rendus très perplexes lorsque nous avons essayé de nous expliquer la position de
Drury. Nous connaissons le groupe Aufheben depuis de nombreuses années et
nous intéressons à leur travail théorique que nous trouvons, pour une partie,
particulièrement enrichissant. De fait, il y a six ans nous avons participé à la
traduction et à la publication de leur brochure Derrière l’Intifada du XXIième siècle [4], avec d’autres camarades en Grèce.

En poursuivant l’examen du profil de Drury sur le site de l’Université du Sussex,
d’autres surprises désagréables nous attendaient… Nous avons découvert que les interventions en tant que consultant de Drury incluaient « le Centre de la Police
Nationale CBRN, le département de l’OTAN pour la planification des urgences
sanitaires, Birmingham Résistance, et le Secrétariat des Urgences Civiles, tout en
animant la Formation continue pour le développement professionnel (CPD) sur la
psychologie de la gestion des foules pour les professionnels concernés », sans parler
de son cours CPD à l’Université de Liverpool sur maintien de l’ordre pendant les
Incidents Majeurs. [5]

Nous avons aussi découvert que Drury était le co-auteur d’un article scientifique
intéressant, dont le titre est « Le maintien de l’ordre public basé sur la
connaissance : Principes et Pratiques » et qui figurait dans « Maintien de l’ordre :
revue pratique du maintien de l’ordre ». Cette dernière est une revue « de portée
internationale » à destination « des officiers de police supérieurs, des chercheurs,
des décideurs politiques et des universitaires qui analysent et font le commentaire
critique de la politique et des pratiques courantes, qui comparent les pratiques
internationales, les développements politiques et législatifs et de la recherche
universitaire » et « s’inspirent des exemples de bonnes pratiques à travers le monde,
étudient la recherche universitaire actuelle et jugent de la possibilité de les appliquer
tant stratégiquement que sur le terrain. » [6]

L’article de Drury & Co discute des « stratégies, tactiques et technologies » [7] [p.404] qui « encouragent la réconciliation plutôt que le conflit » [p.404] entre la
police et les groupes sociaux, « autorisant des interventions précoces, appropriées et
ciblées avant une escalade du conflit à un niveau tel que seules des mesures
draconiennes s’imposeraient » [p.412]. Ils prétendent que leur méthode peut être
appliquée dans la pratique (et elle l’est, comme nous le verrons plus tard) et être
« efficace pour transformer des relations négatives en relations positives entre la
police et la foule » [p.404] et qu’elle peut ainsi « exploiter les événements publics de
manière profitable »[p.414], en renforçant les désaccords déjà à l’œuvre dans la
foule, afin que les groupes non violents puissent être « recrutés comme alliés pour
réprimer la violence. » [p.414]

LA NOUVELLE PSYCHOLOGIE DU COMPORTEMENT DES FOULES ET LE MAINTIEN DE L’ORDRE PUBLIC BASÉ SUR LA CONNAISSANCE.

Le maintien de l’ordre public basé sur la connaissance se présente comme la
méthode actuelle la plus sophistiquée si l’on veut comprendre et expliquer les
comportements collectifs, et à fortiori si l’on veut proposer des tactiques concrètes
de contrôle des foules. Cette méthode se démarque clairement des autres théories
psychologiques ou sociologiques dans ce domaine en ce qu’elle suggère qu’une
foule, et par conséquent ses actions, n’est ni irrationnelle ni décervelée ni
belliqueuse par nature. Selon cette théorie, le comportement collectif n’est pas le
résultat d’une « contamination » rapide des membres de la foule psychologiquement
fragiles et de leurs pensées ou actions instinctives, pas plus que l’individualité de ses
membres ne se dissout dans l’anonymat de la foule, comme le soutenait la
pseudoscience de Le Bon. Il n’est pas non plus induit par des éléments violents
attirés par les rassemblements, comme Allport, autre spécialiste en vue de la
psychologie des foules, l’avait soutenu. Drury & Co affirment que ces deux
manières de voir traditionnelles sont erronées et surtout extrêmement dangereuses
pour le maintien de l’ordre public, parce qu’elles constituent une prophétie auto-
réalisatrice (c’est-à-dire qu’elles poussent des individus dans la foule à devenir
violents) et mettent ainsi de l’huile sur le feu. Drury & Co soutiennent qu’en
percevant les actions collectives comme le résultat d’un esprit de groupe instinctif
(version « foule en folie » de Le Bon), ou comme conséquence de la personnalité
des membres de la foule (version « hooligan » de Allport), la police ne fait que
« localiser les causes de la violence uniquement dans la foule » et non dans
« l’interaction entre la foule et la police ». [p.403]

