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Mezioud Ouldamer - Offense à Président (extrait n°2)

vendredi 29 septembre 2017

Un tel optimisme aurait pourtant dû disparaître au contact de la brutalité policière. Lorsque Rabah avait fait son entrée à l’Annexe, il avait le thorax, l’épaule et un bras dans le plâtre. Il sortait tout juste de l’hôpital Maillot (quartier de Bab-el-Oued à Alger). Le plâtre était la seule trace visible laissée par douze jours de « séjour » à Bouzaréa, un des plus fameux centres de torture de la Sécurité militaire. Tout le monde, en prison, a pu connaître l’histoire de cet homme. Les échos en sont parvenus jusqu’en France où je devais retrouver trace de la campagne d’information faite autour de l’arrestation de jeunes officiers de l’A.N.P.


Elève officier à Cherchell, il venait d’achever, en 1978, sa formation d’artilleur. Vers le mois d’octobre (je ne garantis pas la date exacte), la Sécurité militaire lui tomba dessus, à la suite d’une enquête provoquée, là encore, par un incident banal, et plaça tout de suite l’affaire sous le signe du « démantèlement d’un réseau subversif lié à l’étranger ». Motif d’accusation des plus classiques, mais dans ce cas, ils avaient une preuve : des lettres venant de France, avec une référence au parti communiste internationaliste. Lorsque la « boîte à lettres » fût arrêtée, il ne reste plus qu’à remonter la filière pour trouver le dirigeant du réseau et le faire passer aux aveux.
Rabah ne fut pas parmi les premiers à être arrêté ; mais il n’en rejoignit pas moins bientôt ses amis, moins aguerris que lui. Il me dira :
Dans les premiers moments, j’ai vraiment cédé à la panique ; je savais parfaitement ce qui m’attendait. Dans la voiture, deux idées se présentèrent à moi : tenter de fuir ou me suicider. Impossible de fuir, j’avais les poignets entravés ; mais je pouvais donner un coup de tête au chauffeur. A l’époque, j’étais costaud, ce n’est pas comme aujourd’hui ! Finalement, j’ai essayé de me donner la mort ; sur le parcours entre Cherchell et Bouzaréa, j’ai rongé le fil d’un bouton… d’un gros bouton, sur mon manteau militaire ; je pensai que le bouton se coincerait dans ma gorge et m’étoufferait. Eh bien non, il est passé ! »
Il riait toujours en évoquant ces souvenirs, comme s’il s’agissait d’une bonne blague. Et me voyant frissonner, il affirmait que l’essentiel est de dominer sa peur. Existe-t-il réellement un seuil au-delà duquel le corps supporte les douleurs les plus intenses ? Son cas semble le prouver. A dix-sept ans, il avait fait connaissance avec la Sécurité militaire, à Constantine. Cette fois-là, ils ne l’avaient pas gardé longtemps, mais il avait pu se rendre compte de ce que cela représentait.
Il était né dans une des régions les plus frondeuses de la Kabylie, à Akbou, près de Bougie. Ce n’est évidemment pas quelque « hérédité » du sang ou une prédestination historique qui porte ces gens à la révolte, mais la misère qui caractérise leurs conditions de vie et l’arriération mentale entretenue par l’Islam (Bougie était, tout récemment, le pôle d’attractions de colloques et de conférences coraniques où de savants docteurs essayaient de définir le Mystère qui se cache derrière les trois lettres qui précèdent telle ou telle sourate). Comme si le Coran n’était pas, en soi, suffisant pour ruiner la vie, on met à son service tous les ratés de la bureaucratie, tous ceux qui seront à jamais incapables d’exercer véritablement le pouvoir. Rabah prit très tôt conscience de cela.
« J’ai fait mes études en arabe, mais je n’ai jamais voulu croire au caractère fatal de la misère », me dira-t-il un jour.
Il parlait effectivement plus volontiers en arabe – à l’occasion en kabyle. En prison, il avait commencé à apprendre le français, qu’il parlait à présent presque couramment.
