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Mouvement florissant et laboratoire de la répression - Interview avec un compagnon du Mexique

lundi 5 octobre 2015

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[Interview extraite de Des Ruines, n°1, revue anarchiste apériodique, décembre 2014.]

1. Peux-tu te présenter ?

Je me réclame d’un anarchisme de révolte, de rage et d’action qui laisse toute sa place à l’autonomie individuelle que les structures, en général, savent si bien étouffer. J’ai de nombreux doutes quant à l’anarchisme organisé, et des rapports difficiles avec lui. Je considère, en théorie, qu’une organisation aux principes anarchistes affirmés (type CNT espagnole), peut être un bon outil. Dans la pratique c’est évidemment plus compliqué. C’est de toute façon un éternel débat, et il y a toujours eu des points de contact entre les tendances, plus qu’on ne l’affirme habituellement… Dans tous les cas, les organisations actuelles proposent à mon sens un anarchisme poussiéreux et bien éloigné de l’action. Je reste donc attaché à évoluer de mon côté, au gré des affinités avec collectifs ou individus conscients, en maintenant une position d’affirmation libertaire si travail il doit y avoir dans des mouvements. De façon générale, je considère que les professions de radicalité de bien des anarchistes actuels sont souvent des écrans de fumée qui leur permettent de faire des écarts étonnants avec les principes élémentaires, et de faire preuve d’une belle démagogie dans le discours et l’interprétation historique de leur propre mouvement. Alors que la réappropriation et la réévaluation critique de l’histoire anarchiste, la lutte contre les discours démagogiques sont des enjeux importants, non dans le but de laisser les individus dans un doute total (ce que font si bien tant de professionnels de la pseudo-déconstruction), mais plutôt de dégager des perspectives collectives et individuelles fortes, de lutter avec plus de pertinence et d’affiner nos armes. Ces objectifs ne peuvent être accomplis qu’au moyen de rapports libertaires de confiance entre individus et par un discours de rupture.

2. Vu d’ici, on entend plus souvent parler, et les contacts sont également plus nombreux, de l’anarchisme chilien, argentin ou nord-américain. Peux-tu essayer de dégager quelques spécificités et points communs du mouvement mexicain avec ces autres pays ?

Après la défaite des magonistes, l’institutionnalisation de la révolution mexicaine et l’intégration du mouvement ouvrier dans les années 20, le mouvement anarchiste mexicain d’action a plus ou moins disparu. Il y a eu une certaine renaissance libertaire à partir des années 90, en particulier via le milieu punk. Le mouvement anarchiste se compose aujourd’hui d’un nombre assez important de collectifs, principalement dans quelques grandes villes. La pensée et les pratiques libertaires se développent de façon très rapide et éveillent beaucoup d’intérêt. À la différence des autres pays du continent, la production théorique y est encore assez faible, dû certainement à la relative nouveauté de l’anarchisme orienté vers l’action, à la difficulté à se procurer du matériel, à l’absence de lieux de rencontres (ils se comptent, pour le pays, sur les doigts d’une main). Il y a beaucoup d’échanges, de discussions, de liens entre individus et collectifs de différentes tendances (anarchistes et antiautoritaires) : à la fois car l’état d’esprit est assez positif et ouvert, et aussi, selon moi, car les lignes de ces groupes sont encore assez floues. Il y a relativement souvent des positionnements ou des actions que l’on trouverait assez surprenantes dans les pays où la présence anarchiste est plus ancienne, et parfois des choses assez ambiguës. Dans ce pays où les luttes font partie du quotidien, où le mouvement social est large et actif, qui a connu une forte histoire de résistances locales ou de mouvements de guérilla, il existe un réel dynamisme, de l’expérience, une implication forte des individus sur le terrain. Il me semble que la spécificité principale de l’anarchisme mexicain se trouve dans ses liens avec les luttes communautaires, en particulier des régions indiennes. Avec l’extension récente du processus d’autonomies indiennes à la plupart des régions du pays, ces liens se renforcent. Ce qui pose pas mal de questions.

3. On peut facilement affirmer, donc, que le mouvement anarchiste mexicain est un mouvement jeune. J’imagine que cela possède à la fois des qualités et des défauts. On peut par exemple déplorer le manque d’analyses critiques ou théoriques, qui doit probablement se faire sentir dans les pratiques. Mais d’un autre côté, le Mexique étant un pays particulièrement violent socialement, le niveau de violence qui émane du mouvement est assez symptomatique de cela. On peut prendre l’exemple du groupe Individualidades tendiendo a lo salvaje qui a revendiqué quelques assassinats de scientifiques, ou alors de certaines attaques signées FAI ou CCF dont le niveau d’intensité est probablement plus élevé que dans le reste du monde. On se retrouve donc avec une situation inverse à beaucoup d’autres pays, où la recherche pratique est beaucoup plus développée que celle plus théorique et parfois détachée. Peux-tu nous donner ton sentiment là-dessus, et essayer de décrire l’accueil que peuvent avoir les théories luttarmatistes parmi les compagnons ?

