Depuis la nuit des temps, les humains ont toujours eut un goût prononcé pour le risque et l’aventure, pour des formes de jeu périlleuses comme les duels ou la chasse. Les jeux qui mettent la vie du joueur en danger datent autant des temps passés qu’ils perdurent aujourd’hui. Mais pour éviter d’aller trop loin en arrière dans l’histoire, il suffit de penser à la roulette russe, dont chacun se rappelle des pages d’un grand roman russe, ou de scènes dans un film américain assez récent. Dans les Années cinquante, un film sur la violence dans l’Amérique rurale a dépeint un jeu appelé « le saut de lapin », une course entre jeunes, chacun au volant d’une voiture et fonçant vers le bord d’une falaise. Celui qui sautait de la voiture en dernier était le gagnant. Ces derniers mois, des médias rapportaient la tenue de « roulettes d’autoroute », qui consistent à conduire le long d’une d’autoroute en sens inverse ; celui qui ira le plus loin sera le gagnant. Un autre jeu à la mode chez les jeunes garçons israéliens, et ce dés dix ans, consiste à placer un sac d’écolier au milieu de la route et de s’en saisir dés qu’une voiture approche. Celui qui récupère son sac en dernier gagne. Selon les médias, un certain nombre d’enfants sont morts en jouant à ce jeu.
Alors, pourquoi mettre sa vie en jeu ?
La réponse pourrait simplement être que ces comportements trouvent leurs raisons dans « la crise des valeurs » d’une société post-industrielle avancée qui n’a aucun avenir à offrir aux jeunes. Un autre film américain montrant la guerre des gangs à Los Angeles se terminait sur une scène ou le jeune protagoniste, plutôt que de se laisser arrêter, tuait un flic en criant « Il n’y a aucun avenir ! » Cela pourrait bien être une remarque pertinente. Les expériences quotidiennes qui forment la personnalité ont été sérieusement affectées par les changements profonds qui ont eu lieu ces dernières années dans les structures économiques et sociales des pays à industrialisation avancée.
Les pensées, les émotions et les actions des individus sont immergées dans une situation sans aucune catégorie pré-existante dans laquelle les ranger. C’est ce désordre qui empêche tout sens de la sécurité.
Cela mène les strates les plus jeunes, celles non encore capables de faire face à une telle situation ou qui ne sont pas encore en possession d’intérêts et d’idées bien enracinés, à se sentir « privées de valeurs » et incapables de « donner un sens à la vie ».
Pourquoi est-ce une réponse trop simple ? D’abord, parce qu’il ne me semble pas juste de toujours tout reléguer à un mécanisme social sous-jacent qui expliquerait tout. Derrière cette attitude se cache une sorte de néo-déterminisme qui nous empêcherait de saisir les motivations réelles à la racine des choses qui, si révélées au grand jour, pourraient nous donner une meilleure indication de ce qu’il faut faire.
La désintégration sociale résultant de la restructuration économique des années quatre-vingt est certainement l’une des raisons de l’ébrèchement des valeurs qui est apparu dans la période de l’après-guerre et qui resta plus ou moins intacte jusqu’à la fin des années soixante-dix. Une institution comme la famille, qui s’avère être de moins en moins solide ou capable de résoudre la tâche importante qui lui est assignée par la société capitaliste du siècle dernier, est frappée non seulement par les conditions changeantes du monde du travail et de la production, mais aussi par la circulation d’idées différentes, de la culture, des concepts de temps et d’espace, et ainsi de suite. Chacun de ces éléments, qu’il serait trop simpliste de regrouper ensembles sous le terme « économie », a produit des conditions qui doivent être examinées séparément. Elles sont très importantes et composent le tissu connectif sur lequel les émotions sont greffées aux pensées et aux actions de tant de ces jeunes qui se trouvent face-à-face dans les stades de football d’aujourd’hui et qui jouent avec leurs vies de mille façons différentes, se retrouvant notamment sur la base d’un non-avenir et d’un manque commun de perspectives.