Rabah était le plus jeune détenu de l’Annexe, mais tout le monde l’appelait « Ammi » Rabah, en témoignage de profond respect. Lorsqu’il avait échoué dans cette prison, personne ne s’était soucié de l’aider ; quelques plaisanteries avaient même surgi quand on avait su qu’il était communiste. Ah ! Voici donc à quoi ressemble un communiste ! Un rouge ! Lorsqu’on l’appelait au tribunal pour une audience, la valetaille le harcelait dans les couloirs et la salle d’attente, profitant de ce que son nom évoque le verbe « chambouler » (en arabe) pour se livrer à des jeux de mots approximatifs : vous voyez, il a voulu tout mettre sens dessus dessous ! Il a tout remué ! Un athée !
En prison, l’athée a prouvé qu’il était un homme, simplement – c’est-à-dire un être pleinement humain, comme aucun musulman ne saurait l’être aujourd’hui.
Dans la voiture qui le conduisit à la torture (une voiture noire, comme d’habitude), aucune parole ne fut prononcée. J’ai pu moi-même mesurer le poids de ce silence – un silence lourd, insupportable, qui constitue déjà une préparation psychique à ce qui va suivre.
Durant douze jours, il fut interrogé et torturé sans répit, hormis les moments où il s’évanouissait et ceux où ses tortionnaires reprenaient leur souffle.
« Au douzième jour, je n’avais toujours pas fait la moindre déclaration, me dira-t-il. Alors, il ont préparé la bouteille. J’ignore s’ils seraient allés jusque-là. C’est un agent, entré par hasard dans la pièce, qui me l’a épargné ; il m’a immédiatement reconnu : c’était un de ceux qui m’avaient interrogé à Constantine. Il leur a dit : ’’Vous perdez votre temps avec lui, vous pouvez le découper en morceaux, il ne dira rien.’’ »
La nuit même de son arrivée à Bouzaréa, l’interrogatoire de Rabah commença. Il ne livra que quelques informations sur sa vie privée, ses états de service, puis se tut. Un détail revient souvent ici : tous ceux qui ont connu la Sécurité militaire l’ont affirmé, l’agent qui commence l’interrogatoire vous déclare d’emblée :
« Bon, ici tu n’as ni Dieu, ni mère, ni miséricorde. »
Ce qui veut dire : il est inutile de jurer, d’implorer, d’espérer. L’Islam est la religion de l’État, pour la forme, mais l’État ne croit qu’en la force, dans la réalité de son existence. Ici sont les intérêts, ici finissent les discours. Comme Rabah ne voulait rien ajouter d’autre, il fut conduit dans une pièce vide, assez vaste, où on le dénuda. On lui remit les menottes. On commença par l’insulter, le traitant de traître communiste au service de l’étranger, d’élément antinational, etc.
Il eut d’abord droit à tout le répertoire des injures dont la langue algérienne est si riche.
« Ils étaient plusieurs dans la salle, me dit-il, et chacun voulait renchérir sur l’autre. Ils tournaient autour de moi, une vraie meute. J’ai d’abord ressenti une gêne du fait de ma nudité, mais c’est vite passé. Je me suis dit : ce ne sont même pas des chiens, les chiens sont plus dignes, ils vont droit au but quand ils attaquent. »
Cela dura ainsi un moment, mais devant sa détermination les tortionnaires passèrent aux gifles, aux violentes boutades, aux coups de pied, ne s’arrêtant que le temps de dire :
« Vas-tu parler ? »
Il répondait invariablement qu’il avait dit tout ce qu’il avait à dire. On lui disait que ses amis avaient tout avoué, ce qui était vrai. Que cherchaient-ils de plus ? Tout simplement qu’il reconnaisse, par une déclaration signée de sa main, qu’il avait trempé dans un complot contre la défense nationale, détenu des documents subversifs, établi des contacts avec l’extérieur, menacé la sécurité de l’État. Il s’obstina dans son refus.