Il est certain que le manque d’analyses théoriques se ressent dans les pratiques. Ça me semble être un point fondamental, même si les choses évoluent et s’améliorent. Il reste, au Mexique, et dans le mouvement anarchiste y compris, une certaine admiration pour les mouvements de lutte armée de type guérilla. Ces mouvements étaient très forts dans les années 70-80, et il en existe encore plusieurs en activité dans le pays. On trouve parfois, dans certains communiqués de groupes activistes, des accents militaristes prononcés un peu problématiques pour des anarchistes. Mais dans la plupart des cas, ces communiqués ressemblent davantage à ceux venant de Grèce ou d’ailleurs. Le cas de Individualidades tendiendo a lo salvaje est un peu à part : comme ils le disent clairement dans un entretien récent avec Contrainfo, ils ne se revendiquent pas de l’anarchisme. Et les comparaisons possibles s’arrêtent là. II ne me semble pas que la violence sociale que connaît le pays fasse réellement évoluer les pratiques du mouvement social ou du mouvement anarchiste (pris dans leur ensemble) vers plus de violence. Ses conséquences sont par contre importantes : infiltrations, affaiblissement ou quasi-anéantissement des foyers de lutte dans certaines parties du pays. Les pratiques insurrectionnalistes connaissent depuis peu une certaine popularité, dans les banlieues pauvres de Mexico par exemple. Elles sont probablement, au moins en partie, une réponse très logique à l’occupation militaire que connaissent ces quartiers (et le pays tout entier) où il est quasiment impossible de se promener sans se trouver face à des unités de forces armées diverses et variées. Et peut-être aussi à l’implantation récente des narcotrafiquants issus des Cartels, qui fragilise énormément les liens sociaux, rend difficiles les luttes collectives et favorise la clandestinité. La pratique de la violence fait partie du mouvement social mexicain, et plus encore des communautés indiennes. Les communautés armées sont loin d’être l’exception. Leur « formation » très solide est issue de diverses expériences (colonisation, révolution mexicaine, guérillas, etc.), ce qui rend leur préparation et leur capacité d’action réellement impressionnante. C’est pourquoi des compagnon(ne)s les fréquentent et en tirent des enseignements.

4. Justement, à propos de la lutte des populations indigènes, elles ne sont quasiment jamais critiques du nationalisme, ou des concepts de « peuple », de « nation », de chefs spirituels ou terrestres, qui sont pourtant bien souvent présents dans ces communautés. On sait que de nombreux compagnons, de l’Amérique du Sud au Canada, sont impliqués dans ces luttes, mais ne font pas toujours preuve de ce sens critique envers ces conceptions. Est-ce aussi le cas au Mexique ? Et peux-tu nous en dire plus sur le sujet ?

Je pense qu’il y a un manque de recul critique de nombreux anarchistes, de toutes tendances, sur ce que peuvent contenir certaines revendications communautaires. Il me semble que c’est assez habituel, que cela existe depuis longtemps dans le mouvement, et que ça touche à la question assez taboue de la démagogie : le besoin de se rapprocher, d’être partie prenante des luttes, signifie souvent une légèreté vis-à-vis de nos propres conceptions, un manque d’affirmation de ce que nous sommes et de ce que nous voulons, sous l’argument de l’ouverture, de la solidarité avec les opprimé(e)s, de ne pas choquer, etc.
Il est primordial, à mon sens, d’affiner nos analyses et nos positionnements sur ce thème : savoir ce que nous soutenons dans les luttes et les revendications, et ce qui nous paraît contraire à l’idée de liberté, d’émancipation, etc. Les communautés indiennes constituent peut-être l’avant-garde du mouvement social mexicain. Il n’empêche que de nombreuses revendications, conceptions et fonctionnements sont problématiques : revendications identitaires, formes d’autorité traditionnelles, idéalisation de la communauté, inégalités internes, etc. Que beaucoup souhaitent le cacher ou ne l’évoquent que bien rapidement pour en minimiser les effets n’y change pas grand chose.

