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Montpellier : Brèves réflexions sur la journée du 15 avril 2016

mercredi 20 avril 2016

Drôle de journée ! Entre les affrontements et la répression (massive, avec 300 tirs de grenades par les CRS), le refus des syndicats de laisser « leur » cortège rejoindre la canaille lycéen-ne-e, mobilisée depuis on ne sait plus trop combien de jours, parfois dès 5h30 du matin, pour ne plus avoir à se lever le matin pour trimer…la présence majoritaire de milliers de jeunes des différents quartiers de misère de la ville, l’irruption de la révolte dans une manif que les lycéen-ne-s « politisé-e-s » voulaient non-violente, celle de la vie et de la joie dans des moments de danse autour d’une petite sono improvisée ou sur de la musique « du bled »…l’énergie sauvage d’une marche chaotique et sans drapeaux de plus de trois heures à travers les quartiers du centre-ville pour rejoindre le commissariat central (et demander naïvement la libération des lycén-ne-s détenu-e-s le matin), les moments marrants, le petit côté scandaleux des adolescent-e-s trop content-e-s d’effrayer les badauds les plus plan-plans dans les rues et aux fenêtres (qui tiraient parfois de sacrées tronches) plutôt que de moisir en cours une interminable journée de plus. Ou les trop nombreuses contradictions qu’il est plus que nécessaire de saisir pour les dépasser, et vite (ce que ne fait pas le SCALP -34 dans son texte triomphaliste).

Car beaucoup de manifestations de la misère relationnelle dans laquelle le système plonge les individus se sont manifestées durant la journée : embrouilles, vols, dépouille, menaces. Et la reproduction des séparations, l’enfermement dans des catégories qui conditionnent et emprisonnent tout un chacun (et pas seulement les adolescents) : « racailles », « schlags », etc.

Mentalités de bandes, défiance et repli sur le groupe… Drôles de situations : alors que la journée a offert de nombreuses opportunités aux individus pour exprimer de différentes manières leur rage, pour agir pour eux-mêmes et avec les autres, la misère n’a cessé de ressurgir dans de minables embrouilles pour un portable, une casquette, dix euros, etc. La journée a fourni des conditions de combat contre l’existant, et aussi certains de ses pires aspects, dans un méli-mélo ou l’un ne cessait de faire place à l’autre… Si bien qu’avec le recul, on est partagé-e-s entre le sentiment d’avoir vécu quelque chose de beau, de fort et de marquant, et celui d’un événement trop parasité par la frustration canalisée dans la violence contre les autres.

Il est dangereux de minimiser tout çà ou, pire, d’en ricaner de façon cynique, pour se dé-responsabiliser. Car ces faits sont la conséquence de l’horreur de ce monde, qui habitue au manque de confiance en soi, à l’insécurité vis-à-vis des autres, à la négation de soi et à la mise de côté de son individualité pour se conformer aux exigences de la société, du groupe, à capituler aussi bien devant l’autorité instituée que devant celle, également insidieuse, des plus forts, ou des plus grandes gueules. Il y a finalement peu de jeunes (10 ? 15 ?), plus paumé-e-s qu’autre chose (et on l’espère provisoirement) qui ont profité de la manif pour satisfaire leurs faux-besoins en gadgets marchands… Mais trop nombreux-ses ont été ceux et celles qui ont mis de côté leurs désaccords avec ces pratiques pour ne pas s’aliéner un copain, une copine, ou un groupe de pseudo-amis, et laisser passer ainsi une bonne occasion de s’affirmer.

Plutôt que de se plaindre du fait que les lycéen-ne-s manquent d’organisation, de tradition de lutte, qu’ils n’aient pas la cohésion de l’ancienne classe ouvrière, etc., ou de s’illusionner sur le fait que des formes (affrontements, etc.) soient nécessairement porteuses de contenu, il importe que par le dialogue (mais un dialogue qui laisse place à la rage, aux échanges même speed et à bâtons rompus), la rencontre et l’action, les énergies s‘unissent et trouvent des formes qui traduisent dans des cibles précises la frustration, l’aliénation et la colère que provoquent la misère des conditions de vie. Et mieux vaut des tentatives modestes ou imparfaites (qui appellent leur propre dépassement) que la radicalité des formes sans remise en question de nos relations sociales et du système qui les porte.

Dans cette ville où la ségrégation, le contrôle politique des quartiers (via l’associatif en particulier), la gentrification et l’idéologie post-Georges Frêche poussent y compris les plus pauvres à faire leur petit trou dans un monde du travail en décomposition (quitte à passer devant les autres et à faire appel aux relais informels des cercles politiques), à se réfugier dans le néant religieux, ou au culte du fric, de la marchandise et de la belle bagnole (des tendances qui peuvent d’ailleurs faire bon ménage), ces journées de mobilisation montrent que beaucoup d’individus ne se satisfont heureusement pas de l’état des choses (alors que le quotidien pousse trop souvent à croire le contraire), et sont prêts à prendre des risques. Il est à déplorer que seul un nombre assez limité d’individus ait tenté de dépasser les contradictions brièvement évoquées dans ces quelques lignes. Mais cela a porté ses fruits à plusieurs moments et ne peut qu’inciter à persister dans cette voie.

Le mouvement des lycéen-ne-s contient de bien belles choses, et sa rencontre lors du mouvement contre la « Loi Travail » (et le reste) avec d’autres révolté-e-s cherchant à exprimer leur rage devra déboucher sur des formes plus conscientes pour le combat contre ce qui nous opprime et nous détruit.

Un anti-autoritaire.