C’est sur cette interaction que se concentre leur méthode basée sur la
connaissance. Pour enquêter sur cette dynamique qui fonctionne sur plusieurs
niveaux, Drury & Co font un pas en arrière afin de travailler sur l’identité de groupe
et individuelle. Comme ils le font remarquer, « l’idée centrale qui est à la base de la
psychologie des foules de Le Bon et de Allport est que notre comportement est
régi par des principes associés à l’individualité. Si l’individualité disparaît dans la
foule (Le Bon) ou si des individus dans la foule ont une individualité défectueuse
(Allport), alors la foule agira de façon incontrôlée et la maîtrise normale de
l’agressivité disparaîtra ». [p.405] Mais, disent-ils, trente ans de recherches sur
l’identité sociale ont systématiquement démantelé la notion d’identité particulière
qui sous-tend les psychologies des foules classiques. En réalité, comme son nom l’indique, la tradition d’identité sociale rejette l’idée que les gens n’ont qu’une seule
identité personnelle. Elle soutient au contraire qu’il faut considérer l’identité
comme un système dans lequel différents centres déterminent notre comportement
(c’est-à-dire qu’ils sont psychologiquement importants) selon le contexte. Il n’est
pas douteux qu’en certaines circonstances nous nous pensons en fonction de notre
identité personnelle : ce qui nous rend unique en tant qu’individu et nous distingue
des autres. Mais dans d’autres circonstances, nous nous pensons en fonction de
notre appartenance à un groupe (je suis britannique, je suis policier, je suis
catholique, et ainsi de suite) et de ce qui distingue ce groupe des autres. C’est-à-dire
que nous nous pensons en fonction de notre identité sociale. [p.405-406] Et ils
concluent en disant que « psychologiquement, c’est le passage de l’identité
personnelle à l’identité sociale qui rend possible le comportement de groupe ».
[p.405-406]

Mais tous les groupes ne se ressemblent pas. Drury & Co font la distinction
entre « un groupe physique de personnes » [qu’ils appellent un ensemble] et un
groupe psychologique. Le premier se réfère simplement à un groupe de personnes
qui sont présentes au même moment, tandis que le second se réfère à un groupe de
personnes qui, subjectivement, se pensent comme membres de la même catégorie
sociale. Le même ensemble peut ne pas contenir de groupes psychologiques(…), ou
un seul groupe psychologique (…) ou en fait de nombreux groupes psychologiques
(…). De plus, les regroupements psychologiques à l’intérieur d’un même ensemble
peuvent varier en fonction des événements » [p.406]. Selon Drury & Co, cette
plasticité est « plus instable et plus potentiellement dangereuse » [p.407] lors de
mouvements de foule d’où « les formes de discussion et d’accord sur la norme du
groupe et la manière de l’appliquer dans une situation inédite » [p.407] sont
absentes, « tandis que les mouvements de foule impliquent généralement un contact
direct entre ses différentes parties – soit une foule contre une autre (…) ou bien –
très souvent et c’est ce qui nous intéresse ici – entre des membres de la foule et la
police » [p.407]. Et ils poursuivent en disant que « la relation et l’équilibre entre les
groupes dans la foule dépendent de manière vitale de l’interaction entre la foule et
ceux qui n’en font pas partie [par exemple la police] » [p.407] « C’est-à-dire que
lorsque la police est tentée et est en mesure de traiter tous les membres d’une foule
de la même façon, cela crée un ressenti commun dans la foule qui est alors
susceptible de l’unifier » [p.407].

C’est pourquoi Drury & Co proposent des méthodes de maintien de l’ordre qui
non seulement gênent l’unification de la foule, mais de surcroît entretiennent – ou
mieux encore propagent – les divisions déjà existantes entre les groupes (par exemple entre les manifestants non violents et ceux qui le sont) à tel point que les
participants organisent leur propre maintien de l’ordre pendant les rassemblements.
Pour les citer, le but n’est pas de « décourager la bonne volonté de certains
membres de la foule pour contenir la violence des autres – ce que nous appelons
auto-maintien de l’ordre » [p.408] et ils « insistent donc sur le fait que la
compréhension [des processus de montée et d’apaisement de la violence [p.409]
peut aider la police à agir de manière à minimiser le conflit et à augmenter les
chances que les membres de la foule s’en chargent eux-mêmes » [p.409]. Les flics y
réussiront « en favorisant ces [tendances au respect de la loi qui caractérisent les
manifestants non violents »] [p.409] et c’est ainsi que, d’une part, ils éviteront la
violence et, d’autre part, s’assureront la coopération des manifestants non violents
lorsqu’il s’agira de s’occuper de la minorité violente. Mais cela ne devient possible
que si « la police a des informations qui lui permettent de comprendre les intentions
prioritaires de ces groupes et de mettre au point des pratiques favorisant le respect
de la loi » [p.409] …