La quasi-absence de textes critiques sur le zapatisme, pour un mouvement de si large ampleur, que beaucoup connaissent d’expérience (les communautés accueillent beaucoup de monde), qui publie en général des textes de faible contenu théorique et analytique, en dit long. Ou les analyses européennes des différentes luttes indiennes, souvent fortement teintées d’essentialisme, et qui présentent des lectures schématiques du monde indien. Celui-ci est traversé par beaucoup plus de contradictions et de problématiques que ne le laissent entrevoir ces textes. On n’évoque que rarement la pénétration des idéologies dans les communautés (socialisme, marxisme, etc.), les rapports avec la « modernité » et l’extérieur, leur longue tradition d’organisation (et le phénomène de bureaucratisation de leurs structures), les formes qu’y prennent la tension universelle entre individu et communauté (le départ important des jeunes vers les ÉtatsUnis, y compris dans les communautés zapatistes, par exemple, les aspirations, les modes, les « déviances », etc.). Je pense que les revendications portant sur la culture, les coutumes, les traditions, très présentes dans le zapatisme et dans les luttes des communautés, recouvrent souvent des notions ambiguës pour qui est attaché à la liberté de l’individu : religion, pratiques teintées d’autoritarisme (autour de l’âge, du prestige, par exemple), enfermement des personnes dans des cadres et des pratiques définis. À Juchitán, dans l’Isthme de Tehuantepec, où se déroule une lutte très dure contre les éoliennes, certaines revendications de l’Assemblée Populaire du Peuple Juchitèque sont très conservatrices : renforcer les pratiques religieuses (catholiques), revêtir l’habit traditionnel zapothèque. Et voir dans les Muxes (les travestis) le témoignage d’une formidable liberté des mœurs, c’est faire preuve d’une analyse bien limitée de la société zapothèque. Je ne crois pas que l’objectif soit de laisser de côté les luttes indiennes ou de dénoncer avec une virulence très intellectuelle les travers des communautés. Il faut les connaître, les comprendre. Les processus qui s’y déroulent sont intéressants, comme de nombreuses pratiques, activités, connaissances. Beaucoup de compagnons qui y luttent font preuve d’un courage et d’une ténacité impressionnantes. Mais davantage d’esprit critique (que nous invoquons partout ailleurs) est essentiel. À moins que l’on ne souhaite continuer à visiter des communautés où il arrive que nous, anarchistes, soyons tranquillement servis par les femmes, où l’on assiste gentiment à des conseils d’anciens (qui dans le langage démagogique se transforment en « assemblées ») ou à des mariages traditionnels, et que taire nos différences et les rejeter comme secondaires nous semble convenable, approprié et conséquent. Tout ça implique la confrontation d’idées, la préparation, le rejet de l’idéalisation d’autres sociétés (chose pour laquelle beaucoup d’entre nous ont un penchant). C’est beaucoup plus difficile que les simplifications à outrance auxquelles nous sommes habitués sur les sociétés minoritaires. Et les « anthropologues anarchistes », les penseurs universitaires ou les nouveaux « courants » libertaires, obsédés par les questions de race et de différences, ne nous sont finalement pas d’une grande aide sur ces questions.

5. C’est très intéressant… Cette « démagogie » dont tu parles, on la retrouve ici surtout dans les luttes aux côtés de sans-papiers ou de mal-logés, ou toute autre « catégorie » dont la lutte est généralement liée à des besoins immédiats plutôt qu’à des aspirations plus générales. Mais même si on pourrait croire que l’inspiration de ces luttes aujourd’hui est uniquement la gauche, on se tromperait, puisque le mouvement autonome des années 70 et d’après axait généralement ses luttes sur des problématiques de besoin également (à travers les grèves de loyers ou d’électricité, les auto-réductions d’inspiration humanitaire etc.), une tradition dont nous sommes quelques un/es, anarchistes, à essayer aujourd’hui de nous défaire, Mais c’est une tradition qui n’existe pas au Mexique par exemple. On se demande un peu, du coup, quelles sont les tendances les plus présentes dans les milieux radicaux au Mexique ? Les anarchistes ont-ils beaucoup d’espace théorique pour se mouvoir et créer, ou le terrain est-il déjà, comme ici en France, miné par des tendances peu critiques de l’autoritarisme ?

