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Lettre sur la spécialisation

Ne mettez pas votre sort en jeu si vous n’êtes pas disposés à jouer avec toutes vos possibilités

mercredi 21 juillet 2010

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Aujourd’hui je pensais à quel point est triste l’habitude de se définir à partir d’une seule d’entre toutes les activités à travers lesquelles nous nous réalisons, comme si c’était cette seule activité qui définissait l’entièreté de notre existence. Tout cela ne me rappelle que trop clairement les séparations que l’Etat et l’économie infligent à nos vies.


Prenez le travail, par exemple. La reproduction des conditions d’existence, le fait de se dépenser pour manger, dormir, rester au chaud, et cetera, tout cela ne devrait faire qu’un avec la discussion, avec le jeu, avec la transformation continue de notre environnement, avec les rapports amoureux, avec le conflit, en bref avec les mille expressions de notre unicité. Par contre, non seulement le travail est devenu le centre de chaque préoccupation, mais, fort de son indépendance, il impose sa propre mesure aux soi-disant loisirs, aux amusements, aux rencontres, à la réflexion ; au final il se présente comme la mesure de la vie même. En effet, presque tous les individus se définissent en fonction du travail qui les occupe, et donc à partir de leur propre misère, parce que telle est leur identité sociale.

Je me réfère en particulier au reflet, dans la théorie et dans la pratique des révolutionnaires, de la séparation imposée dans la vie de chacun par le pouvoir. Prenez les armes, par exemple. Que sans armes une révolution me paraisse impossible, cela me semble assez clair, mais il est tout aussi clair que les armes ne suffisent pas. Je crois que plus révolutionnaire est un changement social, et moins la confrontation armée devient sa mesure. Plus ample, consciente et joyeuse est la transformation, et plus faibles sont les chances de retour en arrière. Si la subversion est réalisée dans tous les domaines de l’existence, la défense armée de sa capacité de destruction ne fait plus qu’un avec la création de nouveaux rapports et de nouveaux espaces. Cela si nous sommes tous armés.

Bien plus que par les défaites « militaires », le processus de reflux et par conséquent le triomphe du vieux monde, a toujours commencé avec l’extinction de l’action autonome et de l’enthousiasme, étouffés par les dures (et fausses) nécessités de la période de transition : le sacrifice avant le bonheur dans le communisme, l’obéissance au pouvoir avant la liberté dans l’anarchie. C’est vraiment dans ce reflux que se sont toujours déroulées, historiquement, les répressions les plus brutales, jamais dans le moment de l’insurrection diffuse et incontrôlable. Paradoxalement un anarchiste devrait, les armes à la main, faire en sorte que les armes servent le moins possible et qu’elles ne soient jamais séparées de l’ensemble des aspects de la révolte. Alors je me demande ce que voudra bien dire le concept de « lutte armée ». Je le comprends si c’est un léniniste qui en parle, lui qui de la révolution ne possède que l’image misérable du coup d’État et de la prise du Palais d’ Hiver. Mais un antiautoritaire ? Il s’agit peut-être, face au refus général d’attaquer l’État et le capital, de souligner le caractère inoffensif de chaque contestation partielle et l’illusion d’une libération qui voudrait seulement abolir le pouvoir « illégitime », ou qui voudrait auto-gérer l’imaginaire. Soit.
Mais s’il y a bien quelque chose de partiel, ce sont les mythologies guerrières, avec tout leur cortège de slogans, d’idéologie et de séparations hiérarchiques. Inoffensives pour le pouvoir, elles le sont également lorsqu’en acceptant de suivre des voies qui lui sont identiques en tout point, elles contribuent à empêcher toutes celles qui sont différentes. Quand à l’illusion, comment nommer autrement la thèse selon laquelle la vie quotidienne, avec ses rôles, ses obligations et sa passivité, puisse être critiquée à travers l’organisation armée ? On peut s’en souvenir autrement, de cette thèse : la tentative était de fournir une alternative anarchiste, et pas avant-gardiste, aux organisations combattantes staliniennes. Quant aux résultats, ils étaient déjà inscrits dans les méthodes. Comme si pour attaquer l’État et le capital il y eût besoin de sigles, de revendications ennuyeuses, de communiqués illisibles et tout le reste. Et on entend encore parler de « lutte armée » et d’organisations « combattantes ». Rappeler -au milieu de tant d’amnésie intéressée- que les armes font également partie de la lutte ne peut qu’être positif. Mais qu’est-ce que cela signifie ? Que nous ne devrions plus publier de journaux, cesser de débattre, d’inviter publiquement à l’élimination du Pape, de balancer des œufs aux juges, ou du yaourt aux journalistes, de piller pendant les manifestations, d’occuper des lieux ou de bloquer la rédaction d’un quotidien quelconque ? Ou alors cela signifie justement, comme en rêvent pas mal de magistrats, qu’on devrait laisser ce « faible niveau » à quelques-uns, pour que d’autres puissent devenir les spécialistes des « attaques » ? En outre avec l’intention d’épargner ainsi l’implication inutile de tout le mouvement pour les actions de quelques-uns, comme si depuis toujours les séparations ne préparaient pas le meilleur terrain pour la répression…