PASSER DE LA THÉORIE À LA PRATIQUE

Drury & Co ne sont pas payés pour se limiter à un débat purement théorique.
Ils fournissent à leurs lecteurs - qui, comme nous l’avons déjà dit, sont des officiers
de police supérieurs, des chercheurs, des décideurs politiques et des collègues
universitaires consultants pour la police – des conseils pratiques en ce qui concerne
les tactiques policières les mieux adaptées. Dans ce but, ils donnent deux
« exemples de pratiques du maintien de l’ordre basées sur la connaissance ». Il est
important de noter qu’après avoir réglé les détails pratiques, Drury & Co
demandent à leurs lecteurs de ne pas oublier que leur « méthode fournit un moyen
de poser les questions à partir desquelles on pourra entrer dans les détails » [p.414]
et qu’il n’est certainement pas question « d’une recette unique » pour le maintien de
l’ordre. Les procédures détaillées doivent toujours se mettre au point en fonction
d’un événement donné ». [p.414]

Les deux exemples dont nous parlons sont les manifestations anti-
mondialisation de 2001 à Londres et le championnat européen de football en 2004.
Le premier cas est l’exemple de ce qu’il faut éviter, la police ayant décidé d’encercler
les manifestants. Elle a ainsi échoué à « communiquer efficacement » les motifs de
son action aux non-violents, générant ainsi « un ressenti commun dans la foule et
aussi le sentiment partagé de l’illégitimité de la police » susceptibles d’accroître les
chances de conflits ultérieurs. Par conséquent, au lieu « d’amener les participants pacifiques à se ranger du côté de la police contre les factions violentes [p.410], la
police les a encouragés à faire bloc avec les éléments violents contre elle ». [p.410]
Suivent quelques paragraphes décrivant ce qui a mal tourné (encerclement total,
manque d’une stratégie de communication détaillée, etc…) avant de décrire ce
qu’aurait été une tactique de répression correcte si les flics avaient suivi leur
« méthode de différenciation » [p.410]. Selon les auteurs, la tactique de répression
correcte devrait comporter (outre « le renseignement ») « les nouvelles technologies
de la communication, un processus de filtrage sélectif » et des situations humiliantes
pour les manifestants encerclés telles que « la suppression des vêtements
dissimulant l’identité, l’abandon des pancartes, des bouteilles et des autres objets
pouvant servir d’armes » … Il semble en fait que leurs critiques ont convaincu et
que, comme ils s’en vantent, leurs conseils « ont été suivis par la Metropolitan
police [Grande Bretagne] et que, d’après ce qu’on nous a dit, ils ont été appliqués
depuis avec succès ». [p.412]