« Cette entrée en matière n’a pas duré, mais jamais je n’ai eu aussi mal. J’ai même hurlé aux premiers coups et puis, même avec les menottes, j’essayais de riposter ; j’ai réussi à cracher au visage de l’un d’eux ! Je me suis mis à les insulter à mon tour ; n’ayant plus rien à perdre, je pouvais toujours me procurer cette petite satisfaction. Puis ils se sont arrêtés, en me disant qu’ils allaient s’occuper de moi plus sérieusement. Six grandes brutes sont alors entrées dans la pièce – des experts en karaté. Pourquoi six ? Un seul m’aurait réduit en bouillie. C’étaient vraiment des spécialistes : leurs coups me faisaient mal, très mal, je me suis dit qu’ils allaient me tuer ; je protégeais mes parties sensibles. Tu vas rire : l’un d’eux m’a envoyé un coup très violent sur la tempe, si violent que ma tête a pivoté d’un quart de tour – je ne pouvais plus la redresser ; c’est un autre qui me l’a remise en place en me frappant de l’autre côté ! Nous étions tous à crier, moi de douleur, eux pour m’effrayer. Un coup m’a touché au dos, j’ai vu le sol venir à moi, mais le genou d’un autre de mes tortionnaires m’a rattrapé de justesse avant que je ne m’allonge face contre terre. »
Il tombait, assommé ; on le réveillait, on recommençait, il retombait. On arrêtait les coups, on l’asseyait sur une chaise, mais sans lui laisser le temps de souffler. Il devait tout déclarer, tout, s’il voulait qu’on le laisse en paix. A chaque fois qu’il le pouvait, en guise de réponse, il les insultait. Quelqu’un l’attrapait par les cheveux, tirait et arrachait une touffe entière. Ils se prirent au jeu et chacun, à tour de rôle, lui saisissait les cheveux ; l’un tirait brutalement, un autre par petits coups, et un troisième décida :
« ’’Je vais t’arracher cinq cheveux, pas plus.’’ Il tire et, patiemment se met à compter. ’’Il y en a six ou sept ; on recommence, il faut qu’il y en ait cinq… Ah, cette fois, j’en ai seulement arraché quatre. Recommençons !’’
« J’avais les larmes aux yeux, me dit Rabah, c’était plus fort que moi, je ne voulais pas pleurer, mais les larmes coulaient d’elles-mêmes. Comme ils ont vu que ça me faisait vraiment mal, ils ont continué. Je suis sorti de cette séance avec sur le crâne des plaques de chair nue qui sont restées quelques temps, tu sais, comme si j’avais eu la teigne. Après, les cheveux ont fini par repousser. »
Et il me montra sur sa tête les endroits où ils s’étaient particulièrement appliqués – à la nuque, sur les tempes. Et il évoquait tout cela avec le sourire.
« J’ai perdu la notion du temps. Là-bas, chez eux, on ne voit que la lumière électrique ; tout se passe dans les sous-sols. Je ne sais à quel moment ils ont arrêté les coups ; ils m’ont placé devant une lampe, un véritable soleil ; je devais la fixer en subissant leurs questions. Lorsque je fermais les yeux, quelqu’un me giflait aussitôt. A la fin, mes joues devinrent insensibles, mais je continuais à faire semblant d’avoir mal. Je ne pouvais supporter l’éclat de la lampe, je tenais les yeux fermés. Ils ont fini par se rendre compte que les gifles ne me faisaient plus rien. C’est alors que, m’ouvrant les yeux de force, quelqu’un m’a mis des gouttes dedans. D’abord, je n’ai rien ressenti : je me demandais quel était encore ce remède. Mais quand j’ai voulu refermer les yeux, j’ai compris. C’est pire que de t’enfoncer des aiguilles dans les pupilles. La surprise et la douleur m’ont arraché un cri d’épouvante. Pense combien une goutte d’huile bouillante sur la peau fait mal, eh bien, leur truc était mille fois plus douloureux. Je dus fixer la lampe et alors, ce fut le supplice du feu. Quand mes paupières retombaient par réflexe, la douleur fusait immédiatement. »
Lorsqu’il commençait à s’habituer à la douleur, ils opéraient autrement. Ils appliquaient une nouvelle technique, puis revenaient à la première, et tout recommençait : les insultes, les gifles, la lampe, les cheveux, les questions, les injures, les coups de pied, les questions encore. Enfin, désireux de souffler un peu, ils décidèrent de le laisser mariner quelque temps dans son coin : on lui attacha les poignets, pour lui faire passer les genoux repliés entre les bras ; dans cette position, on passa un gros bâton coinçant les bras d’un côté et les genoux de l’autre ; chaque extrémité du bâton reposait sur une table. Dans cette posture, le corps pend dans le vide, tête en bas. Il faut plusieurs heures de ce traitement pour qu’il parvienne à son entière efficacité. Les douleurs apparaissent d’abord là où les bras sont en contact avec le bois ; derrière les genoux également, où le bâton meurtrit la chair. Puis les épaules, le dos et bientôt tout le corps sont traversés d’élancements tels qu’on a peine à croire qu’une volonté humaine puisse y résister.
