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Matériaux pour un « contre-manifeste individualiste-révolutionnaire »

Nécessité d’un antiprogramme (1949)

lundi 7 août 2017

Par les mille propagandes du socialisme, qu’il soit « critique », « utopique » ou « scientifique », chaque homme est invité à se poser la question suivante : « Que voudrais-tu que soient les circonstances extérieures de ton développement ? ». Et la réponse prend l’aspect du refus, du souhait ou de l’affirmation, mais toujours platonique et gratuit : « Je voudrais que les circonstances soient telles » — ou bien « Je prétends qu’elles seront nécessairement telles ». « Je les veux autres qu’elles ne sont maintenant, ici, en particulier. » « Je voudrais un autre monde, un univers différent, où mes aspirations soient satisfaites. » Ainsi chacun sort mentalement des conditions où se pose son existence, et par conséquent sa pensée, sa volonté et son action.


Le « socialisme » prend ainsi le caractère d’une évasion — d’une aliénation — d’une mystique religieuse— d’un nouvel opium du peuple. Et lorsqu’il s’agit de réaliser le rêve de l’autre monde, c’est toujours une Église qui se manifeste, prophétise, dicte des lois, formule des impératifs universels, prétend monopoliser, arbitrer, exclure, et ne fait qu’opposer un programme politique à d’autres phantasmes de même nature.
L’individualisme révolutionnaire se refuse à prendre pour base et pour hypothèse un monde « autre », un monde supposé adéquat à l’individu tel qu’il est. Il s’adresse directement à chacun dans sa condition présente, et lui demande : « Que veux-tu devenir ? » — « Que veux-tu faire ? » — et encore : « Qu’attends-tu pour t’y mettre ? ».
Le « socialisme » ressemble aux songeries d’un enfant qui voudrait avoir un autre père, une autre mère, une autre maison, école, famille, atelier ou pension, une autre langue ou patrie : il projette, inutilement, rétrospectivement, de changer les conditions de départ de son existence, de modifier le passé, de se supposer une situation homogène à son essence. En même temps, il voudrait rester ce que cette situation l’a fait objectivement ; ne plus subir, ne plus grandir, ne plus se battre. Il s’accepte tel qu’il est et refuse le monde. Il rêve d’un monde qui l’accepterait tel qu’il est et souhaite en réalité mourir.
La contradiction inhérente à toute pensée socialiste est la suivante. Elle projette l’état définitif de toute chose : elle veut se réaliser dans un monde où elle ne pourrait pas vivre. Et chaque socialiste en particulier fuit devant la réalisation vitale immédiate de ses propres désirs, pour construire un monde où il ne pourrait pas vivre, où seulement s’accomplirait son rêve de circonstances « non extérieures », son rêve de contradictions « résolues », son rêve d’un avenir déjà passé.
Le socialiste est « ami du peuple ».
Dans l’abstrait, le futur et l’ailleurs, il trouve bien assez bonnes pour le peuple, pour les « malheureux » — pour autrui en général — une sécurité, une fraternité, une unanimité de caserne ou de cimetière ; état grégaire qu’il n’accepterait pas un instant pour lui-même — s’il ne renonçait pas du même coup à son devenir actif et particulier, ici et maintenant, à son œuvre propre, à sa vie : car c’est en quoi consiste surtout le « sacrifice » socialiste.
L’individualiste révolutionnaire est « ennemi du peuple ». Il prend le parti du développement de chacun, contre l’inertie de tous. Il revendique l’individualité révolutionnaire pour les autres comme pour lui-même. Il rejette tout programme politique : il exige de lui-même et de chacun l’élaboration d’un projet
personnel.
Est programme politique celui qui présuppose pour sa réalisation l’existence d’une « volonté commune », toujours fictive, d’un « concours spontané de circonstances » toujours hypothétique.
Par exemple, l’instituteur de village, lorsqu’il trace un nouveau plan d’enseignement public à réaliser par une entité sociale quelconque, fait un programme politique ; mais lorsque, sur la base des moyens concrets à sa portée, de son expérience pratique, des capacités qu’il se reconnaît — et de sa propre
révolution intérieure — il se trace une nouvelle ligne de conduite, un domaine privé, une œuvre directe à accomplir dans sa classe même, il fait un projet personnel.
Le projet personnel n’exclut pas les autres : il suppute au contraire leur concours, leur résistance, leur hésitation, leur réponse, leur réaction personnelle à l’exemple donné. Au contraire le programme politique exclut les autres : il suppose n’avoir à faire qu’à des exécutants dociles, et à des adversaires impuissants.
Il est vrai que le programme politique tient compte des autres, en ce qu’il est souvent un compromis inconciliable, un trompe-l’œil, où les volontés s’ennuient ou s’égarent.
