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Maintien de l’ordre : Alors, plutôt flics ou dealers ? - Blocus lycéen et petit commerce en Seine-Saint-Denis

lundi 10 décembre 2018

Ce matin, on ne sait pas bien pourquoi ni comment, le lycée qui était d’un calme absolu la veille et dans lequel, vu d’un regard de prof, régnait une incompréhensible indifférence face à la situation extérieure (mouvement des « gilets jaunes », blocages de nombreux lycées dès la fin de la semaine précédente, répression en cours contre de nombreux lycéens...) est bloqué par plusieurs centaines d’élèves déterminés. On ne sait pas bien pourquoi ni comment, et c’est tant mieux. Cette opacité-là n’est-elle pas le meilleur des signes que cette initiative est bien la leur ? En tirer que leur démarche n’aurait ni sens, ni intérêt, comme le font avec mépris la plupart des adultes de l’établissement, y compris (voire surtout) syndiqués, y compris de gauche, y compris parfois même « anti-autoritaires », serait bien hâtif et en quelque sorte aveugle. Un aveuglement qui confine au déni.

Car il suffit de jeter un œil sur ce que vivent ces lycéens pour en imaginer pas mal, des raisons de bloquer leur lycée et le monde qui le produit et qu’il produit. Ce lieu où on les gère comme le bétail ponctuel et obéissant qu’ils doivent accepter de rester quand ils arriveront dans la dite « vie active », ce lieu où on choisit pour eux le boulot de merde auquel ils ont le droit de prétendre, et la vie de merde qui ira avec, ce lieu où on leur apprend à vouloir « réussir » aux conditions de ce monde, ce lieu où on leur a désappris le désir d’apprendre, ce lieu dans lequel la maltraitance inhérente à l’institution scolaire redouble bien souvent des situations de misère sociale, affective, familiale...

Car ce lycée, comme beaucoup d’autres, est un endroit dans lequel, quand on arrive le matin, on compte le nombre d’élèves qui se sont fait mettre la tête au carré par leurs parents, leurs grands frères, un petit caïd du quartier ; le nombre de filles agressées sexuellement, souvent en groupe, ou prostituées, éventuellement même dans le lycée ; d’élèves qui du jour au lendemain disparaissent parfois sans nouvelles et dont on entend reparler des mois plus tard sur TF1 tués par des frappes de drones en Syrie et en Irak ou assassins sanguinaires ; des élèves qui sont enfermés là, dans cette urbanité inhabitable, de laquelle ils sont interdits de sortir, que ce soit par les contrôleurs de la RATP, des contrôles policiers au faciès, et surtout, tout un monde qui se referme sur eux pour les empêcher de devenir autre chose que des rouages de plus dans la machine à exploiter (parce que ce monde a « besoin » d’ingénieurs, de politiciens, mais aussi et surtout de balayeurs, chacun étant soigneusement sélectionné et orienté vers la déqualification qu’on lui prépare, en fonction de sa place dans la hiérarchie sociale capitaliste). Et puis l’occasion vient de se manifester, avec le contexte des gilets jaunes, de la réforme du lycée et de Parcoursup, dernières mesures pour sceller leur destin.

Ce sont quelques unes des raisons, qui suffisent à qui en aurait besoin, pour comprendre, soutenir, se solidariser. Ce ne sont pas forcément leurs raisons. Leurs raisons sont peut-être tout simplement de ne pas vouloir aller en cours ce jour-là, de profiter de l’aubaine, de sentir la joie d’un refus collectif de la normalité des journées qui se suivent, de reprendre un peu de force et de puissance face à l’autorité qui les écrase au quotidien. Et alors ? N’est-ce pas fondamentalement le même refus que toutes les « bonnes raisons » précédemment énoncées, sans l’emballage normalisant de formes d’énonciations politiquement acceptables et policées. En tous les cas, trouver cette perturbation du quotidien scolaire aberrante ou non pertinente, considérer que l’urgence est à leur faire des cours informels (c’est-à-dire leur faire la morale sur le trottoir) parce qu’une poubelle s’allume, c’est tronquer la situation à bien des niveaux. Ils sont là, c’est le moment d’être là, et ça marche. Point.

Bref, en même temps que des milliers d’autres dans des centaines de lycées en France, les élèves bloquent. Ce jour-là, ils sont plus offensifs que d’autres. L’ambiance le permet sans doute. Une visite à l’épicerie d’à côté est l’occasion de se munir d’œufs, de divers projectiles, et de bouteilles d’eau dont certaines se rempliront ensuite, d’après la rumeur, d’autres sortes de liquides transparents et volatiles. Les adultes présents, pour la plupart du personnel de direction, se font caillasser, le proviseur prend des œufs, des poubelles brûlent, le blocus tient, la police bloque la circulation tout en se maintenant à l’écart, les feux sont rapidement éteints. Jusqu’ici rien de bien différent de ce qui se passe en général dans ce genre de situation. Les lycéens sont heureux d’agir ensemble et de retrouver un peu de puissance, sans doute aussi de participer à la contestation en cours, dans un monde où ça n’est pas si courant, et encore moins pour eux.