C’est un thème difficile. Ce que tu dis est vrai, et en même temps le problème de la pertinence de participer aux mouvements et celui des modalités d’intervention se sont toujours posés aux anarchistes. Ce qui est assez gênant, selon moi, c’est plutôt ce qui a lieu actuellement un peu partout dans le monde : une participation active peu critique, le manque de mise en avant de nos pratiques et de finalités claires. Il me semble que les anarchistes mexicain(e)s ont pas mal de terrain pour se mouvoir : les organisations à la longue histoire ambiguë, autoritaire et aliénante de chez nous n’y existent pas. L’autoritarisme vient plutôt du nombre impressionnant d’organisations de tendance marxiste. Dans certains cas, cela peut venir aussi de groupes ou collectifs anarchistes plus ou moins juvéniles, manquant d’expérience et aux principes flous. Il me semble que le principal problème reste donc ce manque d’affirmation évoqué plus haut. De nombreux anarchistes ont par exemple participé au récent mouvement des instituteurs, sans que cette participation se soit traduite par un apport théorique ou pratique important…ou une distanciation vis-à-vis des stratégies et fonctionnements réformistes de la CNTE [1]. Et il existe une énorme différence entre l’objectif de « démocratisation » des structures, très fort dans le mouvement social mexicain (lié à leur verticalité et au contrôle par le haut), et les finalités anarchistes. Ceci peut créer des confusions, et les anarchistes ont le plus grand intérêt à s’en démarquer. De façon générale, les petits projets « autogérés », coopératives, et activités « socialisantes » occupent une place très importante dans le mouvement. Ils posent évidemment les mêmes questions et ont les mêmes limites que chez vous, même si on ne peut les regrouper tous sous la même appellation, ou tous les rejeter en bloc. Le problème est surtout qu’ils ne sont vraiment remis en question par aucune tendance, alors même que dans beaucoup de cas, leurs objectifs et finalités sont peu clairs. Il faudrait aussi évoquer l’influence énorme et parfois démesurée des « contrecultures » qui dans beaucoup d’endroits entretient une certaine confusion par rapport à l’anarchisme. Mais il est certain que beaucoup de conditions semblent réunies pour que l’anarchisme puisse se développer de manière importante au Mexique. Reste à savoir comment.

6. Justement ! Il y a l’Etat mexicain qui en ce moment a l’air d’avoir compris que l’anarchisme était en train de se développer rapidement, et on a vu pas mal d’affaires de répression anti-anarchiste s’empiler les unes sur les autres ces derniers mois. Peux-tu nous donner quelques précisions et récapituler un peu toutes ces affaires ? Nous parler du climat que cette répression instaure parmi les compas ? Et surtout, penses-tu que cette répression affecte la croissance du mouvement, ou le contraire ?

Il y a eu tellement de cas en 2013 qu’il serait long de les lister. Le Mexique est un véritable laboratoire de la répression, et l’État a une longue expérience d’infiltration et de cooptation des mouvements. Depuis quelques temps, il met particulièrement l’accent sur la répression contre les anarchistes : il y a des arrestations durant toutes les manifestations, mouvements et événements importants (en plus des arrestations plus ciblées), et souvent des condamnations. Il est important de préciser que les médias insistent régulièrement sur le danger que représenteraient les encapuchados des manifestations, et on a vu bien des fois différentes tendances de gauche les reprendre à leur compte. Le résultat de cette politique est une certaine stigmatisation des anarchistes pour leur « violence »… Il y a quelques tensions entre groupes autour de la question des actions violentes, un peu comme ailleurs. Et les mêmes arguments tendancieux sont parfois utilisés contre celles et ceux qui les mènent. Il est vrai que le milieu anarchiste, tout comme le reste du mouvement social, est assez infiltré. Ça ne justifie pas les accusations de certains anarchistes contre des compagnon(ne)s, quand bien même celles et ceux-ci feraient des erreurs ou manqueraient d’expérience. Les dernières affaires en date sont les détentions prolongées (malgré l’absence de preuves contre eux et la limite légale de détention) de Mario López « El Tripa » [2] et de Carlos, Fallon et Amélie (accusé[e]s de terrorisme). Mario González a été condamné en janvier à 5 ans et neuf mois de prison ferme pour « atteintes à l’ordre public ». Huit compagnons détenus lors de la marche commémorative du 2 octobre [3] sont en attente de jugement. Il s’agit clairement de faire des exemples. Ces cas s’ajoutent à ceux, très nombreux, de militant(e) s de diverses tendances régulièrement emprisonnés ou assassinés. Rien n’indique a priori que cette répression affecte la croissance du mouvement, même si elle peut affaiblir certains groupes. Le pays est habitué à un haut niveau de répression, et les individus qui fréquentent les milieux révolutionnaires sont conscients des risques. Globalement, malgré leurs désaccords (et les accusations évoquées plus haut), les anarchistes sont, heureusement, assez solidaires des prisonniers.