Je lui ai demandé s’ils avaient fait usage du feu, de cigarettes incandescentes, par exemple.
« Pas une seule fois, dit-il, parce que cela laisse des traces. Aucune trace ne doit subsister puisque, officiellement, la torture n’existe pas. »
Au procès, il eut soin de se plaindre devant la Cour de tous les sévices qu’il avait subis ; le président, sans rire, lui demanda d’en apporter la preuve. C’était évidemment impossible, ses fractures n’étant plus visibles deux années plus tard (il ne sera jugé que deux mois après mon incarcération).
Il ne sut jamais combien de temps il resta suspendu entre les deux tables, dans la posture de la brouette, comme certains l’appellent.
Lorsqu’on le détacha, il lui était impossible de faire usage de ses membres. Il resta longtemps recroquevillé tandis que ses tortionnaires le bourraient de coups de pied pour l’obliger à détendre bras et jambes.
« Ils voulaient à tout prix que j’allonge les jambes, que je me relève, et c’est ce qui me faisait le plus mal, tout mon corps était comme coincé par une gigantesque crampe. Mon seul soulagement était de hurler de toute la force de mes poumons. Mais tu peux hurler, dans leurs souterrains… personne, pas même le bon Dieu, comme ils te le disent à l’arrivée, ne peut t’entendre. Et ils adorent t’entendre hurler. J’essayais quelquefois, par défi, de ne pas proférer un seul gémissement ; alors, ils s’acharnaient encore plus sur moi, c’était la pire insulte que je puisse leur faire. »
Rabah s’interrompait parfois dans son récit, riant franchement de tout cela, comme si le supplice n’avait été qu’un mauvais rêve. Je lui racontai qu’un jour j’avais vu dans le quotidien Echaab (copie quasi conforme d’El moudjahid) une photo montrant une personne dans la posture qu’il venait de décrire ; le journal précisait que cette méthode de torture se pratiquait… en Espagne.
« Est-ce que tu crois qu’ils ignorent ce qui se passe à Bouzaréa ? me demanda-t-il.
– Je ne le pense pas. Mais c’est une façon de diriger nos regards vers l’horizon, pour nous empêcher de voir la morve qui nous pend sous le nez. »
Charni était intervenu une fois pour dire :
« La torture est vraiment compliquée, chez vous. »
(Il était lui-même passé par Bouzaréa et son propre récit recoupait en maints détails celui de Rabah.)
« En Tunisie, les choses se passent plus simplement. Là-bas, lorsqu’on arrête des gens soupçonnés d’atteinte à la sûreté de l’État, on les met au secret pendant une semaine, le temps de rassembler un maximum de renseignements sur eux. Durant cette période, ils sont nourris normalement, dorment à leur aise – personne ne les dérange. Lorsque l’enquête est finie, on les rassemble dans une pièce. On commence par celui qui a apparemment le plus de responsabilité dans l’affaire : il est attaché sur une roue, tête en bas, juste à la hauteur d’un bureau. On lui pose trois fois la question : ’’Allez-vous avouer ?’’ S’il répond non les trois fois, celui qui interroge prend une espèce de cuiller, la lui enfonce dans une orbite et arrache l’œil qu’il pose sur le bureau. S’il s’obstine, on recommence avec l’autre œil, mais neuf fois sur dix, dans ces cas-là, on parle avant. Il est d’ailleurs parfaitement inutile de s’obstiner puisque les autres, qui ont assisté au spectacle, vont tout déballer avant d’être attachés ! »
Je n’avais jamais voulu croire qu’on pût froidement se livrer à une telle opération ; j’en fis la remarque à Charni :
« Mais aussi inhumain qu’on puisse être, il doit y avoir un reste de sensibilité qui subsiste ? »
Il se mit à rire :
« Un agent qui t’interroge n’a aucune sensibilité. Il te découpera en morceaux s’il le faut et si on lui demande de le faire. »
Je lui demandai :
« Mais qui peut prendre la responsabilité de faire arracher un œil à quelqu’un ?
