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Libre circulation pour tous !

Un tract contre la machine à expulser de septembre 1998

mardi 4 juillet 2017

Parce que seule la libre circulation des prolétaires de tous les pays peut empêcher le triomphe de ce monde urbain incolore, inodore et sans saveur qu’on veut nous préparer,


le parfum de liberté qu’ont ramené dans l’air les mouvements sociaux de ces dernières années, que ce soit les mouvement des sans-papiers ou celui dit « des chômeurs » ont beaucoup de points communs, en particulier l’affirmation de la liberté de circulation. Cela signifie refus des contrôles de toutes natures et réappropriation de la vie, immédiatement porteuse de moyens de lutte concrets et efficaces. Des revendications comme « des papiers pour tous » ou « transports gratuits pour tous » sont les nôtres, non comme revendications négociables miettes par miettes, mais parce qu’elles portent en elle le refus total et global du contrôle social sous toutes ses formes, refus d’avoir à rendre compte à un flic, à un contrôleur ou à un fonctionnaire de l’hôpital ou de l’ANPE de ce que nous faisons de nos vies.

Ce n’est ni comme un mot d’ordre incantatoire, ni comme une question métaphysique que nous parlons de liberté de circulation, mais dans son sens le plus concret, comme désir de circuler de pays en pays, de ville en ville, de rue en rue), sans entrave (ni prix à payer, ni droit à demander). Les moyens qui se mettent en place pour contrôler et entraver sont extrêmement concrets : douaniers, contrôleurs dans les transports, préfectures et consulats, qui attribuent ou non des papiers, fonctionnaires décidant du droit de chacun, au vu de son CV, à telle ou telle rééducation, mais aussi machines qui gardent en mémoire que tel individu dont un fonctionnaire a dûment rempli le dossier, est passé, a téléphoné, ou a retiré de l’argent à telle heure à tel endroit.

Les frontières se démultiplient, bien au-delà des lignes de démarcation entre États. Qu’elles tendent à s’effacer comme dans l’espace Schengen ne change donc rien au problème sauf pour permettre une collaboration accrue des polices et pour ainsi dire une visibilité plus grande des individus. Elles se diffusent et infiltrent l’ensemble de l’espace que nous parcourons, démultipliant les moments ou les lieux où nous sommes contrôlés dans notre vie quotidienne.
La RATP, par exemple, qui ne recule devant rien quand il s’agit de fliquer les déplacements de ses « usagers », va bientôt se doter d’un système où le simple passage d’un individu à côté d’une borne permettra de savoir s’il a la carte qui lui donne le droit de circuler et de retenir que tel porteur de carte est passé par telle bore à telle heure. A quand les puces électroniques remplaçant les cartes d’identité ou de séjour, évitant l’injustice du contrôle actuel au faciès puisque chaque patrouille de flic munie d’un détecteur pourra directement se diriger vers ceux qui n’en ont pas.

Le nombre d’expulsions réellement exécutées, comparé au nombre de sans-papiers raflés, contrôlés, mis en centre de rétention, montre bien qu’il s’agit de contrôler et de maîtriser les flux de population plutôt que d’empêcher tout séjour irrégulier sur le territoire. Le capitalisme, géré par la gauche ou la droite, a en effet besoin de la main d’œuvre sous payée, exploitable à merci que constitue la population clandestine qui permet d’exercer une pression vers le bas sur l’ensemble des salaires. En même temps, il s’emploie à la maintenir dans une situation de précarité absolue par le flicage et la persécution. Cette politique presque explicite dans la « circulaire de régularisation » de Chevènement, qui a permis de constituer dans les préfectures un immense fichier de clandestins (avec adresses, photocopie du passeport…), se construit à un niveau européen. Le fameux espace Schengen est d’abord un fichier, le SIS (Système d’Information Schengen) que chaque pays remplit avec les renseignements qu’il possède sur ses indésirables. Le problème des États est donc bien de contrôler les mouvements de population — en particulier des pauvres du Sud et de l’Est et des précaires de partout. Dans le même temps la circulation des marchandises, des informations et des images est de plus en plus rapide. Si nous cherchons à nous opposer au système répressif qui s’abat sur les étrangers, c’est parce que ce système est déjà celui qui nous contrôle et nous menace dans notre vie quotidienne.

Si ce contrôle s’opère essentiellement de façon diffuse et informatisée, il reste apparent et tangible dans ses réalisations concrètes :
- les fonctionnaires qui décident, fichent et interpellent ont un nom et un bureau
- les zones de non-droit indissociablement liées à ce qui se nomme Etat de droit ont un périmètre géographique déterminé et visible (centres de rétentions, zones d’attentes, prisons plus ou moins clandestines)
- les compagnies qui participent aux expulsions ont un siège social, etc.
Chacun d’entre nous est amené à côtoyer la machine à expulser, et c’est sa collaboration qui est engagé par sa passivité : passagers des lignes aériennes ou ferroviaires, ou simple passant assistant à un contrôle qui débouche sur une interpellation.

C’est à partir de ce constat que nous avons décidé d’entraver la machine à contrôler et à expulser dans tous ses aspects visibles, et c’est pour que chacun d’entre nous puisse trouver les moyens de lutter contre des objectifs précis que nous publions ainsi la liste des centres de rétention d’Ile-de France ainsi que les adresses des entreprises privées ou publiques qui permettent à l’État de réaliser sa politique xénophobe (la liste est toujours à compléter…). Que mille initiatives fleurissent !

[Extrait de la Brochure du Collectif Anti-Expulsions (CAE), Libre circulation pour tous !, septembre 1998.]