Il faudrait libérer les pratiques offensives de toute phraséologie « combattante » et de tout modèle léniniste, en faire la rencontre réelle de toutes les révoltes. Ceci est la meilleure manière d’empêcher leur disparition. D’autant plus que les exploités eux-mêmes passent parfois à l’attaque, sans attendre les indications d’une quelconque organisation. L’insatisfaction s’arme contre le spectacle terroriste du pouvoir, parfois en alimentant le spectacle. Et ce ne devrait pas être aux anarchistes de la désarmer. Pour cacher chaque signe d’insatisfaction, pour démontrer que personne -sauf les derniers « terroristes »- ne se rebelle contre la démocratie, l’État essaye d’inventer une organisation anarchiste clandestine à qui attribuer, pour les nier, les mille expressions d’une révolte qui dépasse de loin le cadre de n’importe quelle « bande », qu’elle soit armée ou non. C’est ainsi qu’on administre le silence et le consentement. C’est justement parce que les patrons voudraient enfermer nos activités dans une structure militaire, pour les diviser en différents « niveaux », qu’il nous faut les diffuser et les unir le plus possible dans un projet révolutionnaire qui dépasse toute mythologie armée. Chacun avec ses dispositions et ses désirs. Et puis, subvertir chaque pan de l’existant. L’arme qui contient toutes les armes est la volonté de vivre avec toutes ses possibilités, et tout de suite.

Et de la thèse selon laquelle il faut, en revendiquant ses propres actions, prendre ses responsabilités dans l’affrontement avec le pouvoir ? Que les sigles tous prêts à coller sur des individus gênants fassent le bonheur de la police, ça me semble évident. La responsabilité, donc, pour ne pas être un mensonge ou un prétexte pour le contrôle, doit être individuelle. Chacun est responsable devant soi-même de ses actions. La reconnaissance réciproque des responsabilités n’est envisageable que s’il y a une réciprocité réelle. Aucune responsabilité, donc, dans l’affrontement avec celui qui, en exploitant, nie toute réciprocité. Dans la lutte contre l’autorité, aucun terrain de reconnaissance commune – que ce soit l’affrontement politique ou militaire- mais seulement l’inimitié.
Qu’est-ce que signifie, alors, prendre ses responsabilités politiques face au pouvoir ? Peut-être cela veut dire - en parfaite obédience léniniste - être reconnu par le pouvoir en tant qu’organisation ? Ici meurt la responsabilité et commence sa contrefaçon collective, le spectacle de la guerre sociale.

Le démocrate de gauche, respectueux des lois, est le premier à se laisser séduire par l’imagerie guerrière, surtout si elle est exotique, et le guérillero est le premier, une fois les armes déposées, à revenir lentement à la gauche, à la loi et à la démocratie. De ce point de vue, c’est lui qui enterre la possibilité insurrectionnelle dans toute sa portée ; qui, en adhérant plus ou moins directement au réformisme, contribue à renforcer le faux besoin de l’organisation combattante, cette projection renversée de l’impuissance politique. Les militants de gauche sont même capables d’utiliser le sous-commandant Marcos pour légitimer leur rôle contre la droite. Le sous-commandant, de son côté, n’attend rien d’autre que de pouvoir agir démocratiquement pour sa patrie.

En laissant les léninistes plus ou moins modernisés se perdre dans leur merde, revenons aux anarchistes. Ici aussi, parmi les spécialistes du débat, combien sont pleins d’enthousiasme pour le « Chiapas insurgé », pourvu qu’ici on ne parle pas d’insurrection, cette maladie infantile de l’anarchisme… Et pourvu qu’on garde les distances de circonstance avec ceux qui continuent d’en parler.

Une fois un ami m’a dit, à la fin d’une réunion sur les espaces autogérés, que dans les années soixante-dix il y avait une sorte de conviction que celui qui était armé et tirait avait de toute façon raison, alors que maintenant il semble que la grande mode soit du côté du squat et des squatters. Des spécialisations interchangeables. Occuper est, en soi, une méthode de lutte importante, qui contient la possibilité de chaque subversion : la volonté d’allonger les mains et de prendre son propre espace. Cela ne veut pas dire, évidemment, que cette méthode seule puisse être la solution pour en finir avec ce monde fait de contraintes et de marchandises. Ce sont, comme toujours, les idées et les désirs de celui qui utilise ces moyens qui fait la différence. Si quelqu’un recherche dans les espaces occupés la garantie de survivre dans des conditions acceptables, il la trouve, comme il pourra y trouver une base pour les projets les plus démesurés. La même chose vaut pour les livres, les explosifs ou les amours. Ce qui importe le plus c’est de ne mettre aucune des limites (ni dans un sens ni dans l’autre) empruntées aux critères dominants : la loi, le nombre, le bonheur de la réussite.