– Oh ! Un supérieur immédiat. Si on devait pour chaque opération de ce genre en référer au sommet, on n’en sortirait plus.
– Rabah dit qu’ici on préfère ne pas laisser de traces ; en Tunisie, on arrache les yeux… Ça doit finir par se savoir, tout de même ! »
Je devais lui sembler l’être le plus naïf du monde.
C’est en riant qu’il reprit :
« La perte d’un œil ? Qu’est-ce que c’est à côté de tout ce que le peuple tunisien a perdu ? Il y a longtemps qu’il a perdu, sans s’en rendre compte, toute sa dignité. »
Il me dira par la suite que les Renseignements tunisiens recrutent très jeunes leurs agents, en choisissant de préférence des orphelins assez doués. On leur donne une formation scolaire et militaire dans des écoles spécialisées. C’est au cours de cette formation qu’ils sont dressés à cette seule tâche : exécuter.
Rabah reprit son récit :
« Ils m’ont aussi pendu au plafond ; là, je n’ai pas tardé à m’évanouir. Je me suis réveillé dans un cachot, et ils sont venus me chercher. J’avais perdu la notion du temps. Ils ont repris l’interrogatoire ; je me taisais toujours. Mon silence les exaspérait, ils redoublaient de violence. Je crois qu’à partir d’un certain moment, il ne s’agissait même plus pour eux de me faire avouer, mais de me briser. Ils n’admettaient pas de se heurter à une résistance. Une fois, ils m’ont attaché sur une table, allongé, puis, à coups de canne, deux d’entre eux ont commencé à me bastonner la plante des pieds. Au début ce fut atroce, ils y allaient de toute la puissance de leurs bras. Deux autres les ont relayés. A la fin, je ne sentais plus aucune douleur, comme si les coups m’avaient complètement anesthésié. Je me demandais pourquoi ils s’acharnaient encore, alors qu’il était visible que je ne ressentais plus rien. Mais ils savaient ce qu’ils faisaient. A la fin, ils m’ont conduit dans un cachot où ils m’ont laissé assez longtemps seul. Je m’étais endormi, ce sont eux qui m’ont réveillé. J’ignore combien de temps a duré mon sommeil, mais au réveil mes pieds avaient enflé monstrueusement, c’était d’énormes ballons. Ils m’ont forcé à me lever. A peine debout, j’ai eu la sensation de marcher sur des charbons ardents ; la douleur a irradié dans tout mon corps, c’était insoutenable. Je suis retombé. Ils me bourraient de coups de pieds, mais je préférais cela plutôt que de me lever. Ils m’ont pris par les bras pour m’obliger à marcher, mais je me laissais traîner. Alors, on m’a de nouveau attaché sur une table. Mais au lieu de me frapper, on me piquait simplement la plante des pieds avec la pointe d’une canne. J’étais abruti par la douleur, m’évanouissant à chaque piqûre. Je crois qu’à un moment, une seule idée restait en moi : ne pas céder. Après tout ce que je venais d’endurer, je ne pouvais pas me permettre de céder. Ils l’ont compris. Ils se sont alors énervés et c’est comme ça que l’un d’eux m’a déboîté l’épaule. Il ne l’a pas fait délibérément, il avait simplement perdu tout contrôle de lui-même. Il me tordait le bras, me criant de parler, il avait de la bave aux lèvres ! Si tu avais pu voir ça !
