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Mort-aux-Vaches

Considérations à propos de l’agent Rodot dit "Mort-aux-vaches" par Zo d’Axa

dimanche 3 juillet 2011

En annonçant l’imminente mise en liberté de Monsieur Rodot, agent de police et tueur de filles, les journaux d’hier n’ont donné qu’une information incomplète.

Dès sa sortie de Mazas, l’assassin de Maria Jouin est, en effet, décidé à profiter de la notoriété qui s’attache à son cas pour fonder, en Montmartre, un cabaret artistique.


Il nous manquait.

Monsieur Rodot est un type. Bruant n’a qu’à bien se tenir. Rodot est homme à s’imposer des sacrifices : le bock ne coûtera que 60 centimes, et l’on ne se contentera pas d’engueuler le client. On le poussera, le bousculera, on lui cognera sur le museau. Tous les gens du monde viendront…

Et pour faire la pige totale à l’auteur des Bas-Fonds de Paris qui, dans la rédaction de ses romans, opère rarement lui-même, Rodot contera, au champagne, les drames qu’il aura vécus.

— Or ça, clamera-t-il, Messeigneurs, nobles pantes et belles gonzesses, on va vous la redire, l’histoire, la petite histoire de la petite fille que j’escoffiai, voici quinze ans, dans sa petite chambre… tout près d’ici !

Monsieur Rodot a de belles manières : agent de police, il fréquenta l’Élysée où il était spécialement chargé de veiller à la sécurité du chef de l’État.

Il fut le protecteur de Grévy.

Il empêcha les méchants de dévisser subrepticement la queue de billard présidentielle.

Cela, c’était son travail de jour.

La nuit, il la consacrait à ses affaires personnelles. Il donnait quelques rendez-vous.

Au contact de M. Wilson, il était devenu tellement distingué qu’il inspirait toute confiance aux dames de la rue Condorcet. On lui donnait la clef de la chambre.

Et, quand sonnait l’heure du Berger, il opérait absolument de la même façon que Vacher.

De plus, il volait ce qu’il pouvait.

On a de l’ordre dans la police.

Rodot ne laissait rien traîner. Au petit jour, lorsqu’il quittait la chambre où il avait tué, il emportait, à défaut de louis, les menus bijoux d’une bienheureuse.

Puis il allait, d’un pas léger, reprotéger le chef de l’État.

Dire que si ce serviteur vigilant, ce retrousseur, ce détrousseur n’eût plus tard démissionné, il aurait protégé, peut-être, l’austère Carnot lui-même…

L’Histoire était modifiée.

Il eût épargné des larmes. Mais nous ne connaîtrions pas le sourire de Félix Faure…

Souvent, à ses camarades, qui, avec lui, veillaient sur l’Auguste, Rodot montrait orgueilleusement une bague d’or, un porte-carte aux initiales d’argent incrusté.

Ce n’était jamais ses initiales.

— Encore un présent de ma maîtresse, lançait-il négligemment.

On est fier dans la police.

Tous les copains le jalousaient. Et seuls, les agents des mœurs semblaient être, autant que Rodot, les favoris de ces demoiselles.

Comment ce lapin fut-il pincé ?

La jalousie ! La rouge jalousie déjà indiquée. Un confrère, un autre agent, un envieux apprenant, par les journaux, les détails d’un crime récent, l’assassinat de Marie Bigot, rue Pierre le Grand, compara ces détails à ceux du meurtre de Maria Jouin que son meurtrier avéré, le brillant collègue Rodot, démissionnaire à présent, lui avait maintes fois confiés depuis une quinzaine d’années.

Ah ! le gaillard persévérait.

Le confident de la première heure sentit alors naître des scrupules — les scrupules de la quinzième année ! Il avait peut-être eu tort de se taire. Une lettre partit toute seule…

Rodot était dénoncé.

Arrestation. Mazas. Interrogatoire chez le juge d’instruction. Confrontation avec une concierge sourde et un pipelet presque aveugle, couple vaudevillesque qu’un propriétaire, capitaliste sagace, avait choisi pour la bonne tenue d’une de ses maisons meublées…

La concierge n’avait rien entendu.

Le pipelet n’avait rien vu.

Pas de preuves. Rodot triomphe. Mais comme il est joli joueur :

— Je dirai tout, daigne-t-il expliquer au juge, ne me parlez plus de Marie Bigot. C’est une affaire trop récente. Les passions sont encore trop surexcitées. D’ailleurs je n’y suis pour rien. Causons de Maria Jouin, je préfère. Vous le verrez, je suis loyal : eh bien ! oui, c’est moi qui l’ai tuée. La pauvre ! c’est à coups de mailloche… j’ai frappé au moins vingt fois sur son crâne aux longs cheveux roux, et puis j’ai serré son cou…

— Continuez, continuez, fait le juge, Rodot, vous m’intéressez.

— J’aurai tout dit en ajoutant qu’en raison même de mes aveux et de ma bonne volonté vous devez immédiatement me faire remettre en liberté et me rendre à mes chères études.