Contrairement aux manifestations anti-mondialisation de 2001, le Championnat
d’Europe de 2004, dans lequel deux des auteurs ont été activement impliqués en
coopérant avec les autorités locales (c’est-à-dire la police portugaise), sert de
modèle. Il est l’exemple de ce que devrait être la stratégie policière et de la meilleure
façon d’agir dans ce genre de situation difficile. On lit aussi dans cet article que
« quatre niveaux de maintien de l’ordre sont envisagés dans le but de susciter une
relation de proximité positive avec les membres de la foule, mais aussi de repérer
les signes de désordre naissants » [p.412]. En d’autres termes, on a adopté une
stratégie de maintien de l’ordre graduée. Le premier niveau de l’intervention de la
police a été celui de « policiers en uniforme, travaillant par deux et bien répartis
dans la foule à l’intérieur de la zone géographique concernée – c’est-à-dire qu’ils ne
restent pas en périphérie. Leur fonction première consiste à installer une présence
policière capable d’agir. On les a formés à être sympathiques et approchables. Ils
devaient agir en interaction avec la foule et renforcer l’image de l’Euro 2004 en tant
que « carnaval de football ». En même temps, la présence (et le fait qu’elle soit
acceptée) de ces policiers dans la foule leur permettait de repérer les signes de
tension et de conflit naissants (comme les injures verbales envers les fans de
l’équipe adverse). Ils pouvaient donc « réagir rapidement face à des incidents
mineurs et à un début de désordre en étant certains de n’intervenir qu’auprès des
individus responsables sans conséquences pour les autres. » [p.412] Parallèlement à
l’importance accordée à ces arrestations préventives ciblées, « en cas de désordre
durable et croissant, la police passait au niveau 2. Cela signifiait que des policiers
plus nombreux, et toujours en uniforme, se mêlaient à la foule, avec la mission de
communiquer avec les fans de manière pacifique, pour réaffirmer les normes communes de comportement acceptable et pour mettre en lumière les écarts
inacceptables et les conséquences qui en résulteraient. En cas d’échec de cette
tactique, l’intervention passerait au niveau 3. Les policiers endosseraient leur
équipement de protection et se muniraient de matraques, mais en cherchant
toujours à cibler leurs actions aussi précisément que possible. Et si c’était encore
insuffisant, les brigades anti-émeutes de la police portugaise, équipées de pied en
cap et avec des canons à eau, étaient disponibles pour passer au niveau 4. [p. 413]

SOCIOLOGUES ET PSYCHOLOGUES SPÉCIALISTES DES DÉVIANCES SOCIALES DOMINANTS.

Une des excuses courantes qu’invoquent souvent les universitaires qui
collaborent avec l’État et ses instances répressives est que leur travail a une valeur
purement théorique. Ce n’est pas le cas ici apparemment puisque les auteurs
ressentent le besoin d’appuyer leurs principes théoriques sur des preuves
convaincantes émanant de la recherche sur le terrain, en même temps qu’ils
présentent les résultats pratiques de l’application de leurs conseils « dans toutes les
zones [du Portugal] sous le contrôle de la Police de Sécurité Publique qui couvre les
principales villes du Portugal et sept des dix compétitions sportives) ». [p.412]

Une autre excuse, qu’ils invoquent sans vergogne, consiste à dire qu’ils ne font
qu’œuvrer en faveur d’un maintien de l’ordre public moins violent et plus
démocratique. Mais ce n’est pas non plus le cas ici puisque les auteurs ne
condamnent pas par principe ou en raison de leurs opinions politiques (quelles
qu’elles soient, réactionnaires, libérales-réformistes ou « radicales ») la violence
appuyée des forces de police, mais seulement pour des raisons de tactique ou de
relations publiques. Si Drury & Co rejettent la violence aveugle de la police, ils le
font non pas parce qu’ils soutiennent les manifestants anticapitalistes ou les fans de
football mais parce qu’ils sont absolument convaincus que quand la violence de la
police s’exerce sans discrimination, on obtient l’effet contraire, c’est-à-dire que la
foule dans son ensemble, violents et non-violents, se retourne contre les flics. Il
n’est donc pas étonnant qu’ils approuvent la présence des escadrons anti-émeutes à
proximité (hors de vue) en cas d’escalade des conflits (par exemple les niveaux 3 et
4 de maintien de l’ordre lors de l’Euro 2004) tout en insistant pour que « les actions
de la police » (dans leur jargon universitaire, cela signifie les brutalités policières)
soient soigneusement et précisément ciblées.

Il est aussi frappant que leur article soit rédigé entièrement dans une perspective
policière. Ce n’est pas une coïncidence que Drury & Co emploient les termes
neutres de « membres de la foule » et « participants », ni qu’ils présentent les flics
comme de simples gardiens de la paix chargés d’aider les manifestants respectueux
de la loi à atteindre leurs objectifs : « le principal souci des stratégies policières dans
les mouvements de foule devrait être de favoriser au maximum les objectifs de la
foule » [p.409] et c’est pourquoi la police doit étudier les moyens qui « peuvent
encourager les manières alternatives d’atteindre un but légitime » [p.410]. En tenant
compte de tout ce qui précède, qui serait surpris lorsque Drury & Co « utilisent le
terme ‘maintien de l’ordre public’ précisément parce qu’[ils] associent foules et
désordre public » ? [p.403]