« A un moment, il ne posait même plus de questions, se contentant de m’insulter. J’étais tout à la fois traité de pédé, d’enfant de putain, de raté, de communiste vendu, de chien rouge, de bâtard, de canaille et de tas d’autres noms. Les insultes me parvenaient à peine, c’était comme des grincements de dents, il était entré dans un accès de folie furieuse… et c’est à ce moment que mon épaule a craqué. Désespérant d’obtenir quoi que ce soit par la brutalité élémentaire des premières méthodes, ils sont passés à l’électricité. Ça faisait déjà un bout de temps qu’ils me promettaient ce dernier raffinement, et je me disais qu’après tout ce que j’avais subi, je ne tarderais pas à leur claquer entre les doigts. Mais ils savent s’y prendre : ils te brisent, tu ne claques pas. Avec l’électricité, ils ont commencé sur les lèvres, les oreilles, les tempes. Là encore, la douleur est terrible, mais le corps entièrement meurtri finit par s’habituer. Ils sont ensuite passés aux testicules en prenant toutefois la précaution de m’attacher solidement, sans quoi je crois que j’aurais bondi au plafond ! Tout mon corps tressautait sous les spasmes. Comment te dire ? J’étais gorgé de souffrance. Et tout d’un coup, je ne sentis plus rien. C’était comme si le courant ne passait plus ! Voyant cela, ils se sont mis à m’arroser d’eau avant de recommencer. »
Lorsque le président du tribunal lui demanda d’apporter la preuve que la Sécurité militaire l’avait torturé, Rabah aurait pu, en dépit des précautions prises par ses tortionnaires, apporter à tout le moins un début de preuve. Mais cela eût été parfaitement inutile, car il n’est pas encore né, le président d’un tribunal algérien qui accuserait la Sécurité militaire de crimes contre l’humanité. Et Rabah ne tenait d’ailleurs pas à apporter ce témoignage. Je compris pourquoi le jour où il me pria de l’aider à rédiger une lettre en français destinée à sa fiancée. Il lui demandait, en substance, de ne plus l’attendre et de se considérer comme dégagée de toute obligation envers lui. C’est ce jour-là seulement que je sus qu’il était fiancé. Je lui objectai qu’il ne devait pas désespérer de la retrouver un jour, mais il répondit :
« Un jour ? Quand ? En admettant qu’elle veuille m’attendre, à quel âge vais-je la retrouver ? Je sais qu’ils me colleront le maximum.
– Et si elle tient à toi ? Comment pourrait-elle t’abandonner ?
– Justement, elle ne veut pas m’abandonner, mais je ne veux pas qu’elle m’attende ; même si je sors assez tôt de prison, je ne pourrai pas l’épouser, c’est cela qu’il faut qu’elle comprenne. Mais comment lui expliquer cela ? »
Moi-même je ne comprenais pas, et je le pressais de questions. A la fin, il déclara :
« Tu sais, l’électricité, cela a été terrible. Ils m’ont complètement détruit… Ils n’arrêtaient pas de m’appliquer le courant sur les testicules, c’est là ou ça fait le plus mal. Depuis quelques mois, j’ai constaté que je n’avais plus d’éjaculations nocturnes ; je me suis dit que cela reviendrait avec le temps, mais maintenant je sais que c’est fichu. Je n’éprouve plus la moindre sensation. »
J’essayais de lui redonner confiance, avec des mots un peu creux :
« Qu’en sais-tu, ce n’est peut-être pas irréversible… » Mais il demeurait convaincu qu’il ne pourrait jamais fonder un foyer, répétant obstinément :
« Je ne m’en réjouis pas vraiment, mais du moins je me dis que, si un jour je retrouve la liberté, j’aurai les coudées franches pour reprendre la lutte ; je ne serai pas toujours à penser qu’il y a une femme qui tremble pour moi. »
J’étais heureux, l’entendant parler de la lutte, de ne pas trouver trace chez lui de cette fièvre artificielle qui caractérise l’activisme imbécile des militants de parade. Ses bourreaux savaient du reste fort bien à quoi s’en tenir : le complot du parti communiste internationaliste avait autant de réalité qu’une attaque de Martiens. La Sécurité militaire ne craint nullement les activistes : elle pousse même la sollicitude à leur égard jusqu’à leur donner l’illusion qu’ils existent.