Le socialisme sous sa forme réformiste ou révolutionnaire est presque toujours une fuite assez lâche devant le projet personnel.
Mais d’autre part le « projet » d’un homme étranger à l’idée d’une réforme ou d’une révolution possible est presque toujours étroit, égoïste et mesquin : il est un choix de l’arrivisme et du conformisme social qui ne mérite pas le nom de projet personnel.
Est individualiste révolutionnaire celui qui, fermement engagé dans l’élaboration d’un projet privé, mesure les conditions et les conséquences immédiates de l’aventure, et s’élève, de là, à des vues plus générales sur le monde et la société. L’individualiste révolutionnaire est, avant tout, l’homme d’une
expérience vitale dont il dégage les enseignements en partant de lui-même et de son milieu. Il n’emprunte aux livres que ce qui précise sa propre découverte.
Il n’attache qu’un faible prix aux spéculations abstraites. Il rejette implacablement tout programme qui « suppose le problème résolu ». Il constate que presque tous les théoriciens réintroduisent implicitement par la coulisse toute l’hypothèse qu’ils ont explicitement écartée de l’avant-scène. Par exemple :
Le matérialiste-déterministe ne croit pas à la force propre des idées et proclame fanatiquement la sienne absolument comme si les idées-forces menaient le monde.
Le socialisme « libertaire » chasse sous le nom d’État la fiction de l’univolontarisme politique, et la ramène aussitôt sous le nom de prolétariat, société sans classe, peuple travailleur, révolution sociale, etc. L’athéisme « antithéologien » fait une première conférence sur L’Inexistence de Dieu ; il prétend démontrer aux croyants l’impossibilité de croire et professe un credo déterministe et scientiste. Le pacifiste montre que la guerre est absurde, que personne ne veut la guerre. Puis il prêche la guerre à la guerre, recrute des combattants de la paix, préconise le défaitisme insurrectionnel, le sabotage, etc.
L’anticapitaliste dénonce les trusts privés, les monopoles commerciaux dont les édifices fragiles sont tous adossés à un pouvoir politique — et il les remplace par des trusts et des monopoles publics, nationaux, syndicaux, sociaux et mondiaux, qu’il incorpore à une dictature politique en béton armé.
L’individualiste partisan des milieux libres de vie en commun repousse la promiscuité et l’isolement qu’imposent la famille légale, l’atelier, la caserne, etc., etc., et s’empresse d’organiser une association d’égoïsmes encore bien plus irrespirables et qui résume toutes les contraintes imaginables.
Tout cela tend à démontrer que les programmes sont incapables de faire quatre pas en avant, même dans les nuages, par rapport à l’expérience consciemment vécue et directement généralisée des individus actuellement vivants.
Nous affirmons que les programmes sont tous des mises en perspective fausse, qui ne correspondent sous un angle individuel, à rien de concret. La plus belle utopie du monde ne peut donner que ce qu’elle a ; c’est toujours une fade schématisation de quelque réalité bien connue, souvent usée jusqu’à la corde. Un dessein politique est un crachat en l’air, qui ne peut retomber du ciel que sous forme de restrictions, régressions et frustrations diverses. Autour de ces laideurs, de ces monstruosités menaçantes — toutes viables, hélas, car l’oppressibilité de l’homme est infinie — la cristallisation passionnelle dépose, il est vrai, ses diamants de rêve. La « révolution future » est un rêve admirable, d’autant plus beau et plus proche qu’il est hors de portée, d’autant plus « nôtre » qu’il est étranger à toutes les vicissitudes de la vie. « Demain, on rasera gratis » est l’enseigne des mille boutiques d’illusion où l’on délivre des billets circulaires pour le pays de cocagne.
Nous proclamons gaillardement, nous autres, que rien n’est gratuit, que rien ne sera jamais gratuit, que tout se paye d’un effort quelconque ; que tout ce qui vaut d’être conquis et défendu, doit l’être par nous-mêmes et à nos frais ; qu’il n’y a pas d’autre héritage humain que celui du laboureur de la fable :
« Travaillez, prenez de la peine, c’est le fonds qui manque le moins ».
Encore faut-il travailler dès à présent à quelque chose qui en vaille la peine.
Et c’est à quoi nous convions les lecteurs de ces « matériaux pour un manifeste individualiste révolutionnaire ».
Sous la même rubrique, nous publierons d’autres contributions, nées des réflexions, des expériences, des projets personnels élaborés par chacun.
Et nous terminons par le testament d’un précurseur :

« Non, pas les Partis — Vivre ou mourir
- Non, pas les thèses — Gagner ou perdre
- Non, pas même l’être
- Tout est un droit à la vérité. »

J. P. AUBRÉE, Georges BONINGUE, Mireille DUFOUR, Georges GLASER, Georgette KOCHER, Edmond MAZUR, André PRUNIER, Dora RIS, Jean-Jacques ROUSSET, Bernard TAILLY

[Extrait du Bulletin du Cercle libertaire des étudiants - année 1, n° 3, 15 juin 1949.]