Il est évident que Drury &Co ont depuis longtemps pris parti dans la guerre de
classe et que leur but est de résoudre « des conflits apparemment insolubles entre la
police et des groupes aliénés autres [que les hooligans] de notre société » [p.414]],
comme cela est dit tout à la fin de l’article ce but est clairement de pacifier les luttes
de classe. Cela est aussi évident dans les exemples qu’ils présentent : « dans la
mesure où les relations entre la police et la foule symbolisent les relations avec les
groupes plus larges dont sont issus les membres de la foule (par exemple les
événements de Brixton et de Toxteth ont été interprétés comme l’exemple des
mauvaises relations entre la police et les Noirs en Grande Bretagne), alors le
maintien de l’ordre dans les foules peut avoir un effet très positif sur le maintien de
l’ordre en général ». [p.404, c’est nous qui soulignons]

Leur perspective policière apparaît aussi clairement dans le fait que Drury & Co
ne semblent déceler aucun lien déterminant entre les membres de la foule, qui
puisse lui donner un but commun en gommant les désaccords antérieurs, autre que
la dynamique entre les membres d’un groupe et « ceux qui n’en font pas partie » (la
police). Pour Drury & Co, les membres de la foule sont là par hasard, leur présence
étant totalement indépendante d’un contexte social, ils forment un sous-groupe
social dans un vide social. Il est intéressant qu’ils prennent l’exemple des passagers
d’un train [p.406]… Quelle métaphore appropriée pour exprimer leur vision de la
société ! Drury & Co omettent délibérément de dire que bien que les manifestants
puissent être divisés en raison de leurs opinions politiques ou des moyens qu’ils
sont prêts à utiliser, ils peuvent aussi être unis contre des réformes néolibérales
spécifiques, des impôts, le capitalisme, etc. bien avant que les tactiques hasardeuses
de la police (ou leur absence) ne scellent cette unité. Drury & Co tiennent aussi à
nous présenter les différents sous- groupes culturels (c’est-à-dire les hooligans)
d’une façon plutôt unidimensionnelle, leurs conflits de groupe avec les « autres » sont perçus comme des actions isolées, limitées et « antisociales ». Au vu de tout ce
qui précède, il semble que Drury & Co sont beaucoup plus proches de la
pseudoscience naturaliste de Le Bon qu’ils sont censés rejeter.

ET ALORS ?

De toute évidence, ce genre de recherche et d’élaboration de modèles est d’une
grande importance pour la police et les autres instances étatiques, particulièrement à
la suite des épisodes insurrectionnels récents au Royaume-Uni. Il n’est pas étonnant
qu’on ait annoncé un énorme projet de recherche de terrain de grande ampleur,
intitulé « Interpréter les émeutes » [8], soutenu par le Guardian, la London School of
Economics et le Ministère de la Justice, quelques semaines après les émeutes
récentes. [9] Ce projet s’appuiera sur des entrevues avec plus de 1000 manifestants qui
ont déjà été arrêtés et jugés – une façon d’enquêter, entre parenthèses, que Drury &
Co emploient souvent – et sur l’étude de plus de 2,5 millions de « tweets » relatifs
aux émeutes. Nous supposons que vous avez déjà remarqué ces tentatives contre-
révolutionnaires pour renforcer l’ordre public dans les quartiers prolétariens et que
vous avez étudié les nouvelles méthodes utilisées par la police britannique pour
réprimer efficacement toute agitation sociale ultérieure. [10]

Ici aussi nous avons tâté de l’application de tactiques policières semblables à
celles que préconisent Drury & Co dans leur article. Par exemple, les cadres d’un
syndicat de flics ont essayé d’aborder des manifestants non violents du
« mouvement des assemblées populaires » pour qu’on lise une proclamation de leur
syndicat pendant l’assemblée générale quotidienne, Place Syntagma en juin dernier,
tentative qui s’est heureusement heurtée à un refus général. A part cela, la police et
les médias de masse ont essayé plusieurs fois d’aggraver les dissensions existantes
entre manifestants violents et non violents en faisant de la propagande au sujet des
soi-disant « kukuloforoi » [11] ou « agents provocateurs » pour dénoncer les factions les plus violentes du prolétariat. Les groupuscules gauchistes et d’extrême gauche
avaient, depuis le début du mouvement, essayé d’empêcher les confrontations violentes avec la police et dans certains cas ils ont continué même pendant les
émeutes, tandis que les partis de gauche ont publié des dénonciations grossières de
prolétaires violents, entretenant l’hystérie officielle autour des provocateurs… [12]