Et puis soudain, en fin de matinée, quelque chose se passe, que les témoins directs peinent d’abord à comprendre. Les élèves comprennent très bien, eux qui sont supposés ne pas savoir ce qu’ils font. Trois jeunes hommes arrivent sur un scooter. L’un d’eux, à peine plus âgé que les bloqueurs, en costume blanc, déposé par chauffeurs (et gardes du corps), descend, circule entre les groupes d’élèves bloqueurs avec la volonté claire de les disperser. Et c’est ce qui se passe, les élèves se dispersent, le blocus ne tient plus. La démarche est plus efficace qu’une intervention de la police ou des EMS [1]. On entend des menaces égrenées ici et là (« Si tu pars pas, attention à tes genoux, et on va rendre visite à ta famille »), des récriminations (« Votre blocus, il dérange notre business, rentrez-chez vous »), des revendications territoriales ridicules (« C’est ma rue ici »), des invectives aux profs (« Vous êtes pas foutu de les garder en classe et de les faire bosser ? »), et puis, pour compléter le spectacle d’intimidation, l’un des élèves bloqueurs, un peu plus récalcitrant que les autres, se fait tabasser devant tout le monde, pour l’exemple, à terre, histoire de joindre le geste à la parole.

Le clou symbolique du spectacle se passe au moment du départ. Sous les yeux des flics (qui restent à distance), le minable petit caïd, qui gère au mieux son territoire et son petit commerce (tout le monde sait qu’il deale dans la cité d’en face), après avoir fait place vide, retourne devant le proviseur et le CPE qui ont assisté à l’intégralité de la scène, leur serre la main, et leur tend un bout de papier avec son numéro de téléphone. Ils s’exécutent poliment, serrent la main tendue, prennent le bout de papier. « En cas de besoin, n’hésitez pas ». Le préfet auto-proclamé repart alors avec ses nervis, et applaudit même les policiers (pas tant pour les féliciter que pour moquer leur « laxisme »). Et chacun peut alors retourner à son travail, le proviseur à la direction de son lycée, où il espère que le calme est revenu durablement (quoi de mieux que de compter sur la peur réelle suscitée par cette intimidation réussie), le CPE à sa gestion de la répression (et après le blocus, il y aura à faire…), et le petit commerçant à sa vente de came sur le trottoir d’en face, et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes ordonné.

Alors, quelle leçon tirer de cette fable tristement réelle ? D’habitude ces mécanismes se font plus discrets, ils sont moins explicites. Là tout est clair, au grand jour, sans scrupules. La terreur des dealers peut être plus efficace que l’autorité administrative et la menace policière. Plus économique aussi, et dans tous les sens du terme.Mais c’était sans compter sur la détermination lycéenne, et le blocus s’est poursuivi le lendemain, le jour suivant, et aujourd’hui encore. Un statu quo semble se maintenir, fruit d’un certain rapport de force sans doute. Les lycéens évitent à tout prix de bloquer la route, et ont intégré une partie des consignes du maintien de l’ordre « informel » : plus de feux, plus de projectiles. La préfecture parallèle des dealers semble pour l’instant s’être résolue à accepter la situation, à condition qu’elle reste sans débordements pour le business (une bonne gestion est forcément pragmatique, même pour un proto-Etat).

Et voilà comment, de partout, on intime à ces adolescents, par la peur et la menace, de l’intérieur de l’institution comme de l’extérieur, le respect de cet ordre minable. Voilà comment la force de la légalité s’associe à la menace du petit commerce illégal pour leur apprendre que, décidément, chacun doit rester à sa place. « Force doit rester à la loi » (et d’où qu’elle vienne). Mais la puissance appartient à celles et ceux qui se soulèvent.

Contre toute forme de maintien de l’ordre.

Mardi 4 décembre, Noisy-le-sec,
Une prof du 93.


NdNF : Et nous apprenons que ce n’est pas la seule intervention mafieuse en ce moment contre les luttes de lycéens et pour le maintien de l’ordre, notons par exemple le cas du lycée Saint-Exupéry dans les quartiers nord de Marseille, où le blocage a été attaqué à coup de paintball par les commerçants (selon la presse).


[1Les Équipes Mobiles de Sécurité sont un corps de vigiles dépendant des rectorats académiques, organisés en brigades volantes postées pour être prêtes à intervenir rapidement dans les endroits considérés comme « chauds » (blocages, bagarres, etc.). Leur mission est répressive, mais aussi supposément éducative, en tous les cas, aussi éducative qu’un coup de gazeuse précédé de trois insultes et d’un coup de coude, et suivi d’un conseil de discipline. Ils sont gérés par un partenariat entre le ministère de l’intérieur et le ministère de l’éducation nationale. Leur création par Sarkozy en 2009 dans le cadre du plan de sécurisation des établissements scolaires, a déclenché une hostilité assez générale chez les profs et a été dénoncée par quasi tous les syndicats, et aujourd’hui ils interviennent au moindre blocage, sans aucune contestation audible. La bonne nouvelle, s’il faut en trouver une, c’est que le nombre actuel de blocage les déborde, la mauvaise, c’est qu’ils risquent assez probablement de voir leurs effectifs renforcés. Ils sont à l’éducation nationale ce que les ERIS sont à l’administration pénitentiaire.