En dehors de ses tortionnaires, Rabah ne vit personne à Bouzaréa, même si une intense activité se laissait deviner dans les couloirs. Les portes des cachots qu’on ouvrait et fermait claquaient sans arrêt, comme si le travail ne devait jamais cesser dans les locaux de la Sécurité militaire. Lorsque, enfermé dans un cachot, il profitait d’un moment de répit pour demander à aller aux toilettes, un gardien l’y accompagnait, le tenant sous la menace d’un fusil : dix secondes pour pisser et pas question de se laver. Les gardiens étaient recrutés dans les trop fameuses unités de commandos de Skikda ; leur brutalité n’égalait que leur mutisme. J’ai personnellement rencontré beaucoup de personnes passées par Bouzaréa, parmi elles des Tunisiens, dont je reparlerai, et des personnes arrêtées lors du mouvement du printemps 1980. Leur témoignage recoupait les propos de Rabah. S’il fallait une preuve de plus pour montrer l’illégalité intrinsèque du régime policier, la voici : les Tunisens ont été détenus toute une année dans le plus grand secret, alors que les chiffons constitutionnels stipulent que la garde à vue ne doit pas dépasser quarante-huit heures. Les garanties existant sur le papier sont une chose, la réalité des faits en est une autre.
Vers la fin, les tortionnaires avaient acquis la quasi-certitude que Rabah ne parlerait pas. Ils tinrent néanmoins, par acquit de conscience, à expérimenter sur lui quelques supplices encore inédits. C’est ainsi qu’un de ses gardiens lui promit un jour – en lui parlant en kabyle pour que cette promesse ait plus de poids – qu’il lui ferait « lécher le sol ».
« Je l’ai insulté en guise de réponse, me dit Rabah. J’étais prêt à me laisser étrangler plutôt que d’ouvrir la bouche. Mais ils savaient très bien ce qu’ils faisaient. Après m’avoir dûment immobilisé, ils n’avaient qu’à me pincer les narines suffisamment longtemps pour que je sois obligé de desserrer les dents. Ils ne se pressaient même plus, comme au début : je pouvais résister, retenir l’air dans mes poumons, ils attendaient tranquillement. Et aussitôt que j’ouvrais la bouche, ils introduisaient les fils ; je pouvais crier à mon aise, ils en profitaient pour assurer le passage du courant sur la langue ; tu serais étonné de la dimension qu’elle peut atteindre ! Elle m’est sortie de la bouche, pendant devant moi comme un bizarre appendice. C’est ainsi qu’ils ont tenu leur promesse : l’un me maintenant par les pieds, un autre me mettant la tête près du sol, visage contre terre, ma langue balayait littéralement les poussières. Et chacun de plaisanter… L’un disait : ’’Allez, on va faire un peu le ménage !’’ Un autre : ’’Quel goût il a, le sol ?’’ En fait, je ne sentais rien, c’était seulement pour m’humilier qu’ils agissaient de la sorte. Ma langue était crevassée, boursouflée comme un champignon. Pendant plusieurs mois, elle demeura parfaitement insensible, comme si plus rien de ce que je mangeais n’avait le moindre goût. »
Ce n’était plus qu’une loque humaine qui fut admise à l’hôpital Maillot, mais aucun des médecins ne chercha à comprendre ce qui lui était arrivé. Ou s’ils comprirent, personne ne songea à s’indigner, ne serait-ce que pour la forme, devant son état. En cette matière, la discrétion est de rigueur : rien ne filtra de l’enquête policière menée sur les élèves officiers de Cherchell arrêtés en 1978. J’entendis pour la première fois parler d’eux en 1980, lorsque je les retrouvai en prison. Pour en revenir à Rabah, l’Annexe fut loin d’être pour lui un havre de paix au sortir de Bouzaréa, les gardiens ayant reçu ordre de surveiller tout particulièrement ce « communiste ». Ainsi, durant le premier mois, en plein hiver et alors qu’il portait toujours son plâtre, il fut plongé dans le bassin tout habillé. Et par la suite, les gardiens saisirent tous les prétextes possibles pour lui en « faire voir ».