La police grecque (ELAS) et Scotland Yard (y compris la Special Branch) sont
réputés pour leur collaboration à divers niveaux depuis déjà de longues années.
Scotland Yard offre surtout des formations, des consultants, un support technique
et même du personnel. L’arrestation de membres du groupe de la gauche
nationaliste lors de la lutte armée du 17 novembre, il y a presque dix ans, grâce à
des entretiens avec des gauchistes ou au kidnapping et à l’interrogatoire illégal de 7
immigrants (surtout pakistanais) quelques jours après les attaques terroristes à
Londres en 2005, sont des exemples du résultat de cette collaboration, et on peut y
ajouter des événements comme les Jeux Olympiques de 2004 et la marche à suivre
pour le contrôle des frontières et de l’immigration. Récemment, Scotland Yard a
organisé des séminaires destinés aux officiers de police supérieurs grecs. Bien
entendu, nous ne pouvons que deviner ce qu’ils ont étudié pendant ces séminaires.
Mais d’après certains articles de journaux, il semble qu’on y a aussi discuté des
tactiques de répression des « indignés ». Il est donc fort probable que les flics grecs
aient bénéficié de théories et de conseils pratiques semblables à ceux qu’élaborent
Drury & Co.

De toute façon, nous en appelons d’urgence aux internationalistes
antiautoritaires britanniques pour mener une contre-enquête prolétarienne plus
complète. Elle pourrait inclure (mais sans s’y limiter) : des articles de presse, des
projets de recherche universitaire à destination des flics (surtout ceux émanant des
facultés de sociologie et de psychologie), des blogs et des sites destinés aux flics, et
l’énorme littérature spécialisée dans la gestion des foules, pour ne citer que quelques
pistes évidentes. De cette manière, nous espérons révéler les informations relatives
à la psychologie des foules et aux stratégies modernes de maintien de l’ordre, basées
sur la connaissance, que les flics utilisent contre nous et les répandre et les discuter
dans le milieu internationaliste pour faciliter l’élaboration de nos propres contre-
stratégies. Il faut enregistrer les témoignages personnels sur la mise en place de ces
stratégies de maintien de l’ordre pendant les manifestations ou les émeutes et les
faire circuler. Les tentatives de prises de contact et d’entretiens avec nous de la part
des sociologues divers doivent être fermement rejetées, c’est un minimum. Nous
savons tous très bien que leur but est de nous comprendre, nous et nos
communautés de lutte, nos idées, notre organisation contre le monde du capital en
décomposition, pour traduire ces connaissances précieuses en moyens d’action contre nous et nous défaire. Notre réaction doit être tout aussi instruite et
collective !
Solidairement
TPTG
06/10/2011

P.S. Cette lettre a été envoyée à libcom, infoshop, revleft, anarchismo,
anarchistnews, UK Indymedia et Athens Indymedia.

P.S. Voici le lien pour l’article sur le maintien de l’ordre
http://www.liv.ac.uk/Psychology/cdp/Reicher_et_al_%282007%29.pdf

Notes

[1Ceux d’entre vous qui n’ont jamais lu nos textes en anglais peuvent les trouver en suivant les liens suivants :
http:/www.tapaidiatisgalarias.org/ ?page_id=105
www.libcom.org/tptg

[2taxe d’habitation et impôts locaux par capitation. Cette poll‐tax a été supprimée en Grande Bretagne en 1993,
suite au mécontentement généralisé et à de nombreuses manifestations.

[3Dorénavant, cette bande de chercheurs apparaîtra sous le nom de Drury & Co

[7Toutes les citations suivies d’un numéro de page proviennent de l’article mentionné ci‐dessus, complément
de cette lettre ouverte, afin de pouvoir, peut‐être, engager une discussion plus approfondie.

[9Bien entendu, nous ne prétendons pas simplement et naïvement qu’à partir de maintenant la police va
restructurer sa stratégie de maintien de l’ordre selon les conseils de Drury & Co. L police a toujours eu des
tactiques diversifiées qui vont de « diviser pour régner » au « maintien de l’ordre gradué » et au dogme de la
« tolérance‐zéro » et de l’emploi de la brutalité aveugle, selon l’équilibre des forces en présence à un moment
donné.

[10Ceci désigne ceux qui portent des capuches lors des heurts violents avec les flics pour éviter d’être identifiés
et arrêtés.

[11Voir notre texte Notes préliminaires pour un compte rendu du « mouvement des assemblées populaires »,
téléchargeable sur http://www.tapaidiatisgalarias.org/?page_id=105