7. Pour rester dans un sujet de merde, est-ce que tu peux re-raconter ce qui s’est passé lorsqu’un communiqué mensonger est sorti à propos de la soi-disant mort d’une compagnonne au Mexique. Ce non-événement, une chose grave selon moi, a provoqué pas mal de polémiques assez vives, ici et probablement ailleurs aussi. Aussi, un peu de temps est passé, as-tu plus d’infos aujourd’hui sur le pourquoi et le comment (et le qui) de cette sombre histoire ?

L’affaire reste encore assez louche, et les membres du collectif responsable de la diffusion de cette fausse info se sont rejeté la responsabilité… sans avoir établi clairement ce qui s’est passé et expliqué leur erreur. Ce que cela trahit, c’est surtout un manque d’expérience et de principes dans les fonctionnements internes de certains collectifs, qui se traduit entre autres par une utilisation immodérée et mal contrôlée des réseaux sociaux. On imagine ce que ça peut donner à d’autres niveaux… Le manque de responsabilité de certains individus laisse malheureusement la voie à toutes les suppositions, surtout sachant le degré d’infiltration des milieux anarchistes au Mexique.

8. Peux tu également nous dire quelques mots sur l’Okupa Che Guevara où se sont déroulées il y a quelques temps des rencontres informelles anarchistes et internationales ?

Il y a une longue histoire de batailles entre l’université, organisations gauchistes, collectifs plus ou moins autogestionnaires et anarchistes pour la gestion de ce lieu occupé de l’UNAM, la plus grande université du pays, à Mexico. Cela s’est traduit par le passé, et encore récemment, par des événements très violents (en février des anarchistes y ont subi des violences de la part d’un groupe gauchiste hyper armé). S’il faut évidemment dénoncer ces violences (ce qui a été fait), il me semble également nécessaire que la présence anarchiste dans un lieu aussi grand nous pose davantage de questions : il est situé dans une université, implique une présence permanente (notamment la nuit), une attitude de qui-vive permanent face à l’administration et à ses stratégies de cooptation et d’infiltration ou face à d’autres organisations, un fonctionnement avec des groupes dits autogérés mais pas forcément clairs sur leurs pratiques et finalités. Pour quels enjeux ? Sur quelle base ? Il me semble que la défense du lieu contre les éléments qui voudraient s’en emparer empêche souvent que la question se pose sur des bases stratégiques. Il est nécessaire de le faire comme d’avoir une analyse critique de l’organisation des Journées Informelles anarchistes de décembre 2013.

9. Quels sont à ton avis les objectifs les plus importants que doivent se donner les anarchistes au Mexique ?

Développer l’analyse critique de l’existant et des positionnements anarchistes plus clairs par rapport à toutes les questions qui se posent au milieu radical : mouvements sociaux (zapatisme, autonomies, luttes syndicales, groupes d’autodéfense [4], etc.), forte influence du milieu universitaire ou des « contre-cultures », technologie, commerce, coopératives et « projets autogérés », gestion des lieux collectifs comme l’Okupa Che. Car sur la plupart de ces questions, les positions et les pratiques des anarchistes les séparent encore trop peu de l’influence des milieux gauchistes, réformistes, etc. et conduit parfois à certaines ambiguïtés. Renforcer les contacts et échanges réguliers avec les compagno(ne)s des pays hispanophones. Sortir du milieu universitaire auquel toutes les tendances de l’anarchisme restent encore assez confinées et continuer sur la voie de la présence dans les quartiers. Continuer à communiquer autour des formes que prennent les stratégies répressives de l’État mexicain, de son actuel harcèlement contre les anarchistes, et sur le soutien aux compagnon(ne)s emprisonné(e)s.


[1Coordination constituée par les syndicats « démocratiques » de la SNTE, le Syndicat unique des Travailleurs de l’Éducation, organisation bureaucratique et corrompue. Y évoluent toutes les tendances politiques gauchistes du Mexique.

[2Après plusieurs arrestations et pressions liées à son contrôle judiciaire, le compagnon annonce dans une lettre publique datée
du 3 Février 2014 qu’il part en cavale
.

[3En référence au massacre d’étudiants le 2 octobre 1968 à Tlatelolco au Mexique.

[4Un mouvement « populaire » complexe a surgi récemment dans le narco-État de Michoacán pour lutter contre la présence de plusieurs cartels…avec une articulation assez peu claire, la forte influence des propriétaires terriens qui arment leurs ouvriers agricoles…dans ce que certains voient comme une tentative de recomposition capitaliste de la région, bien que le mouvement ne soit pas limité à ça.