Il va de soi que la Sécurité militaire n’a à s’embarrasser d’aucun scrupule dans l’exercice de sa fonction terroriste ; mais Rabah aurait pu espérer bénéficier de quelque légalité de façade au cours de l’instruction de son affaire. Il n’en fut rien. Le juge auquel on le confia, ce Boussis dont on m’avait déjà tracé le sinistre portrait à mon arrivée à la Ferme, était en réalité un dément sadique. Je sus plus tard qu’il avait été muté dans une ville du Sud, car on avait fini par s’aviser, même en haut lieu, qu’il en faisait vraiment trop. Au tribunal, on l’appelait le « cow-boy » ou « Zorro », en raison de sa manie d’interroger le prévenu en lui mettant son revolver sous le nez. Rabah me raconta un jour qu’il entrait dans des accès de rage démentielle chaque fois qu’il n’obtenait pas la réponse qu’il désirait entendre. Mais que ce magistrat souffrît de démence n’est pas en soi exceptionnel. Ce qui est exceptionnel, c’est de rencontrer un magistrat ou un haut fonctionnaire qui ne présente pas une déficience psychique profonde. Plus grave était le fait que Rabah ne put compter sur la présence de son avocat lors des premières audiences d’instruction. Il y était convoqué à n’importe quel moment, selon la fantaisie de ce juge. En principe (et mon juge ne dérogea pas à cette règle), les instructions n’ont lieu qu’une fois par semaine, non par respect d’une quelconque procédure, mais pour éviter que les couloirs et les bureaux du tribunal militaire ne soient encombrés. Selon ce que m’en a dit Rabah, ce Boussis était une espèce d’illuminé, convaincu de défendre non pas l’État mais la cause de Dieu. Il menaçait Rabah de l’abattre en lui faisant remarquer que « Allah serait certainement content de voir crever un chien communiste ». Ce délire n’est pas fait aujourd’hui pour me surprendre : je devais moi-même être condamné, au mépris du plus élémentaire bon sens, pour « outrage à la religion ».
Lorsque, quelques semaines plus tard, un avocat fut admis à se constituer, l’affaire de Rabah était en fait entièrement jugée. Mais pour garder quelque apparence de dignité au rôle de la défense, et vu l’impossibilité d’apporter le moindre début de preuve matérielle, l’inculpation pour complot fut abandonnée. On retint l’appartenance à une organisation étrangère et la détention de documents de caractère subversif. Ce dernier point révèle quelque chose de terrible, où éclate le caractère dégénéré du système, au sens le plus strict du mot. Dans cette société brisée par un État qui a accédé à l’indépendance, les polices sont devenues autonomes. Au procès de Rabah, les documents retenus contre lui étaient les œuvres de Marx, d’Engels et de Lénine. On en amena une pleine brouette dans la salle d’audience. Et c’est principalement sur la base de ces documents que fut prononcée la condamnation. Les avocats tentèrent bien, pour sauver les apparences (et je maintiens qu’il ne s’agit que d’apparences), de faire valoir que lesdits documents étaient en vente libre dans toutes les librairies d’Algérie. L’un des plus éminents représentants du barreau algérien, Maître Benabdallah défendait Rabah ; il soutint que, puisque l’Algérie se réclamait si ostensiblement du socialisme, le président devait avoir gardé à l’esprit que Marx en avait été le promoteur. Mais c’était prêcher dans le désert. La cause était perdue d’avance. On ne reproche à personne, en Algérie, de lire Marx ; tous les moutons de l’université ont au moins lu le Manifeste du parti communiste, comme ils lisent Guy des Cars. Ce qu’on reprochait à Rabah, faute de preuves tangibles, c’était d’avoir trouvé le mode d’emploi de la pensée révolutionnaire. J’ajouterai, pour clore cette parenthèse, ceci : les gendarmes qui ont fouillé chez moi ont découvert les œuvres complètes de Marx et Engels. Ils n’y virent rien de subversif.
Deux délégués de la Ligue des droits de l’homme assistèrent au procès de Rabah et de ses compagnons, leur apportant ainsi une sorte de caution légale. Mais les débats s’étant déroulés intégralement en arabe, et sans qu’on se soucie de leur en fournir une traduction, leur présence ne fit qu’ajouter au comique de la farce.
Seule, Radio Suisse Internationale, dans un bref communiqué, annoncera les condamnations, comprises entre deux ans et six ans de prison, frappant de jeunes communistes algériens. Son avocat le supplia de faire appel, mais Rabah refusa ; ses compagnons l’imitèrent. Une semaine plus tard, ils étaient transférés – Rabah et l’un de ses amis à Lambèse, les deux autres à Berrouaghia. A ce jour, je suis toujours sans nouvelles d’aucun d’eux.

[Chapitre XII de Offense à Président, Editions Gérard Lebovici, 1985.]

Voir un autre extrait.

P.-S.

Nous avons appris il y a peu le décès de Mezioud Ouldamer, survenu le 12 juillet 2017.