— N’allez-vous pas un peu vite ?

— Non, monsieur le juge, je connais la loi, je respecte la Loi, moi, monsieur. J’ai tué, c’est vrai ; mais il y a plus de dix ans ! Ça ne vous regarde plus. Il y a prescription… Prescription, j’en appelle au code. Je me réclame de mon bon droit. Rayez l’affaire : on ne réchauffe point ces plats froids… Vive la Justice ! Donnez des ordres…

Et voici pourquoi le Parquet fait annoncer par ses gazettes que l’ex-agent de police Rodot va nous revenir de Mazas.

Par ces temps, où la Chose Jugée ne se doit pas discuter, il est bon de causer, entre hommes, d’une chose qu’on ne jugera pas.

Notre société conventionnelle n’apparut peut-être jamais en plus imbécile posture.

Donc un traîne-loques, tout à l’heure, pour s’être approprié une cotte à la devanture provocatrice des riches et grands magasins, subira la condamnation à des années de maison centrale, tandis que l’assassin, le voleur, le policier, l’homme d’ordre, le vieux bandit pourra sourire en racontant son aventure à la terrasse des cafés.

Il y a prescription !

Quel dommage pour ce brave Vacher de s’être fait connaître trop tôt. Dix ans après, ce sous-off n’eût pas été inquiété.

J’aime l’ironie de cette situation.

On expédie les affaires courantes. On condamne à la relégation — c’est-à-dire pour toute la vie — un homme coupable uniquement d’avoir écrit un article dans un journal de combat.

Quant à Pranzini, à Prado, avec un peu plus de prudence, ils eussent, vers quarante ans, par un riche mariage, enterré leur vie de garçon — et pas dans les bras de la Veuve.

La prescription ! mais c’est superbe. C’est l’indulgence plénière.

C’est la Répression qui n’ose plus.

Le « Droit de punir » chancelle.

Comment condamner des gens à plus de dix ans d’emprisonnement si, passé ce terme fatidique, hors les geôles et loin de Deibler, on reconnaît que les contumaces — avec leurs économies, peuvent se refaire une honnêteté ?

La Vie redresse comme elle tord.

Anastay se serait amendé… bien qu’officier, c’était possible.

Parmi la douzaine de filles tuées, en ces dernières années, dont on ne trouva pas l’assassin ou pour lesquelles peut-être on guillotina quelqu’innocent, combien furent frappées par le diligent policier ? On ne le saura sans doute qu’à l’époque des successives prescriptions.

Mais tout se tient. Tout est dans tout. La correspondance saisie chez Rodot a permis non pas de prouver qu’il était l’auteur de la mort de Marie Bigot, de Louise Lamier et des autres ; mais de se rendre compte du procédé qu’il employait couramment pour entrer en relations avec de pauvres diablesses — des filles, comme on les appelle.

Et, là, M. Fernand Xau intervient.

Le directeur du Journal est méconnu comme homme de lettres : on oublie la correspondance qu’il édite hebdomadairement. Ce n’est pas une page d’amour ; mais bien trois pages de folles annonces où l’oncle réclame la tante, où des petites femmes très bien disent ce qu’elles valent à de vieux messieurs, où de jeunes marcheurs s’entraînent pour s’offrir à dame aisée, où tous les chantages se préparent, et où se trament, éventuellement, de forts galants assassinats.

Sans exciper de l’honneur d’être le collaborateur de Barrès, Rodot rédigeait souvent, dans cette partie du Journal, quelques phrases définitives. À son domicile, on retrouva plus de cent missives reçues par lui à la suite des alléchantes annonces qu’il insérait périodiquement dans cette feuille-Tellier.

— Venez chez moi, répondaient les belles, puisque vous êtes généreux, discret, venez chez moi, noble étranger ; je me parerai pour vous plaire du peu qu’il me reste, hélas ! des bijoux de notre famille. Je suis veuve d’un colonel… Viens, mon gros ; mais que personne ne le sache.

Il faut reconnaître que Rodot était discret comme la tombe.

Bien qu’il y ait, au Journal, outre le service d’un bar, celui d’une poste restante, ce n’était pas chez Fernand Xau que l’ami Rodot recevait ses lettres. Il se les faisait adresser à une autre poste privée, à cette agence du passage de l’Opéra, dénommée l’Alibi-Office.

Tout le monde connaît, aujourd’hui, cette singulière agence postale dont le directeur, Ferret, touchait à la Préfecture. Moyennant une subvention, cet aimable homme communiquait à Puybaraud les lettres de ses clients.

Il est bien certain que si les fantaisies épistolaires de Rodot n’intriguèrent jamais les quart-d’œil, c’est que la police ne voulut pas se mêler des faits et gestes d’un confrère.

La franc-maçonnerie de la Casserolle est une institution nationale. Elle est peut-être même internationale. J’imagine que Jack l’Éventreur, l’insaisissable héros des ruelles de White Chapel, est un policeman anglais.