Ici nous ne regardons pas simplement le phénomène marginal de l’intégration tardive des jeunes dans les conditions imposées par la vie sociale. Cela a toujours existé. Ce que nous pouvons voir à présent est un phénomène d’une consistance et d’une extension inconnue de par le passé. Et si nous voulons le comprendre nous devons aussi regarder nos propres modèles de pensée. Nous avons pensé, et correctement, que les conditions de travail importaient dans la compréhension des raisons pour lesquelles le prolétariat s’était engagé dans la lutte des classes, y compris de perspective révolutionnaire. Mais des conditions objectives changent. Nous avions l’habitude de penser que les luttes de la classe ouvrière pouvaient à tout moment se transformer en conscience révolutionnaire, précisément en raison des défauts du système de production dans son entièreté. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus penser de façon si automatique.
Nous disions souvent qu’une des choses qui mettrait un frein à la lutte des classes était l’intégration éducative des jeunes par la famille, la première pierre de l’uniformité de jugement qui était complétée à l’école, dans l’armée et au travail. Beaucoup de ces choses ont maintenant changées. Divers concepts ont intégré la famille depuis sa désintégration, la menant à respirer un air nouveau de paternalisme. Les ménages sont directement pénétrés par le biais de la télévision et le filtre parental de censure ne fonctionne plus. Ces derniers ont aussi perdu un peu de l’autorité qui autrefois ne venait que de la simple force physique, au fil d’un contrôle étatique plus strict concernant les violences faites aux mineurs dans le cadre familial. La vieille affection, ce truc de peintures à l’huile du XVIIe siècle, sur laquelle on a supposé que résidait l’essence de la famille - une fantaisie d’écrivains et de poètes - n’est plus capable de dissimuler le manque réel de sentiments qui existe dans cette institution. Et nous, les anarchistes, étions parmi les premiers à avancer une critique sérieuse de la famille comme étant l’origine de beaucoup des horreurs de la société de classes.
Il en va de même pour l’école, où, avec une clarté de longue vue, nous avions vu ses limitations et ses défauts dés le XIXe siècle, proposant des formes libertaires d’éducation qui sont désormais reprises et récupérées par les intellectuels du régime. Je ne sais pas si nous sommes capables de comprendre ce qui se passe vraiment à l’école aujourd’hui, mais il ne me semble pas qu’il s’agisse là d’un secteur dans lequel nous serions en retard vis-à-vis des autres. Cependant, le niveau de l’analyse anarchiste aujourd’hui, ne semble pas capable de comprendre les changements rapides qui ont lieu dans la société et l’économie. Cela est démontré par ce qui est dit du problème de la production, et, avec une constance digne des plus grandes choses, l’insistance sur la validité du syndicalisme plus ou moins révolutionnaire.
À mon avis, de nouveaux problèmes se présentent sur la scène sociale auxquels nous ne pouvons pas nous confronter en utilisant de vieilles analyses, bien qu’elles puissent avoir été correctes en d’autres temps. En un sens, nous n’avons pas été capables d’amener nos propres formulations à leurs conclusions logiques. L’exemple de la famille est significatif. Nous étions parmi les premiers à dénoncer les fonctions répressives de cette institution, mais ne sommes nulle part parmi les premiers aujourd’hui, à en avoir tiré les conclusions appropriées.
La perte générale des valeurs traditionnelles ne nous voit pas capable de proposer autre chose (je ne dis pas de remplacer), pas même de critiquer les propositions des autres. Face aux nombreux jeunes qui demandent une bonne raison de ne pas mettre leurs vies en jeu, nous ne savons que dire. D’autres ont donné ce que nous savons ne pas être de réelles réponses, mais cela n’empêche pas des jeunes de les accepter de façon acritique, les réduisant à des instruments passifs entre les mains du pouvoir en éteignant leur agressivité libératrice. D’autres leur disent que la vie a une valeur en soi, parce que Dieu nous l’a donné ou bien parce qu’elle sert la révolution, la survie de l’espèce, et ainsi de suite. Nous savons que, prises individuellement, ces propositions ne sont pas justes, mais nous devrions savoir que proposer comme alternative valable aux jeux de risque pour le risque.
Alfredo M. Bonanno.
Come Giocarsi la vita e perche, extrait de ProvocAzione N°21, Juin 1990.