Personnellement, je ne connais pas les « insurrectionnalistes », je connais seulement des individus qui soutiennent, chacun avec leurs propres raisons et à leur propre manière, la nécessité de l’insurrection. Nécessité, comme disait notre ami, déterminée par le fait qu’à l’intérieur de la société présente il est seulement possible de proposer des manières différentes de répondre aux problèmes existants, tantôt avec une démocratie directe, tantôt avec des comités citadins, et cetera ; tandis qu’avec l’insurrection se sont les questions elles-mêmes que l’on change.

Et si l’on refuse toute spécialisation, pourquoi se définir comme « squatters » ? Pourquoi se définir seulement à travers une pratique ? Peut-être parce que l’on peut parler publiquement de cette pratique, parce qu’elle peut se répandre plus que d’autres et qu’elle implique une dimension collective ? Critères misérables, à mon avis. On peut aussi parler publiquement de sabotage, du moment qu’il n’y a aucune nécessité de dire « j’ai fait ceci » ou « machin a fait cela » pour discuter d’un problème. Un sabotage peut être également réalisé par plusieurs individus ensemble, mais si un seul individu le mettait en pratique, l’action n’en perdrait pas pour autant son sens. Quant à la capacité de diffusion, il semble qu’il devrait s’agir d’un sujet de réflexion, pas comme une unité de mesure, bien entendu. Si quelqu’un, parce qu’il aime briser les vitrines des banques et des centres commerciaux, venait à te dire : « salut, je suis un casseur », tu te mettrais à rire.
De la même manière il serait ridicule pour un révolutionnaire de se définir comme « écrivain » parce qu’il ne dédaigne pas de publier quelques livres ou articles. Je n’ai jamais entendu un anarchiste se présenter comme « saboteur », dans le cas contraire j’aurais pensé avoir affaire à un parfait crétin. En outre, qui n’a jamais critiqué l’occupation en tant que telle ? Qui n’a jamais déclaré que la dynamite était « plus révolutionnaire que le pied de biche » ? Lutter, sous toutes ses formes, est une totalité indivisible, voilà où je veux en venir. Je ne dirais pas cela seulement de la lutte, mais de la vie toute entière. Sans « propagande » et « armes de la critique », « lutte armée » et « critique des armes », « vie quotidienne » et « révolution », « individu » et « organisation », « autogestion » et « action directe », et ainsi de suite dans chaque petite case.

Mais, sans propositions spécifiques (lutte syndicale, occupation des bâtiments ou autre) comment créer une implication plus large ? Les propositions sont possibles, même s’il faut s’entendre sur quoi, et à qui. Mais de telles propositions sont soit des moments d’une critique théorique et pratique globale, soit des propositions acceptées à l’avance.

Cependant tout n’est pas à détruire. On ne doit pas détruire la possibilité de la destruction. Ce n’est pas un jeu de mots. La destruction doit être pensée, désirée, projetée et organisée. Pour faire cela, aucune contribution utile, théorique et pratique, ne doit être gaspillée, aucune méthode ne doit être délaissée. Ce n’est certainement pas avec de belles proclamations subversives qu’on peut partir à l’assaut du monde. On devient ainsi tout au plus des retraités de la révolte. La possibilité de la destruction est toute à inventer, et on ne peut pas dire que les efforts pour le faire soient nombreux. Souvent, avec l’alibi qu’on ne souhaite rien construire, on fini par trouver mille raisons de ne plus rien faire ; et, aussi souvent, il nous manque la volonté nécessaire pour agir de façon déterminée et avec impatience, à l’image de nos idées, pour ne pas rester à la traine des événements. La capacité, enfin, de savoir choisir l’occasion. « Au cœur de l’occasion, toute chose est une arme pour l’homme dont la volonté n’est pas désarmée. »

J’en reviens à dire : tout ensemble, ou rien. Quand on prétend subvertir le monde avec la seule discussion, ou avec les seules occupations, ou avec les seuls livres, ou avec les seules armes, on finit par vouloir diriger les assemblées, par occuper des bâtiments, par écrire mal ou par tirer moins bien. Le fait est qu’à répéter ces banalités -qui devraient être la base pour commencer à discuter vraiment- on en devient aussi ennuyeux que les spécialistes de la répétition.

C’est en bouleversant le monde que nous nous débarrasserons des vieux discours.

Massimo Passamani.

[Traduit de Canenero n°44, hebdomadaire anarchiste italien, 10 janvier 1997. Extrait de Guerre au Paradis N°1, journal anarchiste, téléchargeable ici.]