À moins que ce ne soit l’un de ces mouchards que la France entretient, à Londres, pour se promener dans Charlotte street…

Comme un flux, l’affaire Rodot ramène des épaves à la rive, des charognes et des débris. C’est le limon d’une Société. Lettres provenant d’agences louches, annonces de journaux littéraires — écume de presse et de police.

L’histoire de l’agent, fin matois qui écrivit en ex-libris sur l’un de ces feuilletons de chevet : « Jacques Rodot dit Mort-aux-Vaches », appelle aussi une autre histoire, celle de ce sergent de ville que le jury vient d’acquitter sans la plus petite hésitation.

Le gardien de la paix Lelièvre, encore un lapin de la boîte, rencontrant dans un cabaret de la rue Turbigo une jeune femme qu’accompagnait son mari, un ouvrier, trouva plaisant d’éjaculer les plus ignobles propos. Badin, ainsi qu’on l’est dans le métier, il s’enhardit à ce point de prendre la jeune femme par la taille. Comme le mari intervenait, l’agent de l’autorité étendit le gêneur raide mort d’une balle de son revolver — de son revolver d’ordonnance.

Il n’avait tué qu’un maçon.

Cadavres de petites gens, vous pesez peu dans la balance !

Une fille de joie, un homme du peuple…

Messieurs de la Cour et du Jury ne s’irritent contre l’inculpé que s’il eût l’audace de s’attaquer à la propriété bourgeoise — au coffre-fort ou au dogme. Les non-lieux dont il est question servaient, au contraire, avec zèle. Ils étaient les fidèles chiens de garde.

Ils n’ont mordu que chair de gueux.

S’il leur fut beaucoup pardonné, c’est qu’ils avaient beaucoup servi.

Le vieux serviteur Rodot qui a rougi sous le harnois aura sa légende un jour.

On lira sa vie dans les postes.

Le policier élyséen restera l’archétype du genre, une synthèse, un symbole… L’exécuteur des malheureuses se dévouait à l’Exécutif.

Le geste protège en haut, frappe en bas.

C’est le geste du Serviteur.

- II -

Une piquante coïncidence fait qu’au moment où les Lelièvre et les Rodot, les fines fleurs de la police, chevaliers des passages à tabac, tueurs d’un homme et de quelques femmes, sont l’un acquitté, l’autre relâché sans même un simulacre de jugement, à ce moment-là on va frapper un anarchiste qui s’en prit à des policiers.

Georges Étiévant, qui donna quelques coups de canif dans la tunique d’un sergent de ville et effleura d’un coup de pistolet l’oreille d’un second agent (les deux victimes se portent bien), va passer devant la cour d’assises.

On le condamnera à mort.

Ce n’est pas lui qui s’en plaindra. C’est évidemment ce qu’il souhaitait. Il expliquera pourquoi, comment, il choisit — pour son suicide — ce moyen-ci plutôt qu’un autre. Le fait est qu’il voulait mourir.

Une fois, la première et la dernière, la Société lui sera propice.

On avait rendu la vie d’Étiévant absolument impossible. On l’avait acculé strictement à toute solution brutale. C’est à lui que, pour un article de journal, on infligea la relégation. À Londres où il s’était réfugié et où il exerçait, non sans talent, sa profession de sculpteur, les persécutions des agents de la police française, toujours attachés à ses pas, lui firent perdre son travail.

Il ne voulut pas crever de la faim. Une pensée l’obséda sans doute…

Il voulut mourir en bataille.

Pour apprécier la pensée de cette jeune tête qu’on va trancher, il importe de lire une lettre qu’écrivait, de Londres, Étiévant. Certes, il ne songeait pas, à cette heure-là, au sergot qu’il égratigna. Songeait-il même à revenir en France ? Il pensait, il écrivait :

« … Nous sommes ici de nombreux proscrits de tous pays convaincus du triomphe final de la Liberté, ayant fait déjà de grands sacrifices pour l’Idée, nous berçant de l’espoir de rendre service à la pauvre humanité se traînant douloureusement depuis tant de siècles, et pourtant je me prends à douter que nous ayons fait tout ce que nous aurions pu et par conséquent tout ce que nous aurions dû. N’eût-il pas mieux valu lutter jusqu’à la mort, là où le hasard de la naissance nous avait placé ? et, plutôt que de fuir éperdument devant les menaces et les coups de l’autorité, n’eût-il pas mieux valu faire le sacrifice de notre vie ? »

Les juges qui ont absous le sergent de ville assassin seront, logiquement, impitoyables pour l’assassin des sergents de ville — l’assassin qui ne tua personne.

Les notables parmi lesquels se recrutent tous les jurys vengeront leurs molosses battus. Ils ne créeront pas ce précédent d’excuser le gibier traqué…

Et d’ailleurs comprendraient-ils les paroles de l’Insoumis ?

Ils ont rarement le libre esprit d’un bourgeois de ma connaissance. Comme ce bon bourgeois de Paris, souventes fois membre du jury, lisait la lettre d’Étiévant, il eut ces mots que je répète :

— Juré, j’acquitterais cet homme…